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ARTICLES DE FOND

Une université chrétienne ouvre son coeur à Omar Khadr

L’Université King’s d’Edmonton s’est ralliée à la cause de l’ancien détenu de Guantanamo.

par OMAR MOUALLEM | 07 SEP 16

Université King’s est une petite université, même par rapport aux autres petits établissements chrétiens d’enseignement des arts libéraux. Située dans le sud-est d’Edmonton entre une usine de fabrication de plastique et des pavillons du milieu du siècle dernier, son entrée en arche de béton lui donne l’allure d’un centre commercial. À l’arrière, sa tour évoque celle d’une usine. Huit cents étudiants fréquentent ses locaux bleu poudre. Ils poursuivent des majeures en arts, en sciences humaines, en science, en commerce et en éducation comme « disciples de Jésus Christ, Roi serviteur », comme le veut la mission de l’établissement. Ce dernier compte toutefois quelques étudiants non chrétiens, dont un jeune musulman de 29 ans à la barbe courte qui a attiré l’attention l’automne dernier

En effet, Omar Khadr s’est présenté un jour à l’Université King’s tout sourire, coiffé d’un chapeau mou. Il portait un sac à dos bleu, cadeau de la mère d’une professeure de l’Université King’s, Arlette Zinck, sa tutrice de longue date dont il avait fait la connaissance à Cuba, six ans auparavant. Il était alors le plus jeune détenu de la prison de Guantanamo où il croupissait depuis 2003, accusé de crimes de guerre en Afghanistan à la suite d’un échange de tirs entre talibans et soldats américains au cours duquel un sergent américain avait été tué par une grenade. Malgré la pauvreté des preuves, l’armée américaine a soutenu que la grenade en question avait été lancée par M. Khadr, bien que ce dernier n’y voyait que d’un oeil, ayant reçu un éclat dans l’autre, et même s’il affichait des blessures ouvertes grosses comme le poing à l’épaule et à la poitrine. Il avait alors 15 ans.

Appelant les professeurs à contribuer à son rapatriement, puis à son éducation

M. Khadr est aujourd’hui libre. Sa libération, intervenue bien avant la fin de sa peine prévue pour 2018, n’aurait pas été possible sans l’action de l’Université King’s. Pendant des années, le corps étudiant largement évangéliste de l’établissement a tenu des protestations et des symposiums, plaidant pour la libération du jeune homme et appelant les professeurs à contribuer à son rapatriement, puis à son éducation. Tous n’étaient bien sûr pas d’accord avec ces démarches. Quand M. Khadr s’est finalement présenté à l’Université King’s, en septembre 2015, les dirigeants de celleci ont avant tout pensé sécurité : « La sécurité de nos étudiants, y compris celle d’Omar, peut-elle être assurée si quelqu’un s’en prend à lui? », s’était alors interrogée la rectrice, Melanie J. Humphreys.

Finalement, sans pour autant embaucher du personnel de sécurité additionnel, l’Université King’s a recommandé à tous d’être vigilants. M. Khadr s’exprime très peu publiquement, ce qui est compréhensible : objet d’accusations virulentes pendant 14 ans, il ne tient pas à attirer l’attention. Il a d’ailleurs refusé notre demande d’entrevue pour cet article. M. Khadr est pourtant devenu, à son corps défendant, une petite célébrité à Edmonton. Il doit parfois refuser poliment d’être pris en photo avec des gens pourtant bien intentionnés. Son arrivée à l’Université King’s a évidemment semé l’émoi, en particulier chez les étudiants qui avaient pris part aux actions qui ont conduit à sa libération.

« Ils étaient tout enthousiastes », se souvient Britta deGroot, qui a participé aux premières de ces actions. Nouvellement diplômée de l’Université King’s, elle y est aujourd’hui coordonnatrice de l’intégration scolaire. « Il s’en est bien tiré, raconte-t-elle. Omar est quelqu’un d’avenant, il a toujours ce sourire irrésistible. Sa présence n’a jamais perturbé les cours. » Avec le temps, les choses se sont calmées; M. Khadr a fini par être considéré comme un étudiant parmi d’autres. Mme deGroot et M. Khadr sont aujourd’hui amis. Elle confie s’étonner encore parfois qu’il n’éprouve pas de rancoeur. « Il aurait facilement pu devenir une personne désabusée, en colère, mais non. Sa sérénité est incroyable. Comment aurais-je réagi à sa place? »


