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Lorsque Marshall McLuhan rencontre Northrop Frye

Ces deux figures centrales de la vie culturelle et intellectuelle anglo-canadienne étaient à la fois collègues et rivaux.

par B.W. POWE | 05 NOV 14

Dans son nouvel ouvrage, Marshall McLuhan and Northrop Frye: Apocalypse and Alchemy (University of Toronto Press, 2014), B. W. Powe commence par imaginer la toute première rencontre entre ces deux grands esprits. C’était à Toronto, en 1946. Marshall McLuhan venait tout juste d’être embauché au département d’études anglaises de l’Université de Toronto, où Northrop Frye était professeur agrégé depuis la fin des années 1930. Ce fut un « moment de rare convergence », écrit M. Powe, qui est actuellement professeur agrégé au département d’études anglaises de l’Université York.

« Frye était sur le point devenir un critique très influent », écrit M. Powe. Il s’apprêtait à publier son étude « révolutionnaire » consacrée au poète et artiste anglais William Blake, Fearful Symmetry, parue en 1947. M. McLuhan, pour sa part, ne devait connaître la gloire que plus tard, dans les années 1960, avec la publication d’ouvrages commeLa galaxie Gutenberg ou Pour comprendre les médias, ainsi qu’avec le retentissement populaire de nombre de ses aphorismes, dont « le message, c’est le médium ».

La première rencontre entre les deux hommes a eu lieu au Victoria College, sur le campus de l’Université de Toronto. Ils ont été présentés l’un à l’autre – M. Powe ignore par qui – dans un cadre convivial, lors de la cérémonie d’accueil des nouveaux professeurs. Leurs parcours spirituels respectifs avaient des points communs, souligne M. Powe. Issu d’une famille méthodiste-baptiste, M. McLuhan s’était converti au catholicisme. Également issu d’une famille méthodiste, M. Frye avait quitté cette voie fondamentaliste pour devenir, un temps, pasteur itinérant de l’Église unie.

Interrogé un jour sur l’apport de sa vocation religieuse à son enseignement, M. Frye avait répondu par une boutade : « Je marie et j’enterre des étudiants. » Pourtant, écrit M. Powe, « sa conviction que l’écriture et l’enseignement relevaient de l’élévation de l’âme ne l’a jamais quitté ». Interrogé quant à lui à propos de son espérance sur le plan spirituel, M. McLuhan avait déclaré « l’apocalypse est notre seul espoir ». Par ces mots, explique M. Powe, « il faisait sûrement allusion à la révélation et à la foi, à l’avènement de nouveaux mondes ». Les deux hommes ont été collègues au département d’études anglaises pendant 34 ans.

« Deux âmes s’étaient rencontrées, écrit M. Powe. Une histoire avait débuté. À compter de ce jour, ils ont vécu ce dont ils avaient rêvé : des quêtes épiques de la découverte, des aventures intellectuelles qui devaient bouleverser les idées de leur époque et de la suivante. »

Durant les années 1960 et 1970, MM. McLuhan et Frye étaient au sommet de leur renommée – et en désaccord l’un avec l’autre. « Après avoir initialement sympathisé en 1946, ils en sont graduellement venus à s’affronter violemment en public », raconte l’auteur. M. McLuhan s’opposait à la spécialisation littéraire, et même à quelque spécialisation porteuse de fragmentation que ce soit. M. Frye, lui, méprisait les études des médias, allant jusqu’à écrire dans ses cahiers : « Village global mon cul! »

« Aux yeux de M. McLuhan, M. Frye était devenu un hérétique solitaire, aux archétypes théoriques grandioses figés en une représentation immuable », écrit M. Powe. M. Frye était un vrai rat de bibliothèque, ignorant les conséquences des évolutions technologiques, décriant régulièrement et sans surprise la révolution électronique. À ses yeux, M. McLuhan était devenu le gourou des médias, l’apôtre de la camelote électrique, l’incarnation des intérêts des entreprises, trahissant l’imprimé et cédant aux trompettes de la célébrité.

Des années après leurs décès respectifs (survenus le 31 décembre 1980 pour M. McLuhan et en 1991 pour M. Frye), les deux hommes ont été honorés par leur ville d’adoption. L’Université de Toronto compte en effet une allée Marshall McLuhan et une salle Northrop Frye. Cela nous aide « à nous souvenir de ces deux génies ainsi que des idées et visions d’une valeur inestimable que nous leur devons, écrit M. Powe. Leur audace et leur originalité ont façonné l’âme canadienne. Leurs écrits et leur enseignement ont transformé des générations d’étudiants et de lecteurs. De leur rencontre est né un dialogue essentiel. Les débats qui les ont opposés persistent, souvent de manière insoupçonnée, et envahissent la culture du XXIe siècle. »

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