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Vers un avenir prometteur

Les enseignants, les politiciens et les chefs autochtones du Canada s'unissent pour faire en sorte que davantage de jeunes Autochtones reçoivent une éducation solide.

par MOIRA FARR | 11 FEV 08

C’est l’heure des Sciences en folie pour la classe de sixième année de M. Cueto, à l’école élémentaire Strathcona du centre-ville de Winnipeg, où environ 70 pour cent des élèves sont autochtones. Un enthousiaste moniteur en sarrau de la populaire organisation à but non lucratif illustre le sujet du jour – le vent – au moyen de sacs-poubelles gonflés d’air et d’autres accessoires. Les enfants sont attentifs et n’attendent que l’occasion de participer. Certains portent un tee-shirt vert lime arborant, en lettres vives, le logo Eco-Kids.

Un homme de 33 ans, qui se tient en retrait, observe la scène avec fierté. C’est Kevin Chief, le coordonnateur de l’Innovative Learning Centre de l’Université de Winnipeg. M. Chief est Métis. Il a grandi dans une maison minuscule, juste en face de l’école Strathcona. Il connaît la difficulté de déjouer les statistiques de décrochage pour les enfants autochtones des quartiers difficiles, ravagés par la pauvreté, la toxicomanie et la criminalité.

« J’ai eu la chance de recevoir une bourse d’études, à cause du basketball, ce qui a éliminé pour moi l’obstacle économique », dit M. Chief, titulaire d’un baccalauréat en droit et étudiant à la maîtrise en éducation à l’Université de Winnipeg. Le soutien non financier que lui ont offert les entraîneurs, les conseillers pédagogiques et les mentors qui l’ont guidé tout au long de son parcours universitaire a également été crucial.

M. Chief s’efforce ardemment de procurer ce type de soutien à d’autres jeunes Autochtones. C’est pour cette raison qu’il a accepté, en 2006, l’offre du recteur de l’Université de Winnipeg, Lloyd Axworthy, de concevoir et de diriger un projet visant à donner aux enfants issus des communautés autochtones de meilleures chances d’accéder à l’université. À ce jour, 700 élèves du primaire ont pris part au programme Eco-Kids à Winnipeg.

Les élèves du secondaire participent également au projet : ils donnent des conseils, aident à réaliser les expériences scientifiques, dirigent les excursions sur le terrain et servent de modèles aux plus jeunes. Ils acquièrent ainsi le sens du leadership et, grâce à un « fonds pour les projets », accumulent des économies dans un compte de l’Université de Winnipeg en vue de payer leurs frais de scolarité, le temps venu.

M. Chief croit que le fait de donner à des jeunes des occasions comme celle-là est notre meilleur espoir d’amener les prochaines générations autochtones à concevoir l’université comme une possibilité bien réelle, en leur donnant une tape dans le dos pour leur signifier, de façon directe et indirecte : « Toi aussi tu pourras faire ça quand tu seras grand ».

Des programmes semblables existent dans nombre d’universités canadiennes, que ce soit à l’Université du Cap Breton, en Nouvelle-Écosse, ou au Collège universitaire Malaspina, sur l’île de Vancouver (voir le rapport Rétablir l’équilibre : Les programmes universitaires canadiens et le soutien aux étudiants autochtones, 2006, par David Holmes, de l’Association des universités et collèges du Canada).

Au Canada, les Autochtones sont nettement moins scolarisés que le reste de la population, alors que la proportion de jeunes issus de ces communautés croît de façon exponentielle, en particulier dans les provinces de l’Ouest et dans le Nord. Entre 1996 et 2006, la population autochtone (Premières nations, Métis, Inuits et autres) a augmenté de 45 pour cent – soit presque six fois le taux de croissance de la population non autochtone. Dans le recensement de 2006, plus de un million de Canadiens s’identifiaient comme Autochtones.

Le recensement de 2001 établissait que seulement 52 pour cent de la population autochtone du Canada avait terminé ses études secondaires, comparativement à 70 pour cent de la population non autochtone, et que 8,9 pour cent des Autochtones étaient titulaires d’un diplôme universitaire comparativement à 22 pour cent des Canadiens non autochtones. (Les données du recensement de 2006 sur le niveau de scolarisation ne sont pas encore accessibles.)

