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Le paradoxe environnemental

Si les écosystèmes de la planète sont en péril, comment se fait-il que l’humanité semble prospérer? Un groupe de Canadiens s’est penché sur la question, touchant ainsi une corde sensible.

par DANIEL MCCABE | 04 AVRIL 11

En 2005, l’évaluation des écosystèmes pour le millénaire s’est soldée par la publication d’un rapport sur les écosystèmes et le bien-être de l’humanité. Fruit d’une évaluation complète des ressources mondiales par un réseau international de chercheurs environnementaux, ce rapport laisse perplexe à certains égards. D’une part, le rapport conclut que les écosystèmes de la planète sont en péril, en grande partie du fait de l’activité humaine. La chose n’a rien d’étonnant pour quiconque parcourt le journal depuis 20 ans. Toutefois, il comporte quelques conclusions apparemment contradictoires.

Selon le rapport, en effet, « environ 60 pour cent des éléments de l’écosystème mondial qui contribuent au soutien de la vie sur Terre (comme l’eau douce, l’air pur et une relative stabilité du climat) sont en voie de détérioration ou exploités d’une manière qui ne saurait durer ». À la lecture de cette affirmation, on pourrait croire que la vie devient rapidement de plus en plus pénible pour les êtres dépendants de l’écosystème, dont l’être humain. Or, selon le rapport, l’être humain se porte étonnamment bien.

Tout n’est bien sûr pas parfait : par exemple, plus d’un milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable. Il semble pourtant, à la lumière des principaux indicateurs de la qualité de vie, que la plupart des habitants de la planète se portent raisonnablement bien. Mieux que par le passé, en réalité.

Ciara Raudsepp-Hearne fait partie des chercheurs qui ont participé à l’Évaluation des écosystèmes pour le millénaire. Alors étudiante aux cycles supérieurs à l’Université McGill et intéressée par les apports des écosystèmes, elle a décidé, avec quelques collègues de McGill, d’enquêter sur les apparentes contradictions contenues dans le rapport.

« Quelque chose clochait, raconte Mme Raudsepp-Hearne, aujourd’hui consultante pour le gouvernement albertain et formatrice dans le cadre du programme semestriel d’études sur le terrain au Panama de McGill. Simplement en discutant, nous sommes parvenus à répertorier des tas d’exemples qui semblaient montrer que l’homme ne se porte pas si bien qu’on le croit : entre autres, la mort de certaines langues ou les graves problèmes que connaissent les peuples autochtones partout dans le monde. Par contre, après examen des données probantes, nous avons dû convenir que le bien-être de l’humanité s’était accru. » C’est un fait : l’espérance de vie progresse, la mortalité infantile chute, la pauvreté recule.

L’automne dernier, Mme Raudsepp-Hearne et ses collègues ont cosigné dans la revue BioScience un article consacré à ce « paradoxe environne-men-tal » : si les écosystèmes de la planète sont en péril, comment se fait-il que l’humanité semble prospérer? Ils ont vite compris qu’ils avaient touché là une corde sensible.

L’article a attiré l’attention de journalistes et de blogueurs associés à des publications prestigieuses, comme Scientific American, The Guardian et encore The New Republic. Des éditeurs ont communiqué avec l’équipe de McGill pour savoir si l’idée d’un livre fondé sur son article la séduisait.

Mme Raudsepp-Hearne comprend l’intérêt soulevé par l’article paru dans BioScience. Le sujet est délicat, et les conséquences potentielles sur les politiques publiques importantes. Les politiciens ont mis du temps à agir à l’encontre des changements climatiques, sans doute parce que la dégradation de l’environnement n’avait pas encore eu de répercussions sur la vie de bien des gens. Mme Raudsepp-Hearne et ses collègues ont, quant à eux, « décidé d’attaquer le dossier de front », comme ils l’ont écrit.

Selon l’équipe de McGill, il existe quatre explications possibles au paradoxe environnemental :

  1. Les êtres humains vont en réalité plus mal qu’on ne le croit.
  2. Le bien-être des personnes dépend d’abord des ressources alimentaires, en gros abondantes au cours des dernières années.
  3. L’homme a su se préserver des pires conséquences des changements climatiques grâce à son génie technologique.
  4. Le pire reste à venir.

Pour Mme Raudsepp-Hearne et ses collègues, le paradoxe environnemental repose sans doute sur les trois derniers postulats; le quatrième en particulier devrait tous nous inciter à réfléchir.

« Les données scientifiques sont là, précise Mme Raudsepp-Hearne. Un certain nombre de scientifiques débattent des moyens de prédire les changements climatiques et les effondrements qui nous guettent dans un proche avenir. Si nous ne commençons pas dès maintenant à prendre des mesures concrètes pour changer les choses, prévient-elle, le paradoxe environnemental risque de n’avoir plus rien d’un paradoxe d’ici quelques années : notre qualité de vie se détériorera du fait de notre inaction. »

Affaires universitaires s’est entretenu avec quelques experts en environnement au sujet des questions soulevées par l’équipe de l’Université McGill. Voici leurs points de vue.

