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À MON AVIS

Une crise de l’effectif postsecondaire se profile

Démographie et effectif étudiant.

par DAVID K. FOOT | 09 AVRIL 14

Depuis 15 ans, les établissements d’enseignement postsecondaires du Canada bénéficient de la fréquentation des enfants des baby-boomers, dits de la génération Y, nés entre 1980 et 1996 et aujourd’hui âgés de 18 à 34 ans. Les plus nombreux d’entre eux, nés en 1991, ont aujourd’hui 23 ans, âge qui correspond normalement à la fin des études au premier cycle ou au début des études aux cycles supérieurs.

L’explosion de l’effectif étudiant engendrée par les enfants de baby-boomers s’achève. Les générations qui suivent comptent en effet beaucoup moins d’individus, surtout dans certaines provinces. La génération Y a d’abord engendré une augmentation de l’effectif à l’élémentaire, puis au secondaire entre le début des années 1990 et le milieu des années 2000. Depuis, les commissions scolaires de partout au pays ont vu leurs effectifs commencer à rétrécir. Ce n’est qu’une question de temps avant que les fermetures d’établissements élémentaires et secondaires ne se propagent au niveau postsecondaire.

Cette évolution des choses n’est pas sans précédent. Après avoir vu le jour ou s’être étoffé dans les années 1960 pour accueillir les baby-boomers, le réseau postsecondaire de nombreuses provinces a vu son effectif reculer dans les années 1980 avec la fin progressive des études de ces mêmes baby-boomers.

Les sceptiques soutiendront qu’il est possible de remédier aux conséquences de l’évolution démographique enregistrée en compensant le déclin de l’effectif par l’accueil d’étudiants issus de groupes sous-représentés : immigrants, Autochtones, handicapés, femmes, etc. Le déclin de l’effectif étudiant consécutif au départ des baby-boomers a d’ailleurs été partiellement compensé par la fréquentation accrue des établissements postsecondaires par les femmes. L’évolution de la fréquentation des universités par les femmes, qui forment la moitié de la population, a même eu sur l’effectif étudiant une incidence telle qu’elles en constituent désormais la majorité.

Malheureusement, une hausse de la fréquentation par les groupes sous-représentés ne saurait aujourd’hui avoir une telle incidence. Chacun d’eux représente en effet une tranche de la population bien plus mince que ne le font les femmes. De plus, bien qu’il soit difficile d’en arriver à des chiffres précis, l’ensemble des groupes sous-représentés ne représente que 15 pour cent de la population, tout au plus, voire beaucoup moins dans certaines provinces. Quelle que soit l’importance qu’y attache la société, l’augmentation de la fréquentation par les groupes sous-représentés ne saurait compenser le déclin de l’effectif qui se profile à l’horizon du fait de l’évolution démographique.

Qu’en est-il exactement de ce déclin annoncé? Après avoir dans un premier temps touché le Canada atlantique, dont la population est plus âgée que celle de l’Ouest canadien, le déclin démographique s’étend graduellement à l’ensemble du pays. L’effectif étudiant des provinces de l’Atlantique est déjà en recul, malgré des tentatives sans précédent de recruter des étudiants provenant du Canada central et de l’étranger. Le Québec puis l’Ontario seront les prochaines provinces touchées. Dans l’ensemble, le nombre de Canadiens de 18 à 24 ans devrait, après avoir augmenté de 20 pour cent de 1996 à 2013, régresser d’environ 10 pour cent au cours de la prochaine décennie. Bien sûr, le déclin de l’effectif étudiant touchera certains endroits, établissements et programmes plus que d’autres.

Compte tenu de cette analyse, quelle stratégie les universités et les collèges du Canada devraient-ils adopter? Premièrement, ils doivent veiller à ne pas accroître leurs capacités d’accueil. Ils doivent tout mettre en œuvre pour moderniser leurs installations, voire les remplacer au besoin, en s’abstenant toutefois d’en construire de nouvelles. Ils doivent également tenter de s’adapter à leur capacité d’accueil réduite en exploitant d’autres maillons du système ou en concluant des accords de partenariat.

Deuxièmement, les universités et les collèges du Canada doivent revoir leurs critères d’admission. À court terme, pour renforcer leurs effectifs, ils pourraient gagner à abaisser la moyenne minimale exigée des candidats à l’admission, mais ils risqueraient ainsi de s’engager sur une pente glissante et de se voir contraints d’abaisser cette moyenne chaque année un peu plus pour préserver leurs effectifs. Ils doivent donc plutôt se concentrer sur d’autres critères d’admission, comme les critères de transfert, afin d’attirer et de retenir les étudiants au sein du système dans son ensemble.

Enfin, les universités et les collèges du Canada doivent repenser leurs stratégies de recrutement. Le fait de consacrer un nombre accru de ressources pour séduire un nombre d’étudiants potentiels en baisse ne peut conduire qu’à une accentuation de la concurrence entre les établissements, et donc à leur perte à long terme. Il apparaît donc préférable d’opter pour une stratégie de recrutement axée sur les étudiants issus des groupes sous-représentés qui, précisons-le, peuvent avoir besoin de structures de soutien particulières pour réussir. Un de ces groupes sous-représentés est celui, à la fois nombreux, en croissance et souvent négligé, des familles à faibles revenus. Il apparaît possible d’accroître sensiblement le taux de fréquentation des étudiants issus de ce groupe en mettant en œuvre une série de politiques, de réduction des frais de scolarité et d’aide financière, par exemple.

Somme toute, ce sont les étudiants étrangers qui forment le plus fort contingent d’étudiants potentiels. Même si la proportion de l’effectif qu’ils représentent est plus importante que par le passé, elle ne dépasse toujours pas les 10 pour cent. Les pays fortement peuplés sont évidemment les premiers pourvoyeurs potentiels d’étudiants. Il en va de même de ceux qui comptent un grand nombre de jeunes en âge d’accéder au collège ou à l’université, comme le Mexique, la Turquie, le Vietnam, la Malaisie ou les Philippines. Le recrutement d’étudiants étrangers comporte toutefois des défis qui lui sont propres dont la difficulté d’évaluer la qualité et les compétences des candidats ainsi que de détecter les fraudes.

Signalons enfin que les provinces qui pourraient malgré tout souhaiter étoffer leurs réseaux postsecondaires auront de plus en plus de mal à le faire. En effet, le déclin du nombre de Canadiens en âge de fréquenter le collège ou l’université s’accompagnera d’une hausse de la population âgée au pays, de sorte que les budgets consacrés aux soins de santé viendront fatalement grever les budgets destinés au secteur postsecondaire. Pour une décennie, voire plus, c’en est fini de la croissance du secteur postsecondaire.

Économiste et démographe, David K. Foot est professeur émérite à l’Université de Toronto et auteur du succès de libraire Boom, Bust & Echo.

 

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