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Entretien sur les applications de traçage des contacts

Ces applications vous permettront de savoir si vous avez été en contact avec une personne infectée, explique Emily Seto de l’Université de Toronto, mais il reste encore beaucoup d’obstacles à surmonter avant qu’elles soient adoptées massivement par la population.

par WENDY GLAUSER | 05 AOÛT 20

Partout dans le monde, les gouvernements demandent à leurs citoyens d’installer des applications de traçage sur leur téléphone cellulaire pour freiner la propagation de la COVID-19. Ces applications servent à informer les utilisateurs qu’ils ont été en contact étroit avec une personne ayant reçu un diagnostic positif de COVID-19. Dans certains pays, comme en Chine et en Inde, ces applications sont obligatoires et permettent aux gouvernements de surveiller les déplacements des citoyens et de les forcer à s’isoler.

 Affaires universitaires a discuté avec Emily Seto, professeure adjointe à l’Institut sur les politiques de santé, Gestion et évaluation, de l’Université de Toronto, pour comprendre le fonctionnement des applications de traçage des contacts, les résultats obtenus à ce jour et les principaux obstacles à surmonter. Scientifique au Centre d’innovation en cybersanté mondiale, elle surveille de près le développement de ces applications.

Affaires universitaires : Quels sont les différents types d’applications de traçage des contacts?

Emily Seto : Les pays utilisent diverses technologies. La Chine se sert de codes QR qu’il faut scanner aux points de contrôle. Il est impossible d’entrer dans un commerce ou de prendre le train sans avoir préalablement scanné le code. Les citoyens doivent ensuite montrer leur propre code QR, qui doit être vert pour être autorisés à circuler librement. D’autres pays utilisent des GPS. Ces systèmes sont tout aussi intrusifs, mais ils n’identifient pas aussi bien les chaînes de contacts puisqu’ils sont moins précis. En Corée du Sud, les données GPS sont combinées avec d’autres renseignements, comme les relevés de carte de crédit.

La solution la plus populaire fonctionne avec la technologie Bluetooth sur les téléphones intelligents. L’application canadienne y a recours. Le gouvernement fédéral a d’abord déployé l’application en Ontario, puis le fera dans l’ensemble du pays éventuellement si le projet fait ses preuves. (Note de la rédaction : L’application, nommée Alerte COVID, a été testée en version bêta le 21 juillet dernier, après plusieurs semaines de retard. Elle est maintenant disponible pour téléchargement, pour les résidents de l’Ontario, sur les téléphones Android et Apple depuis le 31 juillet)

Avec la technologie Bluetooth, vous devez télécharger une application sur votre téléphone pour que celui-ci envoie un signal. Si vous croisez quelqu’un qui a la même application, un transfert d’information se fait entre les deux appareils. En fonction de la force du signal et de la durée de la connexion, l’application peut déterminer si vous avez été assez près d’un autre utilisateur qui vous aurait exposé à la COVID-19. Par contre, le signal ne donne pas toujours des indications précises sur la distance à cause de l’interférence. C’est ce qui se produit s’il y a des personnes entre l’autre utilisateur et vous, par exemple. Le signal peut aussi être plus faible si votre téléphone est rangé dans votre poche arrière plutôt que dans celle d’en avant.

Les applications qui fonctionnent avec Bluetooth ont toutefois l’avantage d’utiliser une technologie qui envoie des chaînes de caractères aléatoires qui permettent aux utilisateurs de conserver leur anonymat. Il serait très difficile de retrouver un utilisateur avec la chaîne de caractères, puisque ceux-ci changent à quelques minutes d’intervalle. Les caractères sont stockés sur le téléphone de l’utilisateur seulement.

AU : Comme pour bien d’autres applications de traçage des contacts, l’utilisation de l’application sera volontaire au Canada. Pensez-vous que les applications de traçage volontaires peuvent être efficaces?

Emily Seto : Pour être efficace, l’application devra être adoptée par de nombreux utilisateurs. Personne ne connaît le nombre exact d’utilisateurs requis, mais on parle d’environ 60 ou 70 pour cent des citoyens. Ailleurs dans le monde, les applications volontaires n’ont pas été adoptées à grande échelle.

