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L'aventure universitaire

Shakespeare peut-il faire de nous de meilleurs citoyens?

Comme les étudiants, les spectateurs sont plus que des consommateurs passifs : ce sont des participants et des collaborateurs essentiels.

par JESSICA RIDDELL | 23 AOÛT 19

J’ai beaucoup réfléchi dernièrement à l’influence de l’enseignement supérieur sur l’engagement citoyen – et je l’admets : le sujet me dépasse un peu. Comment préparer les étudiants à occuper les emplois de l’avenir, intégrer l’intelligence émotionnelle et sociale aux programmes d’études, créer des conditions rigoureuses d’apprentissage par l’expérience et des environnements souples d’apprentissage, intégrer la culture autochtone dans les salles de classe et sur les campus et favoriser l’accessibilité, sans pour autant négliger l’enseignement de la matière?

Dans ces moments, me vient à l’esprit le conseil que nous donne Parker Palmer dans The Courage to Teach : celui de reconnecter avec « les mentors qui nous ont inspirés et le sujet d’étude qui nous a interpellés » pour mieux comprendre les forces qui convergent dans nos vies. Alors, qu’est-ce que Shakespeare – et le théâtre en général – peut nous apprendre sur l’enseignement de l’engagement citoyen?

La réponse m’est venue cet été alors que je donnais un cours immersif sur le terrain intitulé Shakesperience (en anglais). Ainsi, pendant huit jours, notre groupe s’est rendu au festival de Stratford, une petite ville de l’Ontario devenue salle de classe pour l’occasion. Nous avons assisté à six pièces et exploré les coulisses du plus grand théâtre de répertoire d’Amérique du Nord. Nous avons participé à des ateliers de danse et de combat chorégraphié, visité des arrière-scènes, essayé de vieux costumes dans un immense costumier et rencontré des acteurs, des éducateurs, des dramaturges et des directeurs d’études. Cet accès libre a permis aux étudiants de voir le théâtre sous divers angles, ce qui leur a fait comprendre l’intime collaboration nécessaire à la production artistique et à la création d’une conscience communautaire.

Ce que j’ai retenu de notre visite à Stratford, c’est qu’un milieu culturel florissant est nécessaire à la santé de la démocratie, et que notre engagement sincère – en tant que spectateurs, apprenants et amateurs – est crucial pour donner un sens au théâtre, à l’enseignement et à la vie sociale en général.

Shakespeare nous rappelle fréquemment que les membres de l’assistance ne sont pas des consommateurs passifs, mais au contraire des participants et des collaborateurs essentiels à la pièce. Dans Henry V, le Chœur demande au public de faire appel à son imagination pour donner sa chance à la pièce : « Cette arène à combats de coqs peut-elle contenir/Les vastes champs de France? Ou pouvons-nous faire entrer/Dans ce O de bois les casques/Qui semaient l’effroi dans l’air d’Azincourt? » (Prologue, 11-14 – traduction de Jean-Michel Desprats).

Exhortant les spectateurs à compenser les « imperfections » des acteurs en déployant les « forces de [leur] imagination », le Chœur leur rappelle qu’ils ont un rôle actif à jouer dans la création de l’illusion théâtrale. Autrement dit, le monde ne se crée pas lui-même. Le public doit s’associer aux acteurs et s’approprier le texte et l’espace pour façonner quelque chose d’extraordinaire. Sinon, le théâtre n’est qu’un banal « O de bois » dénué de son pouvoir de nous transformer.

Ce modèle d’engagement collaboratif est essentiel au maintien d’une société civique et juste. John Dewey, philosophe et éducateur américain, a évoqué le concept de « démocratie créative » dans un discours prononcé en 1939 en réaction à la montée du fascisme. Il pose comme principe que la démocratie représente un idéal moral qui se construit continuellement dans un réel effort populaire, et avance que « la crise actuelle est en grande partie due au fait que nous avons agi pendant longtemps comme si notre démocratie se perpétuait d’elle-même, automatiquement ». Prononcées en 1939, ces paroles demeurent d’une pertinence frappante à l’ère de la mondialisation.

John Dewey conclut : « Puisqu’il ne peut prendre fin que si l’expérience elle-même se termine, l’effort de démocratie est à jamais lié à la création d’une expérience plus libre et plus humaine que partagent et à laquelle tous contribuent. » Ainsi, qu’il soit question de théâtre, d’enseignement ou de démocratie, rien ne se crée tout seul. Toujours en devenir, chacun de ces domaines évolue sans cesse et se crée à force de travail individuel et de collaboration. Shakesperience n’est pas un cours pour former des acteurs, des régisseurs ou des dramaturges; il existe pour cela des programmes plus pertinents – et des enseignants bien plus qualifiés. Au lieu de montrer quoi faire, le cours enseigne plutôt à évoluer dans le monde.

Je ne m’en fais plus à l’idée de devoir tout faire, car le savoir disciplinaire fondamental nous permet d’acquérir les compétences de demain, d’offrir des conditions rigoureuses d’apprentissage par l’expérience, de créer des environnements souples d’apprentissage et de favoriser l’accessibilité. Mais par nos efforts, nous devons encourager « le travail inventif et l’activité créative » que John Dewey voit comme essentiels pour faire face aux « conditions difficiles et complexes d’aujourd’hui ».

À PROPOS JESSICA RIDDELL
Jessica Riddell
Jessica Riddell est professeure au département d’anglais de l’Université Bishop’s, ainsi que titulaire de la chaire Stephen A. Jarislowsky pour l’excellence en enseignement au baccalauréat et récipiendaire du Prix national 3M d’excellence en enseignement. Elle est également directrice générale de la Maple League of Universities.
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