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Des conséquences psychosociales de la pandémie identifiées par des chercheurs canadiens

La violence conjugale, les familles avec de jeunes enfants, les personnes handicapées et la santé mentale des Autochtones font partie des nombreux sujets à l’étude.

par WENDY GLAUSER | 18 NOV 20

Nous savons que la pandémie a amplifié les problèmes de dépression et d’anxiété. Mais quels sont les groupes les plus à risque et pourquoi? Comment peut-on modifier les politiques et la prestation des services pour réduire l’isolement social, le stress financier et la peur de l’inconnu? Quels mécanismes d’adaptation favorisent la résilience des familles et des collectivités? Partout au Canada, les chercheurs universitaires tentent de comprendre les conséquences psychosociales de la pandémie. Ils ont découvert non seulement des effets dominos préoccupants, mais aussi des raisons d’espérer.

De l’aide pour les femmes victimes de violence conjugale

Patricia O’Campo n’a pas été surprise d’apprendre que les organismes d’aide du Canada ont rapporté une augmentation de 20 à 30 pour cent du nombre d’appels de victimes de violence conjugale. « La même tendance avait été observée dans tous les pays affectés par la COVID-19 et les confinements obligatoires », souligne Mme O’Campo, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la recherche-intervention en santé des populations à la Dalla Lana School of Public Health de l’Université de Toronto. Ce n’est pas la première fois qu’un tel phénomène se produit – la violence contre les femmes et les filles avait augmenté pendant l’épidémie d’Ebola en Afrique. La pandémie a entraîné des pertes d’emploi, surtout dans les ménages à faible revenu. Et comme l’explique la chercheuse, le stress financier est associé à des taux de violence domestique plus élevés.

Après avoir parcouru la littérature sur le sujet, elle n’a trouvé aucune recommandation pour les victimes de violence conjugale pendant une crise de santé publique. Mme O’Campo et son équipe ont donc décidé d’interroger plus d’une centaine de femmes, dont environ la moitié étaient des survivantes de violence conjugale et l’autre moitié, des intervenantes du milieu. Les femmes qui ont déjà été victimes d’abus par le passé ont émis des réserves sur quelques-unes des recommandations proposées, comme cacher l’alcool et les armes. De tels gestes pourraient déclencher des colères qui l’emporteraient sur les avantages, ont-elles expliqué.

C’est sur la base de ces conversations que l’équipe de Mme O’Campo a modifié une application destinée aux femmes victimes de violence conjugale qui devait être lancée juste avant le début de la pandémie. L’application laisse les femmes évaluer la dangerosité de leur situation et explique comment planifier un départ sécuritaire lorsque le partenaire est à la maison pendant la journée. Un bouton spécial dissimule l’information si un abuseur se trouve à proximité.

Mme O’Campo est d’avis que l’application est un outil pratique, mais qu’il faut mettre en place des mesures de soutien et d’intervention pour contrer la violence conjugale, une problématique qui avait atteint un niveau critique bien avant la pandémie. « Chaque jour, des femmes sont victimes de violence conjugale. C’était vrai avant la COVID-19 et ce le sera après. Nous devons y accorder plus d’attention et de ressources, surtout pour la prévention », conclut-elle.

Pandémie et familles avec de jeunes enfants : étudier les stratégies d’adaptation

 Lorsque les provinces ont tout fermé sauf les services essentiels en mars, Jessie-Lee McIsaac, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la petite enfance : diversité et transition à l’Université Mount Saint Vincent, a voulu savoir comment ces bouleversements ont une incidence sur le développement des enfants et le stress parental. Mme McIsaac, professeure adjointe à la Faculté d’éducation, a donc fait appel à sa collègue Joan Turner, professeure agrégée en études de l’enfance à la même université.