Et même si les gens téléchargent l’application, ce n’est pas tout. Ils devront penser à l’ouvrir. Ils devront passer un test de dépistage s’ils présentent des symptômes, ce qui n’est pas le cas de toutes les personnes infectées. Et si le test s’avère positif, ils devront enregistrer l’information dans l’application.

Pour que les résultats soient probants en Ontario, les autorités publiques devront être très claires sur les mesures de protection de la vie privée qui ont été mises en place et sur les étapes à suivre pour que l’application fonctionne. La plupart des gens ne voudront pas télécharger l’application s’ils ont l’impression qu’elle permettra au gouvernement de les suivre à la trace. Les autorités de l’Ontario devront clairement indiquer que les données ne seront pas partagées ni stockées de manière centralisée, à moins qu’un utilisateur ayant obtenu un diagnostic de la COVID-19 décide de télécharger les chaînes de caractères associées aux téléphones intelligents des personnes avec qui il est entré en contact.

AU : Y a-t-il un exemple d’application de traçage des contacts qui fonctionne?

Emily Seto : Jusqu’à maintenant, aucun pays n’a réussi à obtenir un taux d’adhésion de 60 ou 70 pour cent, mais il est encore tôt. Dans certains pays comme l’Irlande, le taux de participation initial est encourageant.

On pourrait aussi envisager une adoption plus généralisée en milieu de travail. Par exemple, le secteur du transport aérien et les hôpitaux pourraient inciter les membres du personnel à activer l’application pendant qu’ils travaillent.

AU : Est-il possible d’intégrer des capacités de traçage manuel dans ces applications?

Emily Seto : Aucun numéro de téléphone n’est relié aux applications comme celle que considère le Canada. Les services de santé publique ne pourront donc pas communiquer avec les personnes qui ont reçu une alerte de leur application pour les aviser qu’ils ont été exposés à la COVID-19. Les messages de santé publique font quand même partie de la solution, car les autorités déterminent les renseignements envoyés par l’application aux personnes qui ont été en contact avec un cas positif. Elles reçoivent alors quelques directives applicables à leur région, comme l’emplacement des cliniques de dépistage.

Les méthodes de traçage manuel et numérique des contacts sont potentiellement compatibles. Le traçage manuel permet d’informer les individus qui ont eu des contacts étroits avec une personne infectée, que ces individus possèdent ou non l’application. Il serait toutefois impossible de retracer manuellement tous les contacts qui ont eu lieu dans un cinéma ou dans les 10 magasins visités en une journée. C’est alors que le traçage numérique des contacts entre en jeu.

Il faut bien sûr trouver le juste milieu. Le traçage numérique des contacts risque de créer des faux positifs, c’est-à-dire que des citoyens qui ne sont pas en danger recevront tout de même une alerte les avisant qu’ils sont peut-être entrés en contact avec une personne qui aurait pu être infectée. Si la situation se répète trop souvent, les gens risquent de se sentir bouleversés et anxieux et pourraient même arrêter d’utiliser l’application.

AU : À votre avis, quel est le plus grand obstacle à surmonter pour le traçage numérique?

Emily Seto : Les populations qui sont les plus vulnérables à la COVID-19 sont celles qui sont les moins susceptibles d’avoir accès à un téléphone intelligent et d’utiliser l’application, comme les sans-abri, les personnes âgées et les gens qui ne savent pas lire ou parler l’une des langues officielles. Il faut posséder certaines connaissances en santé pour utiliser ce genre d’application. Les gens qui ne parlent pas anglais ou français ne connaissent pas nécessairement l’application ou ne sauront pas comment la configurer si elle n’est pas publicisée dans leur langue.

Cela dit, des solutions intéressantes ont été mises au point pour les populations vulnérables. À Singapour, le gouvernement distribue des « jetons » qui peuvent être transportés dans une poche ou un sac. Ces petits appareils disposent d’un code QR unique et ils échangent des signaux Bluetooth entre eux et avec l’application de traçage des contacts. Si la personne reçoit un diagnostic positif, elle remet son jeton aux autorités de santé publique pour qu’elles puissent retrouver et avertir les gens qui ont été en contact avec elle. Les options technologiques sont nombreuses, et il sera intéressant de surveiller les résultats. Il est essentiel de créer des systèmes qui seront efficaces et protégeront raisonnablement la vie privée. Ces technologies seront aussi utiles pour contrôler les prochaines pandémies.

Cet entretien a été revu et condensé par souci de clarté.

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