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ARTICLES DE FOND

La violence faite aux femmes

Les études féministes ont changé notre perception de cette problématique omniprésente et inquiétante

par ASSIA KETTANI | 08 JUIN 09

Selon Amnistie internationale, la violence domestique est la cause principale de la mort ou de l’atteinte à la santé des femmes entre 16 et 44 ans dans le monde; elle se classe avant le cancer, les autres maladies ou les accidents de la route. En dépit des différences qui existent entre les pays, les classes sociales, les âges et les origines, « la violence est le sujet qui rejoint le plus grand nombre de femmes dans le monde », remarque Huguette Dagenais, directrice de l’Université féministe d’été à l’Université Laval.

Problème universel et éternel, la violence faite aux femmes est naturellement l’un des principaux aspects des études féministes depuis leur apparition il y a une trentaine d’années. Or, même dans un pays comme le Canada, doté de centres de recherche, de lois ainsi que de structures d’intervention et de prévention, la violence faite aux femmes demeure une réalité bien présente : au Canada, une femme meurt tous les six jours des suites d’un acte de violence conjugale.

Lors d’une conférence juridique sur les agressions sexuelles qui s’est tenue récemment à l’Université d’Ottawa, la juge retraitée de la Cour supr’me Claire L’Heureux-Dubé a fait remarquer que le système judiciaire du Canada « est encore accablé de mythes et de stéréotypes envers les femmes. La traite de personnes, la prostitution juvénile et l’assassinat de femmes sont au menu quotidien des tribunaux pénaux. On a souvent recours aux interrogatoires à l’aveuglette, aux dossiers médicaux et aux ouï-dire [dans les cas d’agression sexuelle]. Les peines sont dégoûtantes. Le concept de “non veut dire non” pose encore problème. »

Dans un tel contexte, quel rôle ont joué les études par rapport à la violence faite aux femmes? Selon Huguette Dagenais, le rôle des études dans ce domaine passe par la rupture du silence : il s’agit de « parler pour briser les tabous », de dénoncer, d’étudier et de révéler des cas, ainsi que de dégager les tendances de la violence pour arriver à mieux connaître le sujet en vue d’une meilleure prévention.

En 20 ans, deux aspects de la violence faite aux femmes ont été énormément documentés et ont fait l’objet d’un travail de sensibilisation et de prévention approfondi : la violence conjugale et les agressions sexuelles. La violence conjugale, un sujet jadis tabou, est maintenant une réalité connue et documentée à laquelle tout le monde est sensible. « Quand j’étais jeune, on ne parlait pas de violence conjugale. C’était “ce qui se passait à côté”, rappelle Mme Dagenais. Aujourd’hui, il existe des lois, des études et des centres spécialisés. »

Le parcours a évidemment été long. « La violence est quelque chose de culturel », souligne-t-elle. On ne change pas la culture si vite. Elle est fondée sur des idées reçues, qui sont enracinées dans nos conceptions d’hommes et de femmes. »

Aujourd’hui, on peut dresser un bilan plutôt positif de l’évolution de la situation. Appuyées par des politiques gouvernementales (la violence conjugale est devenue un crime en 1986), les femmes portent de plus en plus plainte. Ainsi, le nombre de cas de violence conjugale rapportés à la police a augmenté de 83 pour cent entre 1987 et 1992 (on comptait 6 559 plaintes en 1987 pour 17 347 en 2007); il ne s’agit pas là d’une augmentation du nombre d’agressions, mais du nombre de dénonciations; les intervenantes constatent que les femmes subissent cette violence moins longtemps qu’avant et qu’elles vont chercher de l’aide plus rapidement.

Nicole Prévost, directrice intérimaire de Viol-Secours possédant 17 ans d’expérience dans le domaine, a constaté que les services d’aide sont de plus en plus utilisés, par des femmes plus jeunes qu’avant. « Les services sont mieux connus, notamment grâce aux campagnes de sensibilisation. Les gens sont aujourd’hui moins tolérants », dit-elle. Les réponses du système judiciaire ont également évolué : l’homicide d’une conjointe était encore appelé « crime passionnel » il y a 20 ans; ce concept n’existe plus de nos jours et les homicides conjugaux donnent maintenant souvent lieu à des condamnations pour meurtre. Même si la situation est loin d’être résolue, on peut noter que le nombre d’homicides conjugaux est passé de 16,5 pour un million d’habitants en 1974 à 6,3 en 2006.