À la fin d’avril, leur sondage était publié sur les médias sociaux de plusieurs organismes communautaires et de la petite enfance. Elles ont été renversées par le nombre de répondants. Plus de 2 200 parents ont participé au sondage en ligne – des mères dans 90 pour cent des cas. Mme Turner souligne qu’elles auraient été satisfaites de recevoir quelques centaines de réponses en temps normal. « Je pense que les parents avaient besoin d’être entendus. Il y a eu un effet cathartique », dit-elle. Après le sondage initial, des entrevues approfondies ont été réalisées auprès de 30 parents.

Le premier sondage a révélé quelques points positifs : 70 pour cent des répondants ont affirmé qu’ils jouaient plus souvent avec leurs enfants, et un peu plus de la moitié des répondants ont dit qu’ils cuisinaient davantage. Mais le sondage a aussi mis en relief certaines difficultés : 68 pour cent des parents ont rapporté qu’ils prenaient moins de temps pour eux-mêmes, et 63 pour cent ont affirmé avoir du mal à conjuguer le travail à la maison, leurs responsabilités familiales et leurs tâches d’enseignement. Et ce, après seulement un mois de confinement. Les entrevues suivantes ont fait ressortir des conséquences à long terme. De nombreux parents étaient préoccupés par ce que les chercheuses ont appelé les « occasions ratées ». Par exemple, des parents d’enfants autistes s’inquiétaient du fait que leur enfant finirait par devenir « trop vieux » pour avoir droit aux traitements couverts par le système public. D’autres s’inquiétaient des conséquences de l’annulation d’une chirurgie de l’oreille sur le développement de la communication de leur enfant.

Avec leur prochain sondage, les professeures Turner et McIsaac veulent comprendre ce que les parents ont fait pour s’adapter à plus long terme, comment ils ont fait leurs choix (p. ex. sur le retour à l’école ou l’enseignement à domicile) et quels changements provoqués par le confinement deviendront permanents (p. ex. faire de plus grosses épiceries pour y aller moins souvent et cuisiner davantage à la maison). « Certains parents constateront peut-être que certaines mesures d’adaptation leur conviennent », explique Mme Turner.

Plusieurs ministères s’intéressent aux résultats de la recherche, souligne Mme Turner. En étudiant ce que les familles avec de jeunes enfants avaient comme défis et ce qu’elles ont fait pour passer à travers la situation, les chercheuses espèrent pouvoir aider les dirigeants à réorienter leurs services et à prioriser les besoins pendant la pandémie, tout en renforçant la résilience des parents lors des prochaines situations de crise.

Inclure les personnes atteintes de déficiences intellectuelles dans la planification en cas de pandémie

Du point de vue psychosocial, les personnes atteintes de déficiences intellectuelles font partie des groupes les plus durement touchés par la crise. Les restrictions liées à la pandémie ont eu des répercussions sur toutes les sphères de leur vie, que ce soit les services de base, les relations sociales et les activités structurées, explique Ann Fudge Schormans, professeure agrégée à l’École de service social de l’Université McMaster.

Les personnes atteintes de déficiences intellectuelles vivant en résidence ont été confinées de manière intermittente, explique Mme Fudge Schormans, qui dirige un projet pour les aider à exprimer leur expérience liée à la pandémie avec des créations littéraires et artistiques. Elles ont été privées de la visite de leurs amis, de leur famille et parfois même de leurs travailleurs sociaux privés. « Elles étaient autorisées à voir très peu de gens, pendant très peu de temps, et seulement pour des considérations pratiques. Autrement, elles étaient laissées à elles-mêmes », souligne-t-elle. Pour certaines personnes, cette absence de contacts a eu des effets négatifs sur leur alimentation, les tâches domestiques et l’hygiène.

Le fait que les clubs de sport et de rencontre ont pratiquement cessé toutes leurs activités n’a fait qu’aggraver le sentiment d’isolement, poursuit Mme Fudge Schormans. Les restrictions ont été durement ressenties par les personnes atteintes de déficiences intellectuelles, pour qui les occasions de socialisation sont généralement moins nombreuses à la base et pour qui les habitudes sont importantes. « Les changements de routine sont très difficiles », poursuit-elle.

