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Un esprit universel

par STEPHEN STRAUSS | 10 SEP 07

Depuis quand le domaine de la mode fait-il appel à des mannequins humains, et depuis quand ces mannequins sont-ils aussi maigres? Quel message Paul Martin transmettait-il inconsciemment par la position de ses pieds lorsqu’il a quitté le Cabinet du Premier ministre? Pourquoi les jeux Sudoku créent-ils une telle dépendance? Et pourquoi chaque génération d’ados s’invente-t-elle un nouveau jargon? C’est à des questions de ce genre que Marcel Danesi a dû répondre au fil des ans.

Ce qui surprend encore davantage que la variété des questions posées, c’est que ce professeur d’anthropologie – ainsi que d’italien, de sémiotique et de théorie de la communication – de l’Université de Toronto parvient à y répondre.

« J’ai toujours considéré comme contre-productive une attitude qui pousse à se limiter à une spécialisation très pointue tout au long de sa carrière », explique M. Danesi. Fidèle à ses principes, cet auteur prolifique a rédigé ou collaboré à la rédaction non pas d’une vingtaine, mais bien de 179 ouvrages sur une grande variété de sujets qui l’intéressent. Il est aussi rédacteur en chef de la revue Semiotica et a donné six cours réguliers et un cours d’italien à la formation continue l’an dernier. Sans oublier sa popularité auprès des étudiants dont témoignent les commentaires enthousiastes.

Comment M. Danesi s’y prend-il pour trouver cet équilibre et parvenir à être professeur, chercheur et intellectuel? Selon lui, c’est assez simple : Pour devenir expert dans une matière, il suffit d’écrire le manuel. « Je me suis vite rendu compte que j’étais peu porté sur la routine, et que je n’aimais pas enseigner deux fois le même cours de la même manière. J’ai donc décidé d’écrire les manuels de cours. Je me disais que si les étudiants voulaient réussir, ils n’avaient qu’à lire le manuel, et s’ils voulaient en savoir davantage, ils n’avaient qu’à venir aux cours. Avec les manuels comme point de référence, mes cours changeaient d’année en année. Je suis ainsi devenu meilleur professeur et mes activités de recherche en ont aussi profité. »

D’abord professeur d’italien, M. Danesi a vu sa carrière prendre un tournant au début des années 1980 quand on lui a demandé de donner un cours sur la métaphore dans le cadre d’un programme d’été en sémiotique à l’Université de Toronto – la sémiotique est la discipline où se croisent les signes, les symboles, les gestes et le langage. En très peu de temps, il est devenu fasciné par l’application de la sémiotique à la vie quotidienne.

Un jour, il entend par hasard un des amis de sa fille tenter de définir ce que signifiait être « cool ». Le professeur a immédiatement dressé l’oreille et, comme il le décrit dans son incontournable ouvrage de 1994 Cool: The Signs and Meanings of Adolescence, il est alors devenu « obsédé par l’idée d’étudier les traits et les manifestations du comportement « cool » des adolescents contemporains ».

Un peu plus tard, on lui demande de donner une conférence dans laquelle la sémiotique serait illustrée par des exemples pratiques. Il se rappelle alors l’habitude qu’avait sa mère de lui poser des énigmes et décide de s’intéresser à leur rôle dans la société. Un sujet qui lui a inspiré plusieurs livres dont le best-seller publié en 2002, The Puzzle Instinct: The Meaning of Puzzles in Human Life.

Contrairement à ce qu’on serait porté à croire, toutes ces activités intellectuelles ne lui ont pas valu les applaudissements de son département. Le département d’italien considérait plutôt que le rôle du professeur consiste à enseigner aux étudiants à parler, à lire et à écrire une langue. Un professeur sur le point de devenir un touche-à-tout ne pouvait que s’attirer des ennuis.

Il fallait maintenant trouver où M. Danesi pourrait se sentir le plus à l’aise. Carl Amrhein, à cette époque doyen de la faculté des arts et des sciences à l’Université de Toronto, propose le département d’anthropologie. « L’anthropologie est une vaste discipline, affirme Hy Van Luong, alors chef de ce département. Dans cette discipline, une carrière peut prendre plusieurs tangentes. »

Cet arrangement convenait à M. Danesi ainsi qu’au département d’anthropologie, car l’arrivée du professeur lui permettait de rehausser son image au sein de l’Université. « C’est un professeur extrêmement populaire. Il attire les foules partout où il va », déclare M. Van Luong.

Une seule ombre au tableau : M. Danesi ne possède aucune formation officielle en anthropologie, ce qui donnait l’impression qu’il jouissait d’un traitement de faveur, et ce à quoi M. Amrhein s’empresse de répondre : « Il jouissait en effet d’un traitement de faveur, un traitement justifié et mérité. » En 1999, Marcel Danesi, titulaire d’un doctorat en italien devient professeur d’anthropologie sans posséder aucun diplôme dans cette discipline.

« L’expression populaire « À quelque chose malheur est bon » exprime bien ce qui est arrivé. Les difficultés que j’ai éprouvées au département d’italien ont finalement permis de me joindre à un département qui m’a accueilli et encouragé à faire ce que j’aime », conclut avec sagesse M. Danesi.

Rédigé par
Stephen Strauss
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