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La fermeture du réacteur de Chalk River cause des remous

La suspension des activités prévue en mars pousse un groupe de chercheurs à demander au gouvernement d’investir dans des installations étrangères pour éviter la perte d’expertise locale.

par TIM LOUGHEED | 01 FEV 18

La fermeture imminente d’un réacteur nucléaire à Chalk River, en Ontario, inquiète fortement les chercheurs canadiens qui dépendent de ces installations aux capacités uniques. Une coalition dirigée par l’Université de la Saskatchewan et l’Université McMaster s’efforce donc d’obtenir un financement du gouvernement fédéral pour permettre, pendant les 10 prochaines années, à ces scientifiques et ingénieurs d’accéder autrement aux faisceaux de particules subatomiques (neutrons) qui proviennent du cœur d’un réacteur.

Une partie du soutien demandé servirait à entretenir et à perfectionner les installations étrangères qui produisent des faisceaux de neutrons destinés à la recherche, ce qui permettrait aux Canadiens de s’en servir. Un certain montant serait aussi consacré aux activités menées au Canada, notamment la mise à niveau du réacteur du campus de Hamilton de l’Université McMaster.

Beaucoup moins puissant que le réacteur de Chalk River, ce dernier offre des possibilités limitées en matière de diffusion neutronique, et le financement aiderait à maximiser ses capacités grâce à l’achat de nouvel équipement.

Le Comité permanent des finances de la Chambre des communes a recommandé que le financement demandé par la Canadian Neutron Initiative (CNI) fasse partie du prochain budget fédéral. Cette recommandation vient couronner une des années les plus chargées de la CNI depuis qu’elle a été mise sur pied en 2015 à la suite de l’annonce de la fermeture du réacteur de Chalk River, officiellement connu sous le nom de National Research Universal (NRU), prévue en 2018.

Mis en service en 1957, le NRU est le plus ancien grand réacteur toujours en fonction à l’échelle mondiale. Son entretien coûte plus de 100 millions de dollars par année à Énergie atomique du Canada, et c’est la raison pour laquelle il sera fermé en mars prochain.

Une affiche au plante d’Énergie atomique du Canada, en Chalk River, 2007. Photo de La Presse Canadienne/Fred Chartrand.

 À titre comparatif, le financement demandé par la CNI au gouvernement fédéral s’élève à 24 millions de dollars pour les trois prochaines années, et à 19 millions de dollars par année pour la période de 2021 à 2029. Selon le mémoire prébudgétaire de la CNI, ces fonds consolideraient les activités des quelque 800 chercheurs canadiens dont les travaux dépendent des particules émises lors d’une puissante réaction nucléaire, et plus particulièrement par diffusion neutronique.

Le NRU fait partie des rares grands sites du monde où il est possible de réaliser des analyses par diffusion neutronique. Comme les neutrons n’ont pas de charge électrique, ils peuvent traverser des matériaux denses et, lorsqu’ils en ressortent, ils produisent des images internes précises. Cet outil de visualisation joue un rôle précieux dans les milieux industriels, car il permet de vérifier la qualité des éléments métalliques essentiels de produits tels que les pales de ventilateur d’un turboréacteur.

Chalk River accueille le Centre canadien de faisceaux de neutrons, qui détient une expertise locale hautement spécialisée et essentielle à la réalisation d’expériences au réacteur. Des observateurs de longue date craignent que la fermeture du réacteur NRU pousse ces chercheurs à aller travailler à l’étranger ou tout simplement à quitter le domaine.

Une autre portion du budget proposé par la CNI servirait à ouvrir un centre national où les techniciens qualifiés du NRU pourraient poursuivre leur carrière et travailler avec des scientifiques et des étudiants du Canada et d’ailleurs dans le monde. Son emplacement n’a pas encore été choisi.

« Ironiquement, le Canada a joué un rôle de premier plan dans la délimitation du domaine, et il risque maintenant de se retrouver complètement à l’écart, souligne Bruce Gaulin, directeur du Brockhouse Institute for Materials Research de l’Université McMaster. Nous ne serons certainement pas en position de leadership, mais la situation pourrait être pire. Nous pourrions nous retrouver à la rue. »

M. Gaulin a déjà été président du Canadian Institute for Neutron Scattering, un groupe pancanadien de bénévoles représentant les utilisateurs de faisceaux de neutrons. Lorsque la date de fermeture du NRU a été officialisée en 2015, ce groupe a tenté d’obtenir le soutien d’universités pour élaborer un plan d’action à présenter au gouvernement ainsi qu’une demande de financement. L’Université de la Saskatchewan a pris la direction des travaux, donnant ainsi naissance à la CNI.

« Il est très clair que nos préoccupations sont prises en considération », affirme John Root, directeur du Centre canadien de faisceaux de neutrons et du Fedoruk Centre for Nuclear Innovation de l’Université de la Saskatchewan.

Il souligne qu’au cours des vingt dernières années, les établissements bénéficiant d’un soutien gouvernemental en Europe et en Asie ont investi plus de huit milliards de dollars dans le renforcement du potentiel de diffusion neutronique. Nécessaires, ces engagements à long terme et coûteux expliquent la rareté des installations adaptées et le recours fréquent à une collaboration internationale complexe.

À titre d’exemple, en 2003, la Fondation canadienne pour l’innovation a conclu une de ces ententes avec l’Oak Ridge National Laboratory, au Tennessee, afin que des chercheurs canadiens comme M. Gaulin aient accès au Spallation Neutron Source, un accélérateur de particules perfectionné capable de produire des faisceaux de neutrons sans réacteur nucléaire.

Ce partenariat prendra lui aussi fin en 2018, mais Thad Harroun, physicien à l’Université Brock et membre important de la CNI, considère qu’il s’agit d’un modèle à suivre pour le Canada, que ce soit avec des établissements des États-Unis ou d’ailleurs. La construction d’un nouveau réacteur ou d’une autre source de faisceaux de neutrons prend du temps et coûte cher. Le Canada pourrait un jour souhaiter relever un tel défi lui-même, mais à la CNI on craint qu’il ait alors perdu son expertise et ses talents; il s’agit donc d’une autre bonne raison de promouvoir les partenariats avec des établissements où la diffusion neutronique est toujours effectuée et bien financée.

M. Gaulin reconnaît que les propositions de la CNI sont très coûteuses, mais beaucoup moins que la construction d’une toute nouvelle installation ou que le maintien en service du NRU. « Les coûts tournent autour de 20 millions de dollars par an, soit le cinquième de ce qui est actuellement déboursé, soutient-il. Notre proposition n’est pas farfelue; ces travaux ne sont pas un luxe. Ils sont nécessaires. »

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