Lors d’un exposé matinal donné à l’Université King’s en septembre 2008, ce n’est pas l’image d’un Omar Khadr souriant qui fut d’abord projetée à l’écran. Ce jour-là, Dennis Edney, austère avocat écossais spécialiste des droits de la personne vivant à Edmonton, était invité, dans le cadre d’une activité portant sur la justice mondiale organisée par le Micah Centre, à parler d’Omar Khadr, son client. Depuis qu’il avait commencé à représenter bénévolement M. Khadr en 2015, M. Edney avait eu du mal à trouver des auditoires réceptifs. C’est pourquoi il avait choisi de s’exprimer dans des lieux de culte, présumant que les personnes présentes percevraient chez le jeune homme l’humanité qui échappait aux autres. Il avait hélas été accueilli par des « silences assourdissants, sauf dans quelques mosquées ».

Le symposium bisannuel de l’Université King’s avait pour thème la « dignité invisible ». Le visage de M. Khadr (à part celui du jeune adolescent figurant sur son passeport) était inconnu de la plupart des personnes alors rassemblées dans le gymnase de l’établissement. Beaucoup n’ont découvert qu’à cette occasion l’existence de cet enfant-soldat né à Toronto, formé au maniement des explosifs par son père radicalisé. Ceux qui avaient déjà eu vent de l’histoire d’Omar le voyaient comme fils de la « première famille terroriste du Canada », comme disaient certains médias. Le gymnase était plein à craquer.

Le jeune homme était perdu

Après l’intervention de M. Edney, un silence glacial régnait. Finalement, une jeune femme portant le hidjab a demandé ce qu’elle pouvait faire. M. Edney lui a servi sa réponse habituelle, lui conseillant d’écrire à son député et d’alerter ses amis, ajoutant toutefois que c’était « sans espoir ». Le jeune homme était perdu.

M. Edney a ensuite quitté le gymnase, puis le campus.

Mme Zinck se souvient : « Le visage des étudiants présents exprimait un véritable malaise. » Elle-même avait été perturbée par les propos de M. Edney, et plus encore par son désespoir devant la situation. Fondée sur la réconciliation et le renouvellement, la mission de l’Université King’s encourage l’action. Revenons au jour de la conférence. Au fil de la journée, les étudiants sont sortis de leur mutisme pour bombarder leurs professeurs de questions. Plus tard ce même jour, Mme Zinck a réintégré le gymnase pour s’exprimer à son tour : « M. Edney est un avocat passionné, mais il ne vous a livré que son point de vue personnel. En tant qu’étudiants universitaires et croyants, vous avez le devoir et l’obligation de vous interroger. Faites-le. Si ce que vous avez entendu vous a touchés et que vous avez envie d’agir, faites-le. Parce qu’aucun cas n’est jamais désespéré. »

Un mois plus tard, lors d’un débat organisé à l’Université King’s entre des candidats aux élections fédérales de 2008, un étudiant, Geoff Brouwer, a demandé aux candidats ce qu’ils comptaient faire pour le jeune Canadien torturé et détenu sans procès à Guantanamo depuis cinq ans. « C’est incontestablement une injustice », a alors déclaré le député conservateur pour la circonscription, Rahim Jaffer. Dans les jours qui ont suivi, le premier ministre de l’époque, Stephen Harper, a exprimé une position bien plus dure, refusant catégoriquement de demander l’extradition de M. Khadr de Guantanamo.

« Comment prêcher la démocratie si nous bafouons nous-mêmes ses valeurs? »

M. Brouwer a vu là une preuve que le gouvernement fédéral n’était pas que complice, mais bien partenaire actif que ce qu’il considérait comme une honte nationale : « Nous avons beaucoup dépensé pour faire progresser la démocratie dans les États fragiles et y assurer la prévalence du droit. Comment prêcher la démocratie si nous bafouons nous-mêmes ses valeurs? » À l’époque, sur fond d’élections fédérales et de conflit afghan, le candidat Obama à l’élection présidentielle appelait à la fermeture de Guantanamo. M. Brouwer, qui a aujourd’hui 27 ans et travaille à Ottawa comme économiste, dit avoir eu l’impression de prendre part à un vaste mouvement.

« En écoutant M. Edney, nos différences n’importaient plus, se souvient Sharon Alles, alors étudiante au département d’anglais. Très vite, elle, M. Brouwer et d’autres ont confectionné des t-shirts arborant le visage de M. Khadr barré d’un « X » sur la bouche représentant le silence collectif du Canada. Quelque 40 étudiants les ont portés sur le campus, refusant de parler pendant une journée entière, au désespoir de certains professeurs. Un groupe appelé Micah Action and Awareness Student Society a organisé au centre-ville d’Edmonton une manifestation conjointe en collaboration avec des membres de la première mosquée de la ville, Amnistie Internationale et l’Université de l’Alberta.

