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La pandémie a révélé la nécessité de mieux soutenir les étudiants étrangers

Selon les experts, le discours de la « vache à lait » dissimule les défis à relever en matière de politique.

par SHAUNA MCGINN | 13 JAN 22

En août dernier, alors que les universités s’affairaient à préparer un autre trimestre au gré des caprices de la pandémie, Ezgi Ozyonum s’inquiétait pour ses camarades étudiants étrangers. Candidate au doctorat à l’Université Concordia, Mme Ozyonum ne connaissait que trop bien les défis à relever. Elle a enseigné à des étudiants qui devaient se lever à toute heure de la nuit pour assister aux cours depuis leur pays d’origine. Elle a entendu parler du stress que ressentent ces étudiants qui doivent faire leurs valises et quitter le Canada avec peu de préavis, sans savoir s’ils pourront revenir.

Alors que ces étudiants attendaient avec impatience des instructions sur les vaccins ou les restrictions de voyage, Mme Ozyonum a rédigé un texte d’opinion pour le quotidien Montreal Gazette, soulignant les répercussions démesurées qu’avait eues la pandémie sur les étudiants étrangers. « Selon moi, ces étudiants n’ont pas eu leur mot à dire, affirme-t-elle. Le discours dominant laissait entendre que les établissements canadiens pourraient survivre sans eux. Ça m’a beaucoup irritée, car la question aurait dû être : que faisons-nous pour soutenir les étudiants étrangers durant cette pandémie? »

Selon un récent rapport de Statistique Canada, les droits de scolarité moyens pour les étudiants étrangers de premier cycle se chiffrent à 33 623 dollars pour l’année universitaire 2021-2022. Selon le même rapport, « les établissements postsecondaires comptent de plus en plus sur la source de revenus que représentent les étudiants étrangers ». Avec les difficultés financières qu’ont connues les établissements de l’ensemble du pays en raison de la pandémie, la question inévitable de l’incidence de la diminution du nombre d’étudiants étrangers au Canada en raison du virus sur les budgets s’est posée.

Mme Ozyonum, tout comme d’autres personnes, estime que les chiffres ont révélé un problème plus important. Les étudiants étrangers sont dépeints comme des « vaches à lait », une image qui remet en cause leurs contributions uniques. « Je ne crois pas qu’une université ou un pays voudrait qu’on lui prête l’intention d’accueillir des personnes uniquement pour des raisons financières », ajoute-t-elle.

En effet, la Stratégie en matière d’éducation internationale du Canada souligne régulièrement le potentiel économique des étudiants étrangers. Des millions de dollars ont été alloués à la fois au recrutement à l’étranger et à la simplification du processus d’approbation des étudiants intéressés. Pourtant, comme la pandémie l’a mis au jour, le soutien accordé est souvent insuffisant à leur arrivée.

