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Alain Caillé, un parcours bouillonnant autour de la mécanique des fluides

Dans le dernier texte de la série Parlons science!, l’universitaire aborde notamment l’importance de financer adéquatement la recherche au Canada.

par MAUD CUCCHI | 27 JUILLET 23

Physicien, chercheur, professeur émérite, conseiller scientifique et retraité toujours actif, Alain Caillé garde un œil sur le monde universitaire, en inlassable défenseur du financement de la recherche. Dégagé de ses fonctions officielles depuis quatre ans, l’ancien vice-recteur de l’Université de Montréal continue de s’insurger contre les fonds « faméliques » dédiés à la recherche au Canada et conserve de précieux liens avec des laboratoires européens, toujours friands de son expertise scientifique.

Celui qui a donné son nom aux Exposants de Caillé s’amuse que l’accent aigu de son patronyme ait survécu à quatre décennies de mentions et de publications internationales, depuis sa fameuse découverte en physique fondamentale publiée en français. « C’est devenu tellement connu, qu’on ne cite plus l’auteur, on ne sait même plus la référence », constate le chercheur sans amertume, tout en restant à l’affût des publications dans le monde entier le concernant.

« Un vice-recteur à la recherche n’est pas un administrateur du même type que les autres. Il faut conserver ce lien étroit avec la recherche pour pouvoir comprendre et bien aider notre communauté de recherche. »

Très tôt, son parcours prend un élan international. Diplômé d’un doctorat en physique à l’Université McGill en 1971, M. Caillé s’envole presto vers la France poursuivre son postdoctorat. Il y rencontre Pierre-Gilles de Gennes (prix Nobel de physique 1991), alors professeur au Collège de France et auprès de qui il fait son stage. Ensemble, ils explorent la mécanique des fluides et décortiquent les différentes phases de la matière. Le postdoctorant s’attaque à des formules qui jusqu’alors résistaient aux laborantins. Eurêka! En étudiant des résultats expérimentaux encore incompris, M. Caillé trouve un exposant pour expliquer mathématiquement le comportement des cristaux liquides, ce composant que l’on retrouve aujourd’hui dans les écrans des téléviseurs et ordinateurs.

Après deux ans de recherches en France, M. Caillé revient au Québec avec un goût affirmé pour les collaborations internationales. Il obtient un poste de professeur à l’Université de Sherbrooke où il enseigne de 1974 à 1989. Parallèlement à son rôle d’enseignant-chercheur, il développe une expertise dans la haute administration. Il sera élu membre de la Société royale du Canada et rejoindra le conseil d’administration du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada. À partir de 1998, en tant que membre de la haute direction de l’Université de Montréal dont il sera vice-recteur, il multiplie les liens institutionnels entre les universités et les groupes de recherche outre-Atlantique. « Un vice-recteur à la recherche n’est pas un administrateur du même type que les autres, explique-t-il. Il faut conserver ce lien étroit avec la recherche pour pouvoir comprendre et bien aider notre communauté de recherche. »

Dans les coulisses des levées de fonds

Au tournant du XXIe siècle, les investissements fédéraux et provinciaux semblent insuffler un nouvel élan aux avancées de la science au Canada. Les chaires de recherche font leur apparition dans les années 2000. D’un océan à l’autre, plus de 2000 chaires y sont créées. La Fondation canadienne pour l’innovation (FCI) voit elle aussi le jour, et M. Caillé y contribue. « Je me souviens d’une discussion à Sherbrooke où j’ai suggéré d’imposer une obligation [de financement] aux provinces, raconte-t-il. Parce qu’autrement, trop souvent le fédéral va partir tout seul et les provinces disent : “allez-y, on va se servir”. Mais ce n’est pas comme ça qu’il faut faire, il faut créer l’obligation dès le départ. »

« Si [les chaires de recherche et la FCI] n’avaient pas existé, on serait encore plus loin dans la course mais là, ça nous a donné les outils pour y demeurer. »

