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À MON AVIS

Classements des universités : les habits neufs des universités?

par YVES GINGRAS | 21 NOV 16

Chaque année, le 15 août exactement, de nombreux recteurs – notamment en Europe – sont nerveux à l’idée de découvrir leur position dans le « classement de Shanghai » publié annuellement depuis 2004 et prétendant annoncer la liste des « meilleures universités au monde ». Leur établissement s’est-il maintenu dans le peloton de tête? A-t-il perdu ou gagné quelques places? Dans tous les cas, le département responsable des communications se tient habituellement prêt à publier un communiqué de presse pour applaudir une position montante ou justifier une baisse en appelant à davantage d’investissements du gouvernement pour être plus compétitif sur ce qu’on appelle le marché universitaire mondial.

Mais étant donné les nombreuses études mettant en doute la validité scientifique des différents classements des universités et les effets pervers qu’ils peuvent générer, il demeure un peu mystérieux que de nombreux universitaires et administrateurs, par ailleurs intelligents et bien éduqués, continuent à utiliser des indicateurs techniquement non valides pour promouvoir leurs établissements et prendre des décisions stratégiques importantes sur l’embauche et la promotion des professeurs.

De tels comportements, qui suggèrent que ces pratiques sont motivées par des raisons politiques et stratégiques, m’ont amené à relire le conte bien connu de Hans Christian Andersen sur les habits neufs de l’empereur. Je me suis ainsi demandé si, par naïveté ou par cynisme, les nombreux dirigeants universitaires qui prennent au sérieux ces classements ne sont pas dans une situation similaire à celle de ce pauvre empereur « qui aimait plus que tout les habits neufs » et s’était laissé convaincre par « deux escrocs » qu’ils pouvaient lui tisser « la plus belle étoffe que l’on pût imaginer » et que seuls les sots pourraient y trouver à redire, même si en fait il n’y avait pas de tissu à contempler. Bien que sceptique (et pour cause : l’empereur était nu), le fonctionnaire appelé à donner son avis sur l’élégance des nouveaux habits de son souverain fit l’éloge de l’étoffe (le classement!) même s’il ne voyait rien, de peur de lui déplaire.

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Ce dernier, qui ne voyait pas le tissu, était persuadé qu’il était sot, qu’on croirait qu’il n’était pas fait pour être empereur s’il avouait ce qu’il pensait tout bas, soit qu’il n’y avait rien à voir. Il préféra donc dire que son nouvel habit était magnifique. Les membres de sa suite lui conseillèrent alors de « porter ces magnifiques vêtements pour la première fois à l’occasion d’une grande fête qui devrait avoir lieu très bientôt ». Il se pavana donc avec ses nouveaux habits devant un public dont personne « ne voulait laisser paraître qu’il ne voyait rien, puisque cela aurait montré que l’empereur était incapable dans sa fonction ou simplement un sot ». Mais c’était compter sans « la voix de l’innocence » d’un petit enfant qui criait dans la foule : « “Mais il n’a pas d’habits du tout!” L’empereur frissonna, car il lui semblait bien que le peuple avait raison, mais il se dit : “Maintenant, je dois tenir bon jusqu’à la fin de la procession.” Et le cortège poursuivit sa route, et les chambellans continuèrent de porter la traîne, qui n’existait pas. »

Reste à savoir si les dirigeants universitaires feront comme l’empereur et continueront encore longtemps à porter chaque année les faux habits taillés par les vendeurs de classements ou s’ils entendront la voix de la raison et auront le courage d’expliquer à ceux et à celles qui pensent encore qu’ils signifient quelque chose de précis qu’ils ont tort, leur rappelant au passage que la première valeur dans une université est la vérité et la rigueur, et non le cynisme et le marketing.

On peut aussi décider de ne pas laisser ce choix entre les seules mains des dirigeants universitaires et travailler à contrer les forces qui cherchent à imposer aux universités des classements illusoires, dont les effets sont plus néfastes que positifs, en continuant à en faire la critique rigoureuse chaque fois qu’ils sont invoqués. Car, même s’il ne semble malheureusement pas y avoir de force intrinsèque de l’idée vraie, il reste que la critique argumentée a plus de chances de combattre les usages les plus pervers du benchmarking que l’acceptation résignée du fait qu’ils sont inévitables et qu’il ne sert à rien de s’y opposer.

Bien que les méthodes bibliométriques puissent s’avérer essentielles pour évaluer de façon globale l’état des activités de recherche à différents niveaux (régional, national et mondial), et ainsi dépasser les perceptions locales et anecdotiques, la multiplication d’indicateurs non valides ne peut que nuire aux évaluations sérieuses, lesquelles sont indispensables à la bonne marche de toute organisation. L’analyse critique des indicateurs improvisés et des classements auxquels ils donnent lieu rappelle que le diable se cache toujours dans les détails et que l’enfer est pavé de bonnes intentions. Il faut donc aller au-delà des généralités émises par ceux qui répètent à satiété que les classements sont là pour rester – sans jamais nous dire pourquoi il doit en être ainsi – et ouvrir ces « boîtes noires » afin d’interroger la nature et la valeur de chaque indicateur utilisé pour fonder une évaluation. Seul ce travail rationnel et technique garantit des prises de décisions fondées sur des données probantes. Car, avant de viser à classer un laboratoire ou une université parmi « les meilleurs au monde », encore faut-il savoir ce que signifie précisément « meilleur », et sur quelles bases la mesure est effectuée. Sans un tel travail préalable de définition de la mesure, les capitaines de vaisseau qui s’orientent en usant de mauvaises boussoles et de mauvais baromètres risquent fort de sombrer au premier obstacle ou à la première tempête…

Yves Gingras est professeur au Département d’histoire de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences. Il vient de publier chez MIT Press Bibliometrics and Research Evaluation. Uses and Abuses. Le présent texte est adapté de la conclusion de la version française : Les dérives de l’évaluation de la recherche. Du bon usage de la bibliométrie (Paris, Raisons d’agir 2014).

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