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À MON AVIS

Publier dans une revue en libre accès en évitant les «prédateurs»

Il est nécessaire d’apporter quelques nuances sur la valeur de la fameuse « liste noire » : la liste de Beall.

par MARC COUTURE | 25 janvier 2017

Dans un article récent d’Affaires universitaires, Alex Gillis dresse un excellent portrait du phénomène des revues dites « prédatrices », vers lequel Jeffrey Beall a attiré l’attention de la communauté scientifique et dont il s’est fait le pourfendeur infatigable, entre autres au moyen de sa fameuse « liste noire ».

À la mi-janvier 2017, on assiste à un coup de théâtre : sans préavis, M. Beall ferme son site de manière définitive, sans fournir d’explication. Plusieurs ont exprimé depuis leur inquiétude face à la disparition de cet outil. Toutefois, des versions archivées de la liste de Beall sont toujours accessibles, et des informations circulent quant à une reprise en charge d’une initiative semblable par le site commercial Cabell’s, avec la collaboration de M. Beall.

Cependant, tout en reconnaissant l’apport incontestable de M. Beall, il me paraît nécessaire d’apporter quelques nuances sur la valeur de la liste qu’il a constituée au fil des ans et, plus généralement, sur la pertinence des listes « noires » et « blanches » pour des décisions éclairées sur le choix des revues en libre accès où il est préférable de (ou de ne pas) publier.

M. Beall a rendu publique la (longue) liste de critères ou indicateurs qu’il employait pour évaluer un éditeur ou une revue. Si certains renvoient clairement à la fraude ou à la fausse représentation, d’autres sont beaucoup plus discutables. Une étude récente montre que des revues pourtant jugées légitimes, voire prestigieuses par les chercheurs du domaine peuvent très bien y contrevenir. Ce qui pose problème, c’est la manière peu transparente dont M. Beall appliquait ces critères dans les décisions, qu’il prenait seul, d’inclure dans sa liste des éditeurs ou des revues. En effet, il ne fournissait souvent à l’appui de celles-ci que des commentaires généraux, parfois très succincts, de sorte qu’il est difficile de comprendre le rôle joué par les différents critères, et à partir de quel seuil un éditeur ou une revue se voit inclus dans la liste. Il y avait bien un « comité d’appel » offert à qui souhaitait contester une décision, mais son mode de fonctionnement, pas plus que sa composition n’étaient connus.

On peut aussi questionner la pertinence de la liste de Beall, ou de toute autre liste de ce type, sur la base de son caractère binaire : une revue ou un éditeur est sur la liste, ou il n’y est pas. Bien que M. Beall parlait d’éditeurs « potentiellement, possiblement, ou probablement » prédateurs, cette distinction n’était pas faite dans sa liste, ni dans la majorité des discussions qui l’invoquent. L’expression « revue prédatrice » recouvre ainsi un large spectre de situations allant de la fraude pure et simple à des pratiques de publication ou d’évaluation par les pairs laissant à désirer. À cet égard, rappelons que l’on retrouve les mêmes pratiques déficientes dans le modèle traditionnel de diffusion par abonnement, que M. Beall a exclu de son regard. Ajoutons à cette limitation une autre caractéristique de la liste de Beall : si un éditeur y figure, toutes les revues de celui-ci sont automatiquement taxées de « prédatrices ». Il faut dire que M. Beall n’a jamais caché son aversion viscérale à l’égard du libre accès, de même que sa croyance que l’existence des revues « prédatrices » met en péril l’édition scientifique, voire la science elle-même. (Pour se faire une idée des opinions de M. Beall, voir « Debasing the currency of science: The growing menace of predatory Open Access journals », et surtout son essai quasi-surréaliste, « The Open-Access movement is not really about Open Access ».)

Il existe pourtant une autre démarche, inverse : celle des « listes blanches ». M. Gillis les déconseille, car elles comprendraient « un grand nombre de revues prédatrices ». Mais il faut savoir que l’une des principales, celle du Directory of Open Access Journals (DOAJ), a entrepris il y a plus de deux ans un processus de révision où les 10 000 revues alors incluses devaient soumettre une demande de réadmission. Ce processus, toujours en cours, est fondé sur des critères et un mode de validation plus rigoureux, comme j’ai pu le constater à titre de rédacteur associé d’une revue en libre accès qui a dû s’y prêter. De plus, il est appliqué à chaque revue, et non aux éditeurs. L’effet de cette révision a été majeur : des milliers de revues ont été retirées, pendant qu’un tiers seulement des nouvelles demandes étaient acceptées. Comme on peut s’en douter, les revues de la liste de Beall sont maintenant beaucoup moins présentes dans le DOAJ. Selon une compilation que j’ai faite alors et que je viens de répéter, elles sont passées de 10 à 4 pour cent du total, chiffre qui risque encore de diminuer au terme de la révision.

Pour ma part, j’estime que la simple présence (ou absence) dans une liste, « blanche » ou « noire », devrait constituer non pas un critère absolu d’admissibilité d’une revue, mais un simple indice, dont la pertinence est fonction de la qualité de la liste. Sans présumer des caractéristiques d’une éventuelle réincarnation de la liste de Beall, j’ai une nette préférence pour la liste du DOAJ, à l’instar du site thinkchecksubmit.org suggéré par M. Gillis. Je demeure en même temps convaincu de la nécessité d’examiner, même sommairement, la revue et quelques-uns des articles qu’elle propose. On peut aussi mettre à contribution les collègues ayant récemment publié dans son domaine, en prenant garde aux préjugés à l’égard du libre accès, toujours répandus. Ces préjugés, qui se nourrissent parfois de propos alarmistes ou simplificateurs comme ceux de Beall, témoignent le plus souvent d’une méconnaissance de ce mode de publication.

Marc Couture est professeur honoraire à la TÉLUQ.

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