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Devenir recteur d’université en pleine pandémie

L’accession au rectorat n’échappe pas aux bouleversements entraînés par l’actuelle crise sanitaire. Quatre nouveaux recteurs reviennent sur les premiers mois de leur mandat.
par PASCALE CASTONGUAY & MOIRA MACDONALD
25 NOV 20

Devenir recteur d’université en pleine pandémie

L’accession au rectorat n’échappe pas aux bouleversements entraînés par l’actuelle crise sanitaire. Quatre nouveaux recteurs reviennent sur les premiers mois de leur mandat.

par PASCALE CASTONGUAY & MOIRA MACDONALD | 25 NOV 20


La bienveillance avant toute chose

Daniel Jutras, recteur, Université de Montréal

On se souviendra du 16 mars 2020, comme étant le jour où tant le gouvernement du Canada que celui du Québec imposaient des restrictions afin de ralentir la propagation de la COVID-19. De son côté, Daniel Jutras s’en rappellera aussi comme ayant été sa toute première journée à titre de recteur désigné de l’Université de Montréal (U de M).

C’est d’ailleurs à la propre demande de celui qui fut jusqu’au 13 mars professeur à la Faculté de droit de l’Université McGill que ce poste a été créé. « À ma connaissance, c’était la première fois à l’Université de Montréal qu’on recrutait quelqu’un qui arrivait de l’extérieur », mentionne M. Jutras avant d’ajouter qu’il a beaucoup profité de la générosité de son prédécesseur, Guy Breton, pendant cette période de transition qui a précédé son entrée en fonction officielle le 1er juin.

Bien qu’il ait évolué au sein d’un autre établissement montréalais, M. Jutras connaissait peu de gens à l’U de M. Ainsi, son premier défi aura été de constituer son équipe de direction. En soumettant sa candidature, il était loin de s’imaginer qu’il allait devoir mener des entrevues virtuelles en mars et avril pour identifier ceux qui l’épauleraient. « Il y a des vice-recteurs et des vice-rectrices à qui j’ai demandé de faire partie de mon équipe que je n’ai pas rencontrés en personne avant le milieu de l’été. C’était un pari extrêmement risqué », souligne le recteur avant de préciser qu’il a bel et bien gagné ce pari.

En février quand sa nomination a été annoncée, il avait espoir d’arriver à « mobiliser les troupes pour rêver un peu ». Il a été forcé de constater qu’en contexte de pandémie, c’est « probablement la chose la plus difficile ». S’il refuse toujours d’accepter l’hypothèse selon laquelle la période est moins propice aux rêves, il ne peut faire fi de la fatigue que ressentent les individus. « Les gens sont vraiment concentrés sur le quotidien, il y a beaucoup de choses à gérer, ce n’est pas facile », reconnaît-il celui qui souhaitait être un recteur bienveillant et qui s’efforce de transformer ce souhait en réalité.

« C’est paradoxal parce qu’on imagine peut-être que ma vie est un cauchemar, mais ce n’est pas le cas. […] Ça fait longtemps que je n’ai pas eu autant de plaisir au travail. »

Conscient qu’en cette période on s’attarde davantage aux éléments négatifs, M. Jutras essaie de voir le bon côté des choses. « L’une des choses positives, c’est que la pandémie a vraiment mis les universités à l’avant-scène. C’est évident maintenant dans le discours public, dans les médias et dans le discours plus généralisé des citoyens que les universités occupent une place très visible et ont un rôle extrêmement important sur le plan scientifique et, plus largement, comme participant à la relance. »

La pertinence de la mission des universités n’est pas totalement étrangère à l’enthousiasme qu’il éprouve quand il songe à ses responsabilités de recteur. « C’est paradoxal parce qu’on imagine peut-être que ma vie est un cauchemar, mais ce n’est pas le cas. On a le sentiment d’accomplir des choses au quotidien, c’est toujours gratifiant. Ça fait longtemps que je n’ai pas eu autant de plaisir au travail », déclare-t-il avant de passer à un autre appel vidéo.