Un nouveau souffle

En 1989, le massacre de 14 femmes à l’École Polytechnique de Montréal a constitué un tournant décisif dans les études sur la violence. Poussés par le besoin de comprendre, Santé Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines ont mis sur pied cinq centres de recherche spécialisés sur la violence faite aux femmes. Ayant pour but de faire connaître le sujet, « ces centres permettent une approche plus structurée du développement des connaissances », explique Geneviève Lessard, codirectrice du Centre de recherche interdisciplinaire sur la violence familiale et la violence faite aux femmes, un centre qui regroupe des chercheurs de plusieurs universités québécoises. « Aujourd’hui, on a des projets mobilisateurs à l’échelle nationale. »

Carmen Gill, directrice du Centre Muriel McQueen Fergusson pour la recherche sur la violence familiale, affilié à l’Université du Nouveau-Brunswick (UNB), insiste également sur l’apport intellectuel et social de la mise sur pied de ces centres. « Cela nous a donné la possibilité de travailler de manière légitime et scientifique sur la problématique de la violence. La création des cinq centres de recherche a changé la conception que les chercheurs, les dirigeants et la collectivité ont de cette problématique. À partir du moment où on a légitimé les études sur la violence faite aux femmes, on a pu développer une grande expertise », explique-t-elle.

Aujourd’hui, les études féministes se spécialisent et les analyses sont de plus en plus pointues. « Depuis 20 ans, les études deviennent de plus en plus complexes et la définition de la violence faite aux femmes est élargie », souligne Dominique Damant, directrice de l’École de service social de l’Université de Montréal (U de M). « Aujourd’hui, pour étudier la violence, on tient compte de notions qui n’étaient pas prises en considération dans les premières études sur la violence. Par exemple, pour étudier la violence faite aux femmes autochtones, on tient compte du colonialisme et de l’oppression. »

En vue d’adapter les connaissances à une réalité complexe, les études féministes élargissent les champs d’études et se tournent vers de nouveaux enjeux. Selon Mme Lessard de la UNB, « aujourd’hui, on examine les subtilités, c’est-à-dire qu’on se penche sur les différentes réalités derrière la violence faite aux femmes et les situations de vulnérabilité (par exemple, les femmes âgées, handicapées ou encore enceintes). On sait que la violence se vit de manière différente pour chacune. »

En raison de cette évolution, le colloque annuel de l’Université féministe d’été (du 30 mai au 6 juin) portait cette année sur la violence. Le colloque présentait les « analyses féministes des nouveaux enjeux qui entourent la violence », explique Mme Dagenais de l’Université Laval, organisatrice du colloque. On y a évoqué les « différentes formes de violence, ce qui a permis de traiter de situations dont on ne parlait pas avant » et de définir les nouvelles problématiques de la recherche sur la violence faite aux femmes. Les thèmes abordés cernaient ainsi plusieurs aspects majeurs de ce champ d’études en pleine évolution, comme la traite des femmes, la sexualité à l’école, la violence chez les aînées ou contre les femmes des collectivités autochtones, les adolescentes dans les gangs de rue, la violence au travail ou la violence faite aux femmes dans les conflits armés.

En élargissant ainsi leur champ d’études, les études féministes mettent en lumière les tendances laissées dans l’ombre par les données statistiques et les situations connues de tous : il est difficile de cerner la réalité de toutes ces femmes différentes, vivant des situations variées, dans des études générales. Certains groupes échappent de fait aux statistiques : il en est ainsi des communautés qui ne disposent pas du téléphone ou encore qui ne parlent ni français ni anglais et qui ne peuvent donc répondre aux questions des enqu’teurs fédéraux. Les études féministes permettent de comprendre et d’approfondir les études statistiques et policières – très importantes, mais insuffisantes. On estime qu’environ le tiers des actes de violence sont dénoncés à la police, beaucoup de femmes gardant le silence pour diverses raisons.

La participation des études féministes sur la violence à la prévention et à l’amélioration des prises en charge suit cette évolution. Disposant maintenant du recul nécessaire pour dresser des bilans, les études peuvent évaluer et chercher à améliorer les dispositifs mis en place. Actuellement, la prise en charge concerne la violence conjugale et le viol, mais il existe très peu de structures adaptées aux femmes vivant des réalités différentes. Pour Mme Damant de l’U de M, « il faut maintenant avoir une vision élargie. Les services et les politiques sociales sont faits en fonction de la violence conjugale et des agressions sexuelles. Les services sont financés en fonction de ces problématiques spécifiques. Il n’y a pas de politique sur la violence » qui englobe des réalités plus nuancées.

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