Le tout s’est achevé au Winspear Centre for the Performing Arts du centre-ville par un débat public animé par M. Edney et Michelle Shephard, journaliste au Toronto Star, qui ont abondamment parlé du cas de M. Khadr. Plus de mille personnes étaient présentes. « L’Université King’s est très petite, souligne Mme Alles. Quand quelque chose s’y passe, tout le monde est concerné. On ne sait plus ensuite comment tout a commencé. L’Université King’s est un superbe microcosme d’autogestion. »

Il est impossible d’écrire par la poste aux détenus de Guantanamo

Un autre groupe d’étudiants avait pour sa part, un peu naïvement, mis sur pied une campagne invitant les gens à adresser des lettres de sympathie et de soutien à M. Khadr. Après plusieurs mois, ils ont compris qu’il est impossible d’écrire par la poste aux détenus de Guantanamo et ont demandé à M. Edney de porter leurs lettres à M. Khadr. Ce dernier a reçu tant de lettres que, en y répondant, il a confondu les noms de leurs destinataires : les étudiants où dû s’échanger les réponses reçues jusqu’à tomber sur celle qui leur semblait destinée. M. Khadr ne s’est toutefois pas trompé en adressant sa réponse à Mme Zinck, qui l’a invitée à se plonger dans la lecture pour trouver la paix. Peu après, M. Edney a demandé à la professeure de prodiguer des cours par correspondance à M. Khadr, violant ainsi les règles du Pentagone. M. Edney a tout mis en oeuvre pour contribuer à ces cours, jusqu’à ce qu’ils soient officiellement stoppés. Le travail de M. Khadr consistait le plus souvent à analyser des ouvrages de la petite bibliothèque de Guantanamo et M. Edney dissimulait des documents pédagogiques sous les semelles internes de ses chaussures, ou parmi les 1 500 pages du dossier judiciaire de son client. Depuis, tous ces documents, y compris le dossier judiciaire, ont été restitués, numérotés et annotés.

« L’Université King’s a soutenu M. Khadr plus que toute autre organisation, affirme M. Edney. Avant, quand je parlais d’Omar, les personnes présentes m’applaudissaient, et c’est tout. Je n’entendais plus parler d’elles. Les étudiants de l’Université King’s, eux, ont été réceptifs et ont épousé la cause d’Omar. Ils ont été formidables, m’ont redonné espoir. »


Non pratiquant, M. edney ne connaissait au départ que très peu l’Université King’s. Bien que son fils aîné y ait étudié, lui-même la connaissait surtout pour la cause relative aux droits de la personne dans laquelle l’établissement s’était trouvé impliqué, en 1991.

À l’époque, un ancien étudiant de l’Université King’s, Delwin Vriend, devenu professeur de chimie dans cet établissement, avait été congédié après avoir révélé son homosexualité. M. Vriend a fait appel de ce congédiement devant la Commission des droits de la personne, mais son appel a été rejeté au motif que la loi provinciale n’interdisait pas la discrimination fondée sur l’orientation sexuelle. Cette affaire phare a fini par aboutir devant la Cour suprême du Canada et a forcé une révision du code des droits de la personne, entachant au passage la réputation de l’Université King’s. « L’affaire Vriend a réellement divisé notre collectivité, rappelle Mme Humphreys. Sans être directement liée à l’affaire Omar Khadr, elle nous a ouvert les yeux et nous a sensibilisés à l’injustice. Elle nous a appris des choses importantes sur la manière d’envisager les différences en tant que collectivité. »

« Tu es chrétienne, lui musulman. Pourquoi te soucier autant de lui? »

Malgré cela, les étudiants et professeurs défenseurs de M. Khadr se sont heurtés à une certaine opposition. Nombre de membres de la communauté chrétienne conservatrice de l’établissement avaient des attaches militaires et ont été dégoûtés par les crimes reprochés à M. Khadr. « Certains de mes amis ont jugé qu’il devait pourrir en prison », raconte M. Brouwer. Mme Alles se souvient pour sa part d’une altercation avec son père : « Il m’a dit ‘‘Tu es chrétienne, lui musulman. Pourquoi te soucier autant de lui?’’ »

Plusieurs bailleurs de fonds ont cessé de verser des dons, ce qui n’a toutefois eu que des retombées négligeables selon Mme Humphreys. Mme Zinck a pour sa part reçu des lettres de menace assez inquiétantes pour qu’elle prévienne la police. Une personnalité des médias conservateurs, Ezra Levant, l’a carrément accusée de faire de l’Université King’s une « fabrique d’admirateurs de Khadr ».