« L’avenir du Canada et celui de la population autochtone sont inextricablement liés, a déclaré Lloyd Axworthy dans l’allocution qu’il a prononcée à l’occasion d’une table ronde sur l’éducation aux Autochtones à l’Université de Winnipeg, où étaient réunis, en novembre dernier, des administrateurs universitaires, des dirigeants autochtones, des politiciens et des fonctionnaires fédéraux et provinciaux. L’exclusion de tout un segment de la population correspond à un échec des politiques publiques et engendre un énorme gaspillage de potentiel humain. »

Pour de nombreux jeunes autochtones, surmonter les obstacles culturels, économiques et personnels à l’éducation est loin d’être facile. Quand on vient d’une famille où personne n’a jamais obtenu de diplôme secondaire ou universitaire, que l’on vit dans une réserve isolée où les logements sont inadéquats, où l’eau n’est pas toujours potable et où le taux de grossesse chez les adolescentes, les taux de chômage, de toxicomanie et de suicide sont élevés, il est probable que le processus de scolarisation soit compromis.

« L’éducation des Premières nations est en crise, et les jeunes sont les perdants », a déclaré Phil Fontaine, grand chef de l’Assemblée des Premières Nations, à l’occasion de la table ronde. Il a souligné que, même si le nombre de personnes issues des Premières Nations et titulaires d’un diplôme universitaire augmente lentement depuis les années 1990 (on évalue actuellement à 30 000 le nombre d’étudiants autochtones), le manque d’argent pour l’éducation constitue encore un obstacle majeur.

Certains étudiants autochtones reçoivent des bourses couvrant les frais de scolarité et les autres frais d’études grâce au Programme d’aide aux étudiants de niveau postsecondaire du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, mais, selon les observateurs, le financement de 270 millions de dollars accordé annuellement à ce programme est loin d’être suffisant pour répondre aux besoins des jeunes autochtones, dont le nombre croît rapidement. D’après M. Fontaine, cette insuffisance du financement explique que 2 800 étudiants des Premières nations qui auraient pu commencer l’université l’an dernier n’ont pu le faire pour des raisons financières.

Les participants aux tables rondes ont reconnu qu’il était temps, pour les établissements d’enseignement et pour tous les ordres de gouvernement, de relever le défi, de mettre leurs connaissances et leur expertise en commun et d’élaborer un plan d’action unifié et cohérent afin d’améliorer de manière significative les perspectives des Autochtones en matière d’éducation, dans toutes les régions du pays. Ce forum a donné lieu à un document d’orientation qui guidera les actions futures et dans lequel on propose :

  • d’encourager les enfants, dès le début du primaire, à envisager la possibilité de faire des études, surtout dans les domaines qui demandent des compétences poussées en mathématiques et en sciences, où les Autochtones sont particulièrement sous-représentés;
  • de mettre à la disposition des étudiants autochtones davantage de financement de sources publiques et privées pour la poursuite de leurs études postsecondaires;
  • d’offrir diverses formes de soutien, comme des garderies et des logements adéquats, qui permettraient à plus d’adultes de poursuivre des études postsecondaires;
  • de fonder des établissements expressément pour les Autochtones, comme l’Université des Premières Nations en Saskatchewan, et de créer, dans beaucoup d’autres universités, des programmes conformes aux représentations autochtones;
  • de créer des liens avec les établissements d’enseignement autochtones qui existent déjà.

La question qui plane au-dessus de toutes ces initiatives est celle de la possibilité de surmonter le plus grand obstacle : la blessure ancienne du régime des pensionnats, cause d’une profonde méfiance à l’égard des établissements non autochtones. Debout devant la maison du nord-est de Winnipeg où il a été élevé par son père alcoolique, décédé à 63 ans, Kevin Chief remet la question en perspective : « Mon père a grandi à l’époque où le racisme était inscrit dans la loi, l’époque où les Autochtones n’avaient même pas le droit de vote. C’était très lourd à porter, et je ne pense pas qu’il aimerait me voir porter le même fardeau. »

Voilà pourquoi M. Chief affirme tenir tellement à ce que les jeunes générations autochtones ne négligent pas l’éducation dont elles ont besoin pour se bâtir un avenir collectif et individuel intéressant, pourquoi il tient tellement à inciter davantage de jeunes à servir de modèles. Alors, lorsqu’un enfant autochtone demandera à un autre plus âgé « Est-ce que tu vas aller à l’université? », la réponse sera, de plus en plus souvent, « Oui. »

Rédigé par
Moira Farr
Moira Farr is a contract instructor at Carleton University as well as a freelance writer and editor.
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