Plus vite qu’on ne le croit

Damon Matthews, professeur adjoint au département de géographie et environnement de l’Université Concordia, met en doute la prétendue prospérité humaine en cette ère de déclin environnemental. « Je n’en suis pas pleinement convaincu », avoue-t-il.

Les conclusions de l’équipe de McGill reposent largement sur l’indice du développement humain, fondé sur des variables comme l’espérance de vie, le niveau d’éducation ou le revenu national brut par habitant. Si une partie de l’humanité prospère, affirme M. Matthews, « tout dépend en grande partie du lieu où vivent les gens et des conséquences néfastes, à ce jour, de la dégradation de l’environnement sur leur existence. Les Occidentaux qui prospèrent le font en partie au détriment des populations du Sud. »

M. Matthews étudie la résilience des puits de carbone, à savoir les forêts, les océans et les autres écosystèmes qui contribuent de manière essentielle à la gestion des taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère. Coauteur du quatrième Rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, une équipe de scientifiques de calibre international qui a gagné le prix Nobel, il souligne que les nouvelles ne sont pas très bonnes sur ce plan. Du fait de la déforestation et d’autres facteurs, « les puits de carbone perdent en efficacité », dit-il. Ils peinent de plus en plus à contrer les conséquences des changements climatiques.

« Les effets des changements climatiques sur les pays développés du Nord sont subtils », précise M. Matthews, dont les étudiants tentent actuellement de déterminer dans quelle mesure la hausse des températures risque de mettre en péril la pratique du hockey sur les patinoires extérieures au Canada, empêchant ainsi la population d’en profiter aussi longtemps ou en autant de lieux que par le passé.

Toujours selon M. Mattews, les conséquences des changements climatiques sont plus visibles dans certains pays, comme l’Australie, désormais victime de fréquentes sécheresses. Cela dit, elles ne vont pas tarder à toucher les pays septentrionaux. Les perturbations de la production de fruits tropicaux, par exemple, auront des répercussions en Amérique du Nord. « À court terme, pour les pays du Nord, les changements climatiques risquent de se traduire d’abord par une multiplication des réfugiés environnementaux. Ces derniers risquent d’affluer plus vite qu’on le croit, pas seulement dans plusieurs décennies. »

Une production alimentaire record

« À l’échelle mondiale, la production alimentaire a atteint depuis 50 ans une ampleur jamais vue », souligne John Cranfield, professeur d’économie de l’alimentation, de l’agriculture et des ressources à l’Université de Guelph.

À l’instar des chercheurs de McGill, M. Cranfield voit dans la révolution verte l’un des principaux facteurs à l’origine de cette abondance entre les années 1940 et 1970. Pendant cette révolution, de nouvelles méthodes et technologies agricoles sont apparues. Elles ont conduit à l’emploi de semences améliorées dans nombre de pays développés, permettant ainsi à davantage de gens d’accéder à une alimentation nutritive malgré la croissance démographique.

Quoi qu’il en soit, l’équipe de McGill prévient : la relative abondance alimentaire actuelle ne saurait durer. Les conséquences de certaines des pratiques actuelles sur lesquelles elle repose, comme la surpêche, vont nous rattraper. Certains aspects du déclin environnemental, comme la dégradation des sols, entraîneront des pénuries de récoltes.

Sans minimiser ces menaces, M. Cranfield demeure optimiste. « Devant un défi à relever, l’homme innove. Il trouve les moyens de contourner le problème. La révolution verte est une bonne illustration de son ingéniosité. »

M. Cranfield nous met par ailleurs en garde contre certaines solutions non mûrement réfléchies : « Pour certains, la consommation qui privilégie les aliments de proximité constitue la panacée, mais ce n’est pas toujours vrai. » Une récente étude britannique a montré qu’il est moins dommageable pour l’environnement d’importer des tomates d’Espagne que de les cultiver sur place, sous serre. « On peut stocker beaucoup de tomates dans un avion. Les serres, en revanche, produisent énormément de gaz à effet de serre. »

Selon M. Cranfield, un vrai nuage plane à l’horizon : la volatilité croissante des prix des aliments. « D’après moi, dit-il, il n’y a pas suffisamment de mesures incitatives pour les producteurs agricoles. Si rien n’est fait, on risque d’assister à un net recul du nombre d’exploitants et à une homogénéisation des pratiques. Quelles conséquences cela aura-t-il, par exemple, sur les techniques de culture organique ou de protection des animaux d’élevage? »

La technologie, pour le meilleur et pour le pire

La technologie fournit-elle une certaine forme de protection contre les conséquences de la dégradation de l’environnement? Neil Thomson, directeur du département de génie civil et environnemental à l’Université de Waterloo, estime que oui. Toutefois, avant que la technologie puisse servir à régler un problème environnemental, les décideurs politiques devront d’abord cibler les problèmes les plus pressants.