La controverse a atteint son paroxysme en août 2010 avec la tenue à Guantanamo du procès de M. Khadr, devant un tribunal militaire. M. Edney a demandé à Mme Zinck, elle-même fille de militaire, de témoigner au sujet de la personnalité d’Omar. Ce procès a été une farce absolue, raconte Mme Zinck, qui conserve tout de même dans son bureau, encadré, un dessin réalisé lors du procès par Janet Hamlin, la dessinatrice judiciaire officielle de Guantanamo. M. Khadr a plaidé coupable à tous les chefs d’accusation, en échange d’une sentence ramenée de 40 à 8 ans, de son transfert au Canada ainsi que de l’autorisation de suivre des cours donnés en personne par Mme Zinck. « C’est à ce moment-là que les choses ont changé, se souvient celle-ci, qu’Omar a cessé d’être l’objet des préoccupations de mes étudiants pour devenir simplement l’un d’eux. »


Après le procès de 2010, Mme Zinck a recruté des professeurs de trois universités d’Edmonton afin de concevoir et de proposer à M. Khadr un programme d’études interdisciplinaire axé sur la littérature canadienne. M. Khadr a ainsi été amené, par exemple, à lire Icefields de Thomas Wharton, puis à suivre un cours de physique sur le calcul de la hauteur d’un flanc de montagne. Ces cours ont duré quatre ans, jusqu’à la fin du séjour de M. Khadr à Guantanamo. Mme Zinck lui a rendu visite à deux reprises pendant cette période, puis une nouvelle fois après son rapatriement et son transfert aux autorités canadiennes en 2012.

Mme Zinck a été pour lui plus qu’une éducatrice et une confidente. Comme M. Edney, elle est devenue son « ange gardien », soulignant sa soif d’apprendre, son humilité, son caractère paisible et chaleureux. Elle a également commencé à évoquer l’innocence d’Omar une fois qu’il est revenu sur son aveu de culpabilité, une fois extradé.

Raviver l’intérêt pour l’affaire Khadr

En 2011, les propos tenus par Mme Zinck lors d’un cours d’études islamiques à l’Université de l’Alberta ont ravivé l’intérêt pour l’affaire Khadr, qui s’était étiolée après que les étudiants qui avaient soutenu le jeune homme eurent obtenu leur diplôme et quitté l’Université King’s. C’est à ce moment que Mme Zinck a fait la connaissance de Muna Abougoush, une étudiante en philosophie de 21 ans qui lui a avoué son embarras de n’avoir jamais entendu parler d’Omar Khadr jusqu’alors.

Active au sein de groupes étudiants, Mme Abougoush avait précédemment tenté d’attirer l’attention sur la crise au Darfour, mais l’ampleur de cette crise avait fini par lui donner le sentiment que ses efforts étaient vains. Le cas de M. Khadr était différent à ses yeux. Il concernait un être humain plus ou moins de son âge, comme elle arabo-canadien et issu d’un foyer musulman. Ces similitudes l’ont troublée.

« J’ai voulu agir pour ma communauté comme Arlette le faisait pour la sienne », raconte Mme Abougoush. Tout en forgeant des liens avec la communauté musulmane et ses collègues étudiants de l’Université de l’Alberta, elle a cofondé le groupe « Free Omar Khadr Now » avec l’aide du mari de Mme Zinck, Rob Betty, et d’Aaf Post, un designer néerlandais qui a pris la tête d’une campagne musclée dans les médias sociaux. « Free Omar Khadr Now » a été le premier groupe dûment constitué à plaider pour la libération du jeune homme et à recueillir des fonds pour M. Edney, financièrement à sec. Ce groupe a plaidé ouvertement pour M. Khadr, comme l’Université King’s ne pouvait le faire (du moins officiellement). Mme Abougoush admet toutefois que, par son action, l’université chrétienne a conféré une légitimité à la cause du jeune homme. « Le fait que l’Université King’s ait pris la défense d’Omar a fortement influencé l’opinion publique, respectueuse de sa position. L’opinion publique compte énormément. L’établissement a pris de gros risques. »

« Je l’ai assuré qu’il serait le bienvenu à l’Université King’s. »

L’Université King’s n’a officiellement pris position sur l’affaire Khadr qu’en janvier 2015. Jusqu’alors, les étudiants et professeurs qui soutenaient le jeune homme le faisaient à titre personnel. En mai 2015, à l’approche de l’audience visant la libération sous caution de M. Khadr, M. Edney a demandé à Mme Humphreys, rectrice de l’Université King depuis juin 2013, de rédiger une lettre afin d’affirmer l’intention de l’établissement d’accueillir M. Khadr comme étudiant, s’il était libéré. Cela dans l’espoir que la perspective qu’il soit accueilli par un établissement honorable favorise sa libération. Mme Humphreys a d’abord dû rencontrer le prisonnier.