La proposition sera retenue : encore aujourd’hui, la FCI finance jusqu’à 40 % des coûts d’un projet d’infrastructure de recherche, l’autre part étant défrayée par divers partenaires (public, privé et sans but lucratif). Avec deux décennies de recul, M. Caillé constate que les chaires de recherche du Canada et la FCI se sont imposées comme « une marque de commerce de la recherche canadienne au niveau international », mais il reste plus mesuré quant à leur portée. « Si ça n’avait pas existé, on serait encore plus loin dans la course mais là, ça nous a donné les outils pour y demeurer », analyse celui qui, en 2000, a été président de l’organisme aujourd’hui connu comme étant l’Acfas.

Fort de sa connaissance des arcanes du financement public, M. Caillé deviendra ensuite conseiller scientifique en 2005 du Centre de recherche de l’Institut de cardiologie de Montréal pour lequel il s’occupe des demandes de subventions. Sa plus grande fierté? « J’ai obtenu plus de 100 000 000 de dollars à la Fondation canadienne pour l’innovation dans le domaine de la recherche clinique, pour des équipements qui visaient à encadrer la recherche clinique de haut volume international pancanadienne. »

Les dernières demandes de financement sur lesquelles M. Caillé a travaillé pour l’Institut de cardiologie concernaient la pharmacogénomique, soit l’étude de la relation et de l’influence du profil génétique d’un patient sur sa réponse aux médicaments. Et plus précisément des fonds pour « des équipements d’imagerie de pointe, des équipements de résonance magnétique absolument exceptionnels
», détaille-t-il, en expliquant qu’on ne peut pas compter sur les entreprises multinationales pour investir dans des domaines où les retombées ne sont pas immédiates et lucratives.

Rendre possible la créativité

Tout au long de sa carrière, M. Caillé se sera battu pour le financement de la recherche en coulisses et dans l’espace public. Deux ans après avoir été nommé vice-recteur, il publie une tribune dans le journal Le Devoir où il demande des conditions favorables à la créativité scientifique. Près de 23 ans plus tard, le chercheur souligne la pertinence toujours actuelle de ses propos. Il écrivait alors : « sans créativité, pas de production d’idées nouvelles dans le champ de la connaissance, ni non plus de formation digne de ce nom […] C’est pourquoi elle mérite toute notre attention et devrait exiger de la part de chacun une réflexion en profondeur et [u]n engagement sur les moyens à mettre en place pour assurer son éclosion. »

Alain Caillé se désole que le contexte actuel de la recherche au Canada ne favorise pas les « créateurs et créatrices d’idées », soit les personnes qui sauront « se projeter en avant dans une direction qui va surprendre tout le monde, et susceptible de grande percée ». Plutôt que de se consacrer au développement du savoir, beaucoup perdent leur temps dans les demandes de financement. « Je connais plein de chercheurs et chercheuses, notamment dans le domaine de la santé où c’est pire, qui doivent au moins soumettre quatre demandes par an pour avoir un espoir de continuer leurs recherches », s’indigne-t-il. En résulte un « déclin important » de la relève peu encline à affronter cette « dynamique, paralysante et navrante du financement de la recherche ».

À 78 ans, le chercheur retraité se réjouit de ne plus dépendre des jurys de subventions, ni de la devise « Publish or Perish ». Il continue de collaborer avec ses partenaires selon le rythme qui lui convient, tout en restant fidèle à son rôle de vigie critique pour l’avancement du savoir scientifique.

Rédigé par
Maud Cucchi
Maud Cucchi a été journaliste culturelle pendant une décennie au quotidien Le Droit et reporter pour Radio-Canada en Ontario, en Alberta, en Colombie-Britannique et à Montréal. Sa curiosité la conduit aussi bien à publier des critiques en arts et spectacles qu'à contribuer à la réalisation d'une émission radiophonique matinale à Montréal (Radio-Canada).
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