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À mon avis

L’étrange histoire du renouvellement de l’Initiative des supergrappes d’innovation

Pourquoi le gouvernement fédéral persiste-t-il à faire pleuvoir argent et ressources sur ce projet?

par CRESO SÁ | 10 AOÛT 22

Imaginez-vous responsable d’une initiative gouvernementale très médiatisée au budget imposant. Son lancement a fait sensation partout au pays et vous avez organisé une série d’assemblées publiques à des fins de promotion. Toutes les occasions sont bonnes pour vanter votre programme révolutionnaire auprès des médias. Vous y croyez tellement que vous en remettez une couche, et pourquoi pas? Il faut bien rallier les troupes et sensibiliser le plus large public possible. Un peu de battage médiatique n’a jamais fait de mal, pas vrai?

Cependant, au bout d’un moment, les pépins commencent à se multiplier. Vous vous rappelez ce budget imposant? Le ministère met un temps fou à en désigner un responsable. Politique oblige, la compétence n’est pas le seul facteur qui pèse dans la balance. Il faut faire preuve de souplesse. Bientôt, les heureux bénéficiaires, ceux et celles qui vous mettaient des étoiles dans les yeux avec leurs grandes promesses, se prennent les pieds dans le tapis. L’échéancier déborde de partout. Le financement est retardé – toujours avec de très bonnes excuses. Les prédictions tombent à l’eau et les résultats se font attendre. Pour votre défense, certains indicateurs de rendement étaient problématiques dès le départ. Quelques années après son lancement, on comprend vite que le projet n’arrivera pas à terme. Une enquête indépendante vous l’envoie au visage et révèle tout au grand jour. Votre plan battait de l’aile depuis le début, vous vous êtes laissé emporter et l’argent des contribuables a été gaspillé.

Qu’allez-vous faire maintenant?

La plupart des gens en profiteraient pour faire un peu d’introspection. Évaluer la situation. Limiter les dégâts. Changer de stratégie.

Mais pas vous. Vous, chère tête de mule, avez décidé de doubler la mise. En plus de renouveler votre engagement, vous rebaptisez le projet pour le rendre encore plus accrocheur. Vous faites des pieds et des mains pour arracher au gouvernement un nouveau financement généreux. Sans changer de partenaires ni de stratégie. Sans adopter d’indicateurs fiables.

De plus, vous engagez un cabinet d’experts-conseils pour « évaluer » le programme en sélectionnant les rapports les plus optimistes. Il faut se concentrer sur le positif, montrer à tout le monde à quel point ce projet peut être merveilleux, parce qu’à défaut d’avoir de la substance, vos idées ont du potentiel. Qui sait, peut-être que les experts verront eux aussi les résultats prévus. Après tout, ces choses prennent du temps. Pourquoi douter de la bonne foi de vos partenaires? Ils travaillent sur le terrain. Ils se sont embarqués dans cette aventure avec vous. Ils veulent le meilleur pour le Canada. Vous n’hésitez donc pas à publier l’évaluation, qui affiche fièrement vos réussites actuelles et futures sur plusieurs fronts. Pourquoi s’embêter à distinguer les prévisions des résultats? De toute façon, tout est subjectif.

Cette histoire vous semble tirée par les cheveux? C’est pourtant celle de l’Initiative des supergrappes d’innovation lancée en 2017.

Ça vous dit quelque chose, maintenant? Vous vous rappelez probablement ses débuts difficiles. À quel point la rhétorique qui entourait le programme et les propositions de grappes était éblouissante. À quel point les prédictions étaient ridiculement audacieuses d’emblée. Comment, sans parler de sa gestion calamiteuse, l’initiative n’arrivait pas à fournir de résultats concrets. Comment les bénéficiaires ont essayé de soutirer des fonds supplémentaires au gouvernement malgré leur rendement médiocre. Comment l’analyse économique réalisée par l’une des cinq plus grandes sociétés d’experts-conseils au pays a pu brouiller les frontières entre la réalité et l’imaginaire en mêlant résultats concrets et attendus au mépris de la méthodologie. Et comment ce projet, qui semblait avoir sombré dans l’oubli, a été renouvelé par le gouvernement fédéral sous le nom de « Grappes d’innovation mondiales ».

Une telle supercherie chez nous? Impensable. Non. Nous sommes un pays sérieux. Et pourtant. Il faudrait que quelqu’un m’explique comment nous en sommes arrivés là. Et, plus encore : pourquoi?

Creso Sá est directeur du Centre d’études en enseignement supérieur canadien de l’Institut pédagogiques de l’Ontario (IEPO) de l’Université de Toronto.

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