Les outils virtuels à la disposition des autres Canadiens sont souvent inaccessibles pour les personnes avec des déficiences intellectuelles. Plusieurs d’entre elles vivent sous le seuil de la pauvreté et n’ont tout simplement pas les moyens de se payer le matériel nécessaire ou Internet, tandis que d’autres ont de la difficulté à apprivoiser les plateformes comme Zoom. Par conséquent, le temps passé devant la télévision a augmenté. « Elles écoutent les bulletins de nouvelles et ce n’est rien de rassurant. »

Selon Mme Fudge Schormans, la majorité des pires effets de la pandémie auraient pu être évités si les dirigeants gouvernementaux et les fournisseurs de services avaient consulté les personnes vivant avec des déficiences intellectuelles pour saisir toute l’importance des activités et des services, savoir comment les adapter pour les rendre sécuritaires et comprendre leur besoin d’aide en informatique. « Les personnes ayant des déficiences intellectuelles sont exclues de toutes les conversations pour se préparer et réagir aux pandémies », dit-elle.

Mme Fudge Schormans reconnaît qu’il aurait été difficile d’organiser des consultations avec les personnes avec des déficiences intellectuelles dès les premières semaines de la pandémie à cause du caractère urgent de la situation, mais elle ne comprend pas pourquoi ces discussions n’ont toujours pas eu lieu. « Personne ne semble vouloir prendre le temps de connaître leurs problèmes et de réfléchir à des solutions. »

Comprendre les effets des restrictions sur la santé mentale dans les collectivités autochtones

 Comme la plupart de ses collègues, le chercheur Jeffrey Ansloos a craint que le stress psychologique et financier causé par la COVID-19 entraîne une augmentation des suicides, un phénomène qu’il relie à la persistance du racisme, au colonialisme et à la pauvreté. Et ses craintes semblent malheureusement se confirmer. M. Ansloos, professeur adjoint et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en études critiques de la santé des Autochtones et de l’action sociale en matière de suicide de l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario de l’Université de Toronto, rapporte que les appels aux lignes de prévention du suicide sont en hausse dans les centres urbains.

« Le problème n’est pas uniquement l’isolement social, mais plutôt la vitesse à laquelle les gens ont dû s’adapter dans pratiquement toutes les sphères de leur vie au cours des derniers mois », dit-il. Jusqu’à maintenant, il n’a pas constaté une hausse des suicides liés à la pandémie dans les collectivités autochtones, dont plusieurs composaient déjà avec des vagues de suicides.

Pour se préparer à une augmentation soudaine de la dépression et de l’anxiété, bien des collectivités nordiques ou éloignées ont fait la promotion de la santé physique et mentale de manière proactive, souligne M. Ansloos. Une collectivité a même envoyé à certains jeunes des colis surprises avec du désinfectant pour les mains, des livres, des jeux vidéo, des cellulaires prépayés et des enregistrements d’histoires racontées par des aînés. Avec ces cadeaux, on souhaitait briser l’isolement et rapprocher les jeunes de leur culture.

D’autres collectivités ont rapidement encouragé la formation de bulles sociales, reconnaissant que les familles intergénérationnelles et les voisins sont dépendants les uns des autres. Les messages de santé publique ont rappelé l’histoire de la variole pour montrer comment leurs ancêtres avaient réussi à se sortir d’une situation de crise, tout en renforçant l’importance de la distanciation physique. « Ce qui m’a frappé, c’est que les collectivités autochtones sont historiquement habituées à s’entraider dans les périodes difficiles », explique M. Ansloos.

Son projet de recherche porte sur les pratiques exemplaires dans « les communications de santé publique adaptées à la culture » partout au pays. Le projet a permis de découvrir que les mesures de santé publique ont été beaucoup mieux accueillies dans les milieux où les dirigeants autochtones et les membres de la collectivité ont mis l’accent sur le bien-être mental et spirituel et se sont pleinement engagés dans la gestion de l’épidémie, comparativement aux collectivités qui ont adopté une démarche à tendance autoritariste.

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