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Des survivants racontent leur histoire

Des Montréalais qui ont survécu à d’horribles violations des droits de la personne prêtent leur voix à un projet historique peu commun dirigé par des chercheurs de quatre universités montréalaises.

par SYLVAIN COMEAU | 09 JAN 12

Elizabeth Philibert était enceinte lorsqu’elle s’est fait battre et brutaliser par un larbin du régime Duvalier, à Haïti, dans les années 1970. Elle compte parmi les survivants qui prêtent leur voix à un projet historique peu commun intitulé Histoires de vie des Montréalais déplacés par la guerre, le génocide et autres violations des droits de la personne (Histoires de vie Montréal). Ce projet de vidéo numérique, hébergé à l’Université Concordia, a pour objectif de révolutionner l’histoire orale en mettant la technologie moderne au service de cet art ancien. « En histoire orale, il arrive souvent que l’accent soit mis sur la collecte, explique Steven High, professeur d’histoire à l’Université Concordia et codirecteur du projet. On réalise des entrevues qui nous touchent, puis on les range sur une tablette et plus personne ne les écoute. »

Les responsables du projet Histoires de vie Montréal souhaitaient constituer une archive d’histoire orale que le monde entier pourrait consulter. Quarante chercheurs de 15 disciplines provenant des quatre universités de Montréal – Université McGill, Université de Montréal, Université du Québec à Montréal (UQAM) et Université Concordia – de même que 18 groupes communautaires participent au projet. Les chercheurs sont assignés à un certain nombre de groupes de travail qui ont tous pour mandat d’interviewer des personnes qui ont survécu à des violations des droits de la personne. Il y a le Groupe de travail Shoa et autres persécutions contre les Juifs, le Groupe de travail Rwanda, qui traite du génocide de 1994, le Groupe de travail Haïti, qui s’intéresse au régime Duvalier, et le Groupe de travail cambodgien, qui se penche sur les violations commises pendant le génocide perpétré par les Khmers rouges.

Le projet est un des premiers du Centre d’histoire orale et de récits numérisés de Concordia. Le Centre et le projet ont tous deux vu le jour en 2006 grâce à une subvention d’un million de dollars du programme Alliances internationales de recherche universités-communautés du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH). Comme l’explique M. High, Histoires de vie Montréal s’inscrit parfaitement dans la mission du Centre, qui consiste à favoriser la collaboration en matière de recherche historique d’avant-garde à l’aide des technologies informatiques et numériques.

La vidéo numérique élargit la portée de l’histoire orale, car il s’agit d’un support beaucoup plus permanent et souple que la bande magnétique. Elle permettra de diffuser le matériel d’archives par voie électronique à des chercheurs et à des survivants de partout dans le monde. « Nous sommes aujourd’hui en mesure de faire des choses qui étaient inimaginables à mes débuts en tant que spécialiste de l’histoire orale en 1988 », se réjouit M. High.

Grâce au logiciel ouvert Stories Matter, les utilisateurs peuvent créer leurs propres clips à partir des entrevues enregistrées sur bande magnétoscopique. Un outil de recherche permet également aux utilisateurs de trouver des thèmes communs et des liens entre toutes les entrevues. Grâce à sa polyvalence, le logiciel permet même aux historiens de bâtir leur propre base de données d’histoire orale.

Outre la technologie qu’il utilise, le projet Histoires de vie Montréal se distingue de beaucoup d’autres projets historiques en raison de la démarche et de la méthodologie utilisée : l’accent est toujours mis sur les survivants plutôt que sur l’atrocité commise. « Beaucoup de projets qui recueillent des témoignages partent de l’idée qu’il faut interviewer les gens à propos des événements, explique M. High. Dans le cadre du projet Histoires de vie Montréal, les personnes sont à l’avant-plan, et nous cherchons à comprendre ce que signifie la violence dans leur vie et comment elle se répercute sur les personnes, les familles et les collectivités. »

Souvent, les survivants cherchent encore à comprendre le sens de leur expérience. « Lorsque j’interviewe un survivant de l’Holocauste, il ne me fournit pas d’explications. Pendant l’entrevue, nous tentons tous deux de comprendre ce qui est arrivé, poursuit M. High. Il s’agit de gestes et d’événements inimaginables. » Les entrevues sont réalisées dans la langue maternelle du survivant, puis retranscrites et traduites en français. Celles qui sont réalisées en anglais ou en français ne sont pas traduites. Elles durent entre une et 25 heures réparties en plusieurs séances. Une fois terminées, les archives comprendront plus de 500 entrevues.

Le déplacement est l’expérience la plus couramment vécue par les personnes interviewées. Par exemple, Montréal compte la troisième population de survivants de l’Holocauste en importance au monde, après New York et Israël. Bien que la plupart des survivants aient fui des situations qui ont marqué l’histoire, certains ont été forcés de quitter leur pays en raison de violations des droits de la personne qui ne sont pas aussi bien documentées.

Yollande Cohen, professeure d’histoire à l’UQAM, fait partie du groupe de travail sur les Juifs. Son équipe à l’UQAM réalise des entrevues avec des membres de la communauté sépharade de Montréal, formée principalement de Juifs de langue française qui se sont établis à Montréal entre 1950 et 1980 après avoir fui les persécutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. Beaucoup ont subi des attaques – certains se sont fait lapider par la foule –, tandis que d’autres subissaient des menaces et de l’intimidation. Selon Mme Cohen, peu d’entre eux ont eu la chance de faire la paix avec leur passé. « Ce qui me frappe le plus, c’est le déni et la peur qui se dégagent des entrevues, constate la professeure. Beaucoup des survivants ont voulu garder l’anonymat, car ils ont encore peur de parler. »

Cette peur est similaire à celle qu’on observe chez les personnes souffrant de stress post-traumatique. Souvent, les victimes ne verbalisent pas leur peur, mais celle-ci se manifeste quand, par exemple, elles se mettent à pleurer pendant l’entrevue. Leur traumatisme les hante encore 30 ou 40 ans plus tard, même si elles l’ont enfoui lorsqu’elles se sont établies à Montréal et fait leur vie comme si rien ne s’était passé. »

Beaucoup de membres des groupes de travail appartiennent à la communauté qu’ils étudient, ce qui rend floue la ligne entre les chercheurs et leurs sujets. Annita Muhimpundu, une Tutsie qui a survécu au génocide rwandais, a accepté de faire part de son expérience en plus de réaliser des entrevues. Elle raconte que ses parents l’ont envoyée au Burundi en compagnie de sa sœur en 1990. Son père était victime de menaces, et lorsque le reste de la famille s’est enfui au Kenya en 1994, ses grands parents sont demeurés au pays.

« En décembre, mon père est retourné au Rwanda pour savoir ce qu’il était advenu de son père, se remémore-t-elle sur la vidéo. Il a trouvé notre maison pillée et détruite; il y avait des corps partout. Il a trouvé le corps de mon grand-père dans sa maison. Il a ramassé des ossements et d’autres objets et a pu enterrer mon grand-père. Mon père a littéralement perdu toute sa famille. »

Selon Emmanuel Habimana, Montréalais d’origine rwandaise et professeur de psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières, une question qui revient couramment lors des entrevues est « que dire à mes enfants? », en particulier au sujet de leurs grands-parents. « Souvent, les grands-parents ont connu une fin atroce pendant le génocide. Les parents ne savent pas quoi dire à leurs enfants, ni à quel âge le faire. »

Lisa Ndjeru, étudiante aux cycles supérieurs à Concordia et membre du groupe de travail sur le Rwanda, n’a jamais pensé interviewer ses proches, y compris ses propres parents. « Pour les gens de la génération de ma mère et de ma grand-mère, la violence [entre les Hutus et les Tutsis] a commencé en 1959 et s’est poursuivie pendant des décennies. En 1994, les conflits ont atteint leur point culminant. »

Situer le génocide dans un contexte élargi par le biais d’histoires des personnes qui l’ont vécu est un thème universel du projet. Mme Ndjeru se souvient d’une anecdote à glacer le sang racontée par un survivant rwandais âgé. « Il se trouvait à l’église, et le prêtre parlait des Tutsis en affirmant qu’il s’agissait de communistes. Il a entendu le prêtre prononcer son nom et les gens se sont retournés pour le dévisager. Soudainement, il a compris qu’il était une cible. C’est un exemple d’expérience personnelle qui s’inscrit dans un contexte historique plus large. »

Des extraits d’entrevues – appelées « histoires numériques » – peuvent être consultés sur le site Web du projet, tout comme des documentaires radio, des fichiers balados, des blogues et d’autres ressources. Lorsque l’étape des entrevues prendra fin en juillet prochain, les chercheurs, les membres des groupes communautaires et d’autres intervenants pourront présenter une demande de mot de passe qui leur permettra d’accéder à la base de données et aux milliers d’heures d’entrevues sur vidéo numérique qu’elle contient. (Les modalités d’inscription seront affichées sur le site Web.)

En mars dernier, l’équipe du projet a reçu une autre subvention du CRSH en appui à plusieurs de ses initiatives, dont l’élaboration d’un programme destiné aux écoles secondaires du Québec. À l’automne prochain, l’équipe prévoit offrir des ateliers traitant de l’enseignement sur le génocide à l’intention des enseignants, des professeurs et des groupes communautaires de partout au Canada.

« Le mois de juillet 2012 ne marquera pas la fin du projet; ce ne sera qu’un début, affirme M. High. Nous voulons diffuser les connaissances que nous avons acquises dans l’ensemble du pays et même au-delà. »

Rédigé par
Sylvain Comeau
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