Elle s’est donc rendue avec Mme Zinck dans la prison à sécurité moyenne où il était détenu, située à Bowden, en Alberta, à deux heures de route. « J’ai constaté que tout ce que j’avais entendu dire sur M. Khadr était vrai, raconte-t-elle. Il était réfléchi, motivé. Nous avons parlé de sa routine quotidienne, de la culture pénitentiaire, d’une partie de son travail scolaire. Puis de l’avenir. Je l’ai assuré qu’il serait le bienvenu à l’Université King’s. »

Le 7 mai 2015, Omar Khadr a été libéré sous caution par la Cour d’appel de l’Alberta, et confié aux soins de son avocat, M. Edney. À l’époque, M. Khadr a dit souhaiter que les Canadiens lui donnent la chance de se montrer digne de leur confiance. « Je vais leur prouver que je vaux plus que ce qu’ils croyaient, leur démontrer que je suis une bonne personne », a-t-il déclaré à la presse.

Comme tout étudiant de l’Université King’s, M. Khadr s’est vu attribuer un conseiller personnel : Mme Zinck. Chaque jour par la suite, elle traversait la ville pour aller le chercher chez M. Edney, qui le traitait comme un troisième fils, et le conduire à l’Université King’s, puis le ramener chez M. Edney après les cours. Mme Zinck et M. Khadr sont ainsi devenus des amis proches.

Le plus difficile depuis sa libération était d’apprendre à se montrer vulnérable

Dans la religion juive, l’expression « année sabbatique » (shmita en hébreu) désigne la dernière année du cycle agricole de sept ans imposé par la Torah, et évoqué dans la Bible. La conférence de M. Edney à l’Université King’s sous l’égide du Micah Centre avait été prononcée en 2008, lors d’une année sabbatique. L’allocution de M. Khadr, sur la même tribune, a également été prononcée lors d’une année sabbatique. En costume et souliers noirs, M. Khadr a été rejoint sur scène par l’un de ses anciens formateurs par correspondance – le directeur du Micah Centre, Roy Berkenbosch – pour une discussion intitulée « Se rapprocher de Dieu ». M. Khadr était visiblement nerveux. Quelque 600 personnes étaient présentes. Il avait hésité pendant des semaines à accepter cette invitation. « Je suis mort de peur », a-t-il confié à M. Berkenbosch entre deux rires.

Son sang-froid retrouvé, M. Khadr a indiqué à l’auditoire que le plus difficile depuis sa libération était d’apprendre à se montrer vulnérable et à exprimer ses émotions, après 12 années passées en prison. Il a ajouté que ce qu’il appréciait le plus, c’était d’entretenir des relations avec des gens dépourvus d’arrière-pensées.

« Comment avez-vous gardé espoir en l’avenir? », lui a demandé M. Berkenbosch.

M. Khadr a inspiré profondément avant de répondre. « Il y a quelques années, j’ai compris que l’espoir est une chose qu’il faut puiser à sa source première. Et cette source, c’est Dieu. Une fois que j’ai eu compris et accepté ça, l’espoir m’a ouvert des portes et m’a permis d’échapper à la colère qui aurait pu me submerger. »

Seize mois se sont écoulés depuis sa libération et M. Khadr semble en effet avoir échappé à toute colère. Il tente de refaire sa vie à Edmonton. Pour trouver la paix et l’anonymat, il aime se perdre dans la foule du West Edmonton Mall, et parcourir des kilomètres à vélo le long de la paisible vallée boisée qui borde la rivière. Le printemps dernier, M. Khadr a obtenu son diplôme d’études secondaires et obtenu des crédits postsecondaires de l’Université King’s, où il suit des cours d’histoire des civilisations occidentales et d’éducation physique. Cet automne, il va suivre certains cours de perfectionnement en sciences dans ce même établissement en vue de son inscription à l’école de sciences infirmières.

Omar Mouallem est un rédacteur pigiste primé qui vit à Edmonton.

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