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Prof ou pas?

Pour en finir avec la culture du plan B

Les mots ont un poids, parfois lourd à porter. Quand le plan B devient le plan A de la majorité, il est temps de réviser notre vocabulaire.

par EMILIE-JADE POLIQUIN | 07 OCT 21

Les mots ont un poids. À force de les répéter, ils forgent notre conception du monde et peuvent affecter autant notre manière d’agir que d’être.

Si certains font mal, ici et maintenant, d’autres sont beaucoup plus pernicieux : le plan B est de ceux-là.

Nous utilisons toutes et tous cette expression dans notre vie de tous les jours. Elle est devenue banale. Cependant dans le contexte des études supérieures et de la recherche d’emploi qui s’ensuit, elle peut devenir comme autant de microagressions que nous nous affligeons à nous-mêmes.

De prime abord, le plan B peut avoir du positif. En ayant un plan B, nous sommes parés à toute éventualité. Mais en revenant à son sens premier on voit bien où est le problème.

L’article de Wikipédia qui y est consacré explique très bien l’expression ainsi : « Le plan B est la première alternative au plan principal, auquel on recourra si les conditions nécessaires au premier plan ne sont pas réunies (par exemple : si les conditions climatiques ne sont pas favorables), ou si le plan principal (communément appelé plan A), pour une raison quelconque, ne fonctionne pas. »

En ce moment, le pourcentage de diplômé.e.s au doctorat qui décrocheront un emploi permanent de professeur.e chute encore et toujours. Sans parler des doctorant.e.s qui, pour diverses raisons, quittent le navire en cours de route. Les universités se battent contre des taux d’attrition pouvant parfois atteindre 50 % de leurs cohortes doctorales. Qu’adviendra-t-il de tous ces ABD (all-but-dissertation) et ces titulaires de doctorat sans poste permanent? Il ne nous reste guère d’autres choix que de nous tourner vers notre plan B.

Si décrocher un contrat permanent de professeur.e est sans nul doute une immense réussite et le résultat d’un travail acharné, ne pas décrocher de contrat ne diminue en rien notre valeur personnelle ou professionnelle. Jongler avec l’idée de sortir tôt ou tard du milieu universitaire ne devrait donc jamais être considéré comme un abandon.

Or, l’expression plan B que nous utilisons toutes et tous, parfois même sans nous en rendre compte, est lourdement connotée négativement. Elle exprime par défaut une part d’échec, de désappointement, de plus ou moins grands compromis, de pis-aller.

L’expression sous-entend aussi la hiérarchisation entre les options qui s’offrent à nous. Aux yeux des acteurs et actrices du milieu universitaire qui, en général, connaissent très peu ce qui attend les étudiant.e.s à l’extérieur des murs de l’université, peu s’en faut que cette hiérarchisation se transforme en dépréciation. Gare à la surspécialisation et au manque de stimulation intellectuelle qui nous attendra si nous osons partir! Mais est-ce bien la réalité? Heureusement que non!

De la même manière, elle crée aussi une certaine forme de dichotomie, notamment en favorisant l’opposition entre compétences disciplinaires et techniques, et compétences transversales — qu’on qualifie même de molles dans la langue anglaise.

Or, l’acquisition de ces compétences ne devrait-elle pas toujours aller de pair? Être de bons scientifiques peut faire de nous de meilleures personnes sur le marché du travail. Et, à l’inverse, exceller en communication ou en gestion de projets, par exemple, devrait être un atout non négligeable pour intégrer le corps professoral.

En nous poussant à faire des choix, ne perdons-nous pas toutes et tous un peu?

Enfin, l’idée de plan A et de plan B ne résiste bien souvent pas à l’épreuve du temps que supposent les études supérieures. Du début de la maîtrise jusqu’à la fin du doctorat, voire du postdoctorat, nous devons nous permettre de changer. Il est tout d’abord naturel que nos intérêts évoluent. Mais il ne faut pas non plus oublier que nous sommes à un moment de notre vie où notre situation personnelle (que ce soit du point de vue familial, financier, ou autre) peut radicalement changer en très peu de temps. Nos objectifs, nos ambitions, les sacrifices que nous sommes prêts à faire peuvent ne plus du tout être les mêmes ne serait-ce que quelques années plus tard. Il y a donc très peu de chance que la destination finale soit la même que celle envisagée au départ. Mais, malgré ce changement de cap, elle peut être aussi stimulante et intéressante.

À force de minimiser les options non professorales, même dans notre vocabulaire, il n’est donc pas étonnant que nombre d’entre nous éprouvent une forme de honte, de gêne, voire de deuil en quittant le milieu universitaire, et ce, même après avoir décroché un bon emploi.

Pour la santé mentale de tous et toutes, il est temps que ça cesse.

À celles et ceux qui font rayonner la connaissance à l’extérieur du milieu universitaire, qui contribuent activement au développement social, économique, technologique et culturel de notre société et en deviennent des moteurs d’innovation, sachez que vos choix sont dignes, même s’ils n’étaient au départ qu’un plan B!

À PROPOS EMILIE-JADE POLIQUIN
Emilie-Jade Poliquin
Emilie-Jade Poliquin est conseillère en relations gouvernementales et affaires publiques à la Direction générale de l'Institut national de la recherche scientifique.
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