La fusion du temps et de l’espace

Ana Serrano, rectrice et vice-chancelière, École d’art et de design de l’Ontario

Ana Serrano garde un souvenir « flou » de son premier jour de travail comme rectrice et vice-chancelière de l’École d’art et de design de l’Ontario, au début de juillet. Elle se rappelle l’avoir passé dans sa salle à manger, au centre-ville de Toronto. Au milieu de l’automne, l’endroit lui servait d’ailleurs toujours de bureau. Ce n’est pas du tout ce qu’elle avait imaginé lorsque sa nomination a été annoncée au début de l’année.

« En janvier, j’étais emballée à l’idée de me joindre à un groupe de créateurs », explique Mme Serrano. Elle se réjouissait aussi d’appartenir à un établissement affichant sa volonté de surmonter bon nombre des grands défis de la société, des changements climatiques aux inégalités en tout genre, en misant sur la puissance et les retombées des activités créatives. La pandémie et ses conséquences sociales et économiques n’ont fait qu’accélérer cette démarche et confirmé son importance pour la reprise économique de l’Ontario.

« L’idée selon laquelle les artistes et les créateurs contribuent grandement à l’évolution de la société s’est manifestée à l’approche des mois de février et de mars », indique Mme Serrano. L’École d’art et de design de l’Ontario a présenté des œuvres en ligne afin d’aider à donner un sens à une situation exceptionnelle. Ses installations ont été utilisées pour la fabrication d’équipement de protection individuelle, et son programme de conception sanitaire a aidé les gens à comprendre comment se protéger. À l’automne, l’École a co-organisé le sommet virtuel DemocracyXChange sur la revitalisation de la démocratie. « Il sera essentiel de savoir jongler avec plusieurs priorités, les nôtres et celles des autres, explique Mme Serrano. Les pratiques démocratiques se doivent d’être créatives. »

« [Les professeurs] ont relevé le défi. Ils ont vraiment essayé de véhiculer autrement l’essence de leur enseignement. »

L’été dernier, une des tâches les plus urgentes était de se préparer à offrir à distance des programmes reposant dans bien des cas sur un travail manuel. Les professeurs « ont relevé le défi, se réjouit Mme Serrano. Ils ont vraiment essayé de véhiculer autrement l’essence de leur enseignement ». Plutôt que de chercher à recréer de véritables ateliers d’artistes, spacieux et remplis de matériel, ils ont transformé les restrictions de confinement en expérience enrichissante.

« L’atelier est partout autour de vous, à l’endroit même où vous êtes, dit-elle. Comment pouvez-vous vous exprimer en vous servant de ce qui se trouve dans votre cuisine? Comment composer avec de telles contraintes? »

En tant qu’ancienne directrice de la stratégie numérique du Centre canadien du film et fondatrice de son incubateur de médias numériques, le Media Lab, Mme Serrano était bien préparée à composer avec les changements. Elle a appris « à être particulièrement agile, souple et positive » grâce à son expérience en incubation d’entreprises et en création de partenariats, entre autres avec le Media Lab du Centre canadien du film et le programme Digital Futures de l’École d’art et de design de l’Ontario.

Ces compétences lui ont été utiles pour établir sa présence à la direction d’une université virtuelle. Durant ses 100 premiers jours de travail, elle a consacré plus de 800 heures à des réunions en ligne pour faire connaissance avec les quelque 500 membres de l’établissement. Depuis, toutes les deux semaines elle envoie des communiqués aux membres du corps professoral et du personnel, et tente d’être aussi honnête que possible sur la situation actuelle, sur ses inquiétudes et sur les réalisations de l’établissement. Ces démarches ne remplacent évidemment pas les rencontres en personne, mais elles lui permettent de faire partie du quotidien de son équipe autrement.