« La question de la conformité est sous-jacente à celle de l’utilisation de la technologie », explique M. Thomson. Les gouvernements nord-américains ont réalisé d’importants progrès en matière d’amélioration de la qualité de l’air et de la salubrité de l’eau, entre autres choses. « En établissant des politiques et des normes, les décideurs lancent aux scientifiques et aux ingénieurs le défi de trouver des façons d’utiliser la technologie pour les respecter. »

La plupart des décideurs politiques ont cependant une compréhension imparfaite des aspects scientifiques des problèmes environnementaux et connaissent peu les solutions technologiques applicables. « C’est pourquoi les scientifiques et les ingénieurs doivent s’exprimer et participer en plus grand nombre », croit M. Thomson.
Les travaux de recherche de M. Thomson portent sur les sites contaminés, plus particulièrement sur l’évaluation des types et niveaux de contaminants et sur la quête de méthodes efficaces d’amélioration de la qualité du sol et des eaux souterraines. Ses travaux lui ont montré que la technologie fournit rarement une solution facile. « Chaque site est différent. Certains sont relativement faciles à traiter, d’autres nous donnent beaucoup de fil à retordre. Il arrive aussi que la technologie existante ne fonctionne tout simplement pas. »

Parfois, les technologies élaborées pour régler des problèmes précis ont des conséquences inattendues. « La réfrigération constitue une percée technologique majeure. Il est presque impossible de surestimer son importance pour la salubrité alimentaire », souligne Hadi Dowlatabadi, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en modélisation intégrée d’évaluation et sur le changement global de l’Institut des ressources, de l’environnement et de la durabilité de l’Université de la Colombie-Britannique. Malheureusement, les CFC produits par les réfrigérateurs détruisent depuis des décennies la couche d’ozone qui protège la Terre. « Il y a du bon et du mauvais dans toute forme de technologie », nuance-t-il.

Le pire reste à venir

Biologiste environnemental à l’Université Queen’s, John Smol souscrit pleinement à la conclusion de l’article paru dans BioScience : si le déclin des écosystèmes reste sans effet sur la qualité de vie de bien des gens, cela va changer, et très nettement, dans les années à venir.

Selon M. Smol, les conséquences de la dégradation de l’environnement, majoritairement graduelles jusqu’à présent, vont se manifester très brutalement « une fois certains seuils atteints ». « Les changements climatiques, poursuit-il, vont fortement changer la donne, pour tous. Ils se produisent d’ailleurs déjà à un rythme bien plus rapide que je ne l’avais prédit. »

Toujours selon M. Smol, le niveau de vie élevé qu’affiche actuellement une partie de la population mondiale repose en partie sur la surexploitation des ressources naturelles, qui souvent ne sont pas renouvelables. On a profité sans vergogne de pratiques dommageables pour l’environnement. Par exemple, l’abondance alimentaire a conduit à la destruction des stocks de poisson, et la croissance industrielle, à la pollution de l’atmosphère.

« C’est comme si nous étions tous attablés dans un restaurant chic, après un repas copieux. Le serveur s’approche et hésite, il aimerait bien nous tendre l’addition, mais personne ne veut la prendre et l’acquitter. J’ai bien peur, souligne M. Smol, que les générations futures jugent la nôtre stupide et égoïste tant elle aura peu fait pour protéger la planète. »

Dans le cadre de sa propre étude, qui lui a valu le prix Killam et la médaille d’or Gerhard-Herzberg en sciences et en génie du Canada, M. Smol se penche sur la manière dont les lacs s’altèrent au fil de leurs interactions avec l’environnement. Ses travaux ont grandement contribué à mettre en lumière les dommages attribuables aux pluies acides. « La victoire contre les pluies acides n’est pas totale, dit-il, mais nous sommes parvenus à faire adopter une loi dont les effets sont réels. »

Selon M. Smol, même si le problème des changements climatiques est loin d’être résolu, l’expérience a montré qu’il est possible de pousser les gouvernements et l’industrie à l’action. « Grâce au Protocole de Montréal, nous sommes enfin parvenus à faire progresser la lutte contre les CFC. Des experts médicaux ont prévenu les gouvernements : “Voilà les taux de cancer de la peau à prévoir sur votre territoire si vous ne faites rien.” L’industrie a poussé de hauts cris, mais a fini par mettre au point des substituts aux CFC, moins chers à produire. Ma révolte persistante est la preuve que je garde espoir », conclut M. Smol.

Dans l’article paru dans BioScience, Mme Raudsepp-Hearne et ses collègues appellent à multiplier les études sur les bienfaits des écosystèmes pour les populations environnantes. Selon elle, on n’en sait entre autres pas assez sur la manière dont l’environnement façonne l’identité culturelle et le sentiment d’appartenance.

« Prenons un exemple tout simple, dit Mme Raudsepp-Hearne : il est agréable de se rendre à l’école à pied sous l’ombre rafraîchissante des arbres. On tient cela pour acquis, jusqu’au jour où il n’y a plus d’arbres. C’est alors que nous nous apercevons que cela nous manque. Je pense qu’il nous faut revoir notre manière d’évaluer les bienfaits des écosystèmes. Trop souvent, si on ne parvient pas à associer une valeur financière à une chose, on la juge indigne d’être étudiée. »

Rédigé par
Daniel Mccabe
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