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À MON AVIS

Comment créer un environnement sécuritaire favorable au débat sur les campus

Huer des conférenciers controversés ou perturber des activités n’a rien de nouveau sur les campus, mais il existe des moyens de contrer ce phénomène.

par ANDRE COSTOPOULOS | 26 AVRIL 17

Chaque génération apprend la tolérance et teste les limites de son influence politique et de son relativisme moral et stratégique. Le 16 octobre 1972, les membres du Mouvement des étudiants de McGill (MSM) (McGill Student Movement) ont retardé d’une demi-heure et perturbé une conférence sur la politique étrangère américaine prononcée par le très controversé Zbigniew Brzezinski, invité à s’exprimer dans l’amphithéâtre principal de la faculté des arts de l’établissement. Pendant que M. Brzezinski se préparait à prendre la parole, partisans et protestataires ont envahi la scène. La conférence n’a pu débuter qu’une fois les protestataires expulsés de l’amphithéâtre par le personnel de sécurité. Le principal de l’Université McGill de l’époque, Robert Bell, a présenté ses excuses à l’assistance pour ce tohu-bohu.

L’incident a fait la une du journal étudiant McGill Daily. Son caractère chaotique rappellera à bon nombre d’observateurs d’aujourd’hui les événements survenus récemment sur les campus des États-Unis, du Canada et d’Europe occidentale. Les motivations et les arguments des participants des deux groupes aussi. Aux protestataires soutenant que M. Brzezinski, en tant que représentant des forces d’oppression, ne devrait pas être autorisé à s’exprimer sur le campus, certains membres de l’assistance ont rétorqué que même Hitler avait le droit de s’exprimer. Dans un éditorial paru le lendemain, le Daily a affirmé soutenir la stratégie et les objectifs des protestataires, tout en critiquant les moyens employés : « Le fait de protester est une tactique utile et nécessaire, mais qui ne porte ses fruits qu’en présence de certaines conditions. Ces conditions n’étaient pas présentes lundi. Le MSM n’a pas su mobiliser suffisamment les étudiants et son manque de formation politique concrète en matière de protestation a contribué à l’isoler. »

Les positions de base ainsi que les débats sur les tactiques jugées admissibles étaient les mêmes à l’époque et aujourd’hui, tant parmi les protestataires que les administrateurs universitaires. Aujourd’hui comme hier, il y a d’un côté ceux qui soutiennent que certains n’ont pas le droit de s’exprimer devant une assemblée en raison de ce qu’ils représentent, que leur présence nocive et leurs propos blessants ne devraient pas être tolérés. De l’autre côté, il y a ceux qui soutiennent que même les conférenciers les plus controversés ont le droit de s’exprimer, et qu’il est dans l’intérêt de la collectivité de faire respecter ce droit. Entre les deux, les modérés soutiennent, lorsqu’ils parviennent à se faire entendre, que si chacun est en droit d’exprimer librement ses idées, tout discours n’a pas forcément sa place dans tous les contextes.

Lorsque nous devons, en tant qu’administrateurs universitaires, décider d’accueillir ou non un conférencier controversé ou déterminer comment réagir à une protestation ou à une contre-manifestation potentiellement violente, il importe de nous rappeler les principes de base et la nature première de notre mission : gérer des établissements d’enseignement supérieur au nom et au profit de la collectivité. La diversité des points de vue et les débats sont essentiels à notre mission. Nous devons créer un environnement sécuritaire favorable à la discussion et au débat. C’est à nous qu’il incombe de déterminer quand la sécurité du public doit primer sur le débat intellectuel, mais aussi de mener à bien les aspects essentiels de notre mission sans nous laisser intimider.

Cela demande du courage et une solide connaissance des principes de gestion des risques. Cela nous force aussi à trouver l’équilibre entre le droit légitime de notre milieu à la sécurité, le droit de nos collègues à l’exploration du savoir et le droit de la collectivité à obtenir des universités ce qu’elle attend d’elles, ce qu’elle mérite et ce pour quoi elle paie : une formation et la génération de nouveaux savoirs.

Ma démarche pour parvenir à ce fragile équilibre est la suivante :

  1. Préparer le terrain à la tenue d’activités ou à la venue de conférenciers peu populaires ou controversés en en discutant à l’avance avec les intervenants. Les gens n’aiment pas se sentir ignorés. Ils se montrent plus tolérants s’ils savent que leurs griefs légitimes sont connus et pris en considération. Ils sont alors plus enclins à organiser un contre-événement qu’à faire obstacle à l’événement prévu.
  2. Prendre en charge les coûts de sécurité qui ne constituent pas un fardeau excessif pour l’établissement, compte tenu de ses maigres ressources.
  3. Aménager l’espace où se déroule l’activité de façon à réduire le plus possible les risques d’escalade entre les partisans des divers groupes, et fixer à l’avance des règles claires. Manifester, c’est bien. Exprimer ses opinions l’est aussi. Mais faire preuve de violence physique ne l’est pas. Les perturbations peuvent être tolérées jusqu’à un certain point, mais pas l’obstruction.
  4. Enfin, prendre résolument et sans s’en excuser la décision d’annuler une activité ou la venue d’un conférencier si, en dépit des mesures prises, les risques pour la vie, les biens ou la réputation de l’établissement sont trop grands. D’après mon expérience, la plupart des parties approuvent ce type de décision lorsqu’elles constatent que nous avons, de bonne foi, tout fait pour que l’activité puisse avoir lieu.

Les étudiants sont souvent les protestataires les plus actifs et les plus bruyants. À titre d’éducateurs et d’administrateurs, nous devons les aider à apprendre, par l’expérience, la tolérance ainsi que le respect de la diversité des idées et des opinions. Ce processus d’apprentissage se déroulait sur les campus dans les années 1960, se déroule encore aujourd’hui et se poursuivra. Une partie de notre travail consiste à modérer la réaction de la collectivité dans son ensemble à ce processus parfois bruyant et désordonné, ainsi qu’à proposer un environnement où il puisse se dérouler dans une relative sécurité physique et intellectuelle. Cet environnement, c’est l’université, et notre mission est de le gérer.

Andre Costopoulos est vice-provost et doyen des affaires étudiantes à l’Université de l’Alberta.

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