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La philanthropie dans le milieu universitaire : « un jeu d’équilibre »

Pour Frédéric Bouchard, philosophe des sciences, la philanthropie permet de doper la recherche dans des « sphères » n’ayant pas encore retenu l’attention du gouvernement.

par SAMUEL SAUVAGEAU-AUDET | 17 AOÛT 22

Doyen de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, Frédéric Bouchard est un éclectique qui ne se limite pas à un champ d’études spécifique. Son domaine d’expertise lui permet d’établir des comparaisons entre deux disciplines dissemblables : la philosophie et les sciences naturelles. En tant que philosophe des sciences, il se base sur la biologie afin de répondre à de grandes questions sur la vie et le sens de celle-ci. Ce dernier décortique pour Affaires universitaires différents aspects de la recherche scientifique, en passant du soutien philanthropique aux diverses questions entourant la publication savante et la diffusion linguistique.

Pour M. Bouchard, c’est en misant sur la recherche et l’innovation que « l’avenir » de notre collectivité sera plus prospère. « Dans cette perspective, je suis ravi que la philanthropie joue un rôle. J’invite à ne pas voir la philanthropie comme quelque chose qui dégage le gouvernement de ses responsabilités. Pour moi, c’est autre chose », explique-t-il.

« Sous-estimée » par beaucoup, la philanthropie permet de soutenir d’une autre façon la recherche universitaire, et parfois même dans des « sphères » d’activités spécifiques encore inexplorées, n’étant pas « prioritaires » pour le gouvernement ou certaines agences subventionnaires, ajoute M. Bouchard.

« Parfois, les philanthropes soutiennent des chercheurs d’avant-garde, dont les travaux sont tellement modernistes que ceux-ci ne sont pas encore compris et soutenu par les instances gouvernementales. »

Le professeur prend l’exemple des projets de recherche sur la question de genre. « Il y a eu des soutiens philanthropiques et des dons dans certaines universités aux États-Unis et au Canada qui étaient destinés à la recherche sur la diversité de genre, avant même que ce soit une priorité du gouvernement. Parfois, les philanthropes soutiennent des chercheurs d’avant-garde, dont les travaux sont tellement modernistes que ceux-ci ne sont pas encore compris et soutenus par les instances gouvernementales », révèle celui qui a assuré la présidence de l’Acfas entre 2015 et 2017.

Une question de rigueur

Si l’on retourne à la question de la philanthropie, M. Bouchard considère la « diversité de soutiens » comme quelque chose de « très positif », dans la mesure où cela permet d’augmenter les ressources pour les chercheur.euse.s, sans les accabler de responsabilités, et ce, « seulement » s’il existe un encadrement favorable à la « conservation » de leur autonomie.

Pour lui, la philanthropie est principalement un « jeu d’équilibre », qui ne se fait pas « seul » et qui demande une certaine « rigueur » dans la façon de gérer ces fonds, certains d’entre eux pouvant être très élevés.

C’est le cas, entre autres, du don record de 159 millions de dollars, destiné à la création d’un nouvel institut pour la recherche fondamentale en sciences, qu’a récemment reçu l’Université de Montréal. Considéré comme le plus élevé jamais accordé à la recherche en science naturelle au Canada, ce don en provenance de la Fondation Courtois servira à appuyer la recherche sur la propriété de la matière, notamment sur « l’élaboration » et la « caractérisation » de nouveaux matériaux.

Soulignons que l’établissement montréalais a aussi bénéficié plus tôt cette année d’un don de 40 millions de dollars de la part de Québecor et la Fondation Chopin-Péladeau pour soutenir un programme sur l’entrepreneuriat.


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Un soutien « moral »

Pour M. Bouchard, il est temps que les gens arrêtent de « focaliser » uniquement sur le soutien financier. « Le plus important, c’est le soutien moral », fait valoir le chercheur. Selon lui, la philanthropie joue un rôle très important dans le milieu universitaire.

Il préconise d’éviter d’être « naïf » et de « dramatiser » la question du soutien privé à la recherche. « Dans l’histoire de la philanthropie en Amérique du Nord, il y a eu des donateurs qui respectaient énormément l’autonomie des chercheurs. Il y a aussi eu des donateurs qui essayaient d’exercer une influence », explique M. Bouchard. Un phénomène qu’il a également observé dans les rangs gouvernementaux. « Il y en a qui respectaient grandement l’indépendance des chercheurs. Il y a aussi eu des gouvernements qui ont essayé d’exercer beaucoup d’influence sur les chercheurs », conclut-il.

Il tient à faire une précision concernant les financements d’origine privée : « Si la philanthropie devient une manière de décharger le gouvernement de ses responsabilités, là, c’est un dérapage », ajoute-t-il. M. Bouchard considère toutefois que le Québec et le Canada se débrouillent « plutôt bien » pour « gérer » cet équilibre.

« Si la philanthropie devient une manière de décharger le gouvernement de ses responsabilités, là, c’est un dérapage. »

D’autant plus que cet appui financier n’est d’ailleurs pas étranger à l’accessibilité de la recherche, un sujet que le professeur a à cœur. En investissant dans la recherche universitaire, Les philanthropes participent indirectement à la publication des « fruits de la recherche ». Celui-ci conçoit le « libre accès » comme l’aboutissement des différentes étapes de la recherche, les dons philanthropiques en étant une.

L’accessibilité de la recherche

Étant aussi président du conseil d’administration d’Érudit, le philosophe des sciences ne tarde pas à livrer le fond de sa pensée sur la publication et la diffusion de la recherche, plus précisément sur l’aspect linguistique qui les lie.

Selon lui, l’importance en ce que qui concerne la publication savante est de « s’assurer » que les résultats de recherche soient accessibles au public. « On parle ici de libre accès, de plus grande visibilité ou de mobilisation des connaissances. C’est la tendance lourde dans toutes les langues », explique M. Bouchard.

Même s’il est « précieux » d’avoir des langues « communes » qui permettent d’échanger avec tout le monde partout sur la planète, il y a un « appauvrissement » de la recherche lorsque la diffusion linguistique se fait au détriment des « capacités linguistiques locales », au Canada comme ailleurs, ajoute-t-il

« En sciences humaines et sociales, il y a une responsabilité supplémentaire pour que les fruits de la recherche soient disponibles en français, car un atome est le même au Portugal, en Chine ou au Canada, mais le phénomène du décrochage scolaire, par exemple, ne sera pas le même selon les particularités sociologiques, culturelles ou linguistiques du pays concernés », fait valoir M. Bouchard.

Ce serait une « grave erreur » de produire et diffuser la recherche, peu importe le domaine, dans « une seule langue », car « il faut qu’il y ait un lien avec la communauté » et dans ce cas-ci, « c’est le français », soutient-il.

Rédigé par
Samuel Sauvageau-Audet
Samuel Sauvageau-Audet est journaliste stagiaire francophone pour Affaires universitaires.
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