« Pour moi, le temps et l’espace ne font plus qu’un. »

Priorités personnelles et pandémie

Joy Johnson, rectrice et vice-chancelière, Université Simon Fraser

L’installation de Joy Johnson à titre de rectrice de l’Université Simon Fraser a eu lieu lors de la collation des grades, à la mi-octobre. Pour l’occasion, elle portait un nouveau modèle de toge universitaire ornée de motifs choisis par des tisserands spécialisés de la nation Squamish. Sa femme et sa mère se trouvaient à ses côtés, tandis que le brouillard ajoutait une touche dramatique à la cérémonie organisée dans l’espace d’assemblée extérieur de l’Université.

Plutôt que de prononcer un discours devant des centaines d’étudiants, de professeurs et de familles, elle s’est adressée à un petit groupe de dirigeants universitaires et d’invités, ainsi qu’à une caméra qui filmait le tout en vue d’une diffusion ultérieure. Voilà comment se déroule une collation des grades à l’ère de la COVID-19. Mais pour une nouvelle rectrice qui attend avec impatience de pouvoir échanger avec les personnes qu’elle dirigera, cela illustre l’ampleur du sacrifice nécessaire pour assurer la sécurité pendant la pandémie.

« La semaine de collation des grades bat son plein, a indiqué Mme Johnson depuis son domicile, le lendemain de la diffusion de la cérémonie. Je devrais être en train de serrer la main de tous les diplômés, être présente sur le campus. C’est le calme plat là-bas, et c’est difficile. Mais c’est aussi le symbole de ce que nous avons tous dû abandonner. »

Mme Johnson croit néanmoins que les circonstances actuelles sont idéales pour amorcer son nouveau rôle. Après un début de carrière comme infirmière, elle a été chercheuse en santé publique et sexospécifique, puis vice-rectrice à la recherche et aux relations internationales de l’Université Simon Fraser. Ces expériences l’ont rendue « très à l’aise pour reconnaître les difficultés des gens et les écouter en parler. C’est ce dont l’Université a besoin en ce moment. »

La pandémie complique la mise en œuvre de certaines de ses priorités. En effet, Zoom n’est pas le mode de communication idéal pour aborder par exemple les questions délicates de l’équité, de la diversité et de l’inclusion. En raison des mesures de sécurité, seul un public restreint a également pu assister à l’importante cérémonie organisée pour souligner la création d’un lieu de rassemblement pour les Premières Nations à l’Université Simon Fraser; la réconciliation figure parmi les priorités de Mme Johnson. Mais la pandémie a aussi révélé toute l’importance de ce genre d’efforts. « Elle a mis en lumière les inégalités du système. »

« J’espère que les choses ne redeviendront pas exactement comme avant. J’ai hâte de voir ce que l’avenir nous réserve. »

Malgré tout, depuis le début officiel de son mandat, le 1er septembre, Mme Johnson a réussi à faire progresser ses projets. Les discussions sur l’équité, la diversité et l’inclusion se poursuivent. Plus de mesures de soutien en santé mentale et de bourses d’études sont offertes aux étudiants. L’Université a aussi lancé le programme HIVE, qui permet aux nouveaux étudiants ayant des cours en commun et des intérêts similaires d’échanger virtuellement et en direct. « Nous essayons d’être créatifs », a expliqué Mme Johnson. Cette dernière sait par ailleurs que ses priorités en tant que rectrice porteront fruit plus à long terme.

Et puisque le confinement ne sera pas éternel et que la vie continue, l’Université doit planifier sa réouverture. Mme Johnson a d’ailleurs tâté le terrain en allant travailler sur le campus quelques jours par semaine à l’automne. Elle a en outre exploré avec d’autres la façon dont l’Université pourrait contribuer au recyclage professionnel, puisque des entreprises locales de certains secteurs, comme celui des technologies, doivent composer avec une demande accrue provoquée par la pandémie.

L’Université devra tirer des leçons de la pandémie en ce qui concerne les différentes formes d’apprentissage et de travail. « J’espère que les choses ne redeviendront pas exactement comme avant, a affirmé Mme Johnson. J’ai hâte de voir ce que l’avenir nous réserve. »

Perspective d’un clinicien

Denis Prud’homme, recteur et vice-chancelier, Université de Moncton

Ce n’est pas parce que le recteur et vice-chancelier de l’Université de Moncton, Denis Prud’homme, a d’abord vu la pandémie à travers les yeux du chef de direction par intérim de l’Institut Savoir Montfort et du vice-président académique de l’Hôpital Montfort à Ottawa qu’il ne prenait pas la mesure du défi qui l’attendait le 1er juillet dernier.

Il qualifie d’ailleurs d’« avantage », le fait d’avoir pu prendre part à une « série de rencontres de mise à niveau des différents dossiers » avec son prédécesseur avant son entrée en fonction officielle. « Ça m’a beaucoup aidé. »

En tant que clinicien, Dr Prud’homme est bien au fait que la pandémie crée beaucoup d’anxiété et il ne cache pas son inquiétude par rapport à l’isolement social, surtout qu’au moment de l’entrevue, il craignait de voir le stress monter d’un cran à l’approche des examens de mi-session. Malgré tout, lorsqu’il s’attarde à la créativité ou à la solidarité dont les gens font preuve, il arrive à y voir des aspects plus positifs. Il cite notamment la capacité d’adaptation : « On dit souvent que les universités, ce sont de gros bateaux qui ne bougent pas rapidement, dans le contexte de la pandémie, si je prends l’exemple de l’Université de Moncton, dans l’espace d’une dizaine de jours, ils ont pu transférer les cours en ligne, en majorité, les professeurs se sont adaptés rapidement. »

Quand il réfléchit à son début de mandat, il identifie un changement important : le contact humain. « Quand tu arrives comme nouveau recteur, tu veux établir un contact humain avant de parler de toute autre chose, tu veux échanger dans un contexte non décisionnel », affirme celui qui explique que cette approche s’applique à la fois dans son rôle vis-à-vis de la communauté universitaire et celui exercé sur les plans communautaire, politique et public.

« On dit souvent que les universités, ce sont de gros bateaux qui ne bougent pas rapidement, dans le contexte de la pandémie, si je prends l’exemple de l’Université de Moncton, dans l’espace d’une dizaine de jours, [les professeurs] ont pu transférer les cours en ligne. »

Il déplore que ces premiers contacts soient en ce moment majoritairement virtuels. Bien qu’il ait rencontré des professeurs et des équipes de direction depuis son arrivée, il estime qu’une distance se crée en raison du port du masque.

S’il était impossible pour lui de prévoir qu’il serait appelé à gérer les contrecoups d’une pandémie en devenant recteur, Dr Prud’homme était toutefois bien conscient qu’il aurait probablement à affronter « une tempête » au cours de son mandat. « Il y a toutes sortes de tempêtes dans les universités », souligne celui qui croit que c’est son rôle de mettre à profit son expérience et son leadership pour arriver à assurer le bon fonctionnement de l’Université dans un tel contexte.

L’Université de Moncton étant située au cœur de la Bulle Atlantique, le recteur a bien entendu dû se plier aux exigences d’auto-isolement pendant une période de 14 jours. Ne prenant pas cette mesure à la légère, il déclare en rigolant, qu’en fait, au cours des derniers mois, en raison de déplacements, il s’est auto-isolé quatre fois plutôt qu’une. De son propre aveu, il est désormais plus réticent à quitter les provinces atlantiques.

À ceux qui se préparent à débuter un mandat de recteur, Dr Prud’homme conseille de « ne pas avoir peur de parler à leurs collègues recteurs et de leur demander des avis. Mes collègues des autres universités m’ont offert leur aide et leurs oreilles si j’ai besoin d’un avis de leur part, c’est très précieux pour un nouveau recteur ».

Rédigé par
Pascale Castonguay & Moira MacDonald
Pascale Castonguay est la rédactrice/réviseure francophone pour Affaires universitaires. Moira MacDonald est journaliste à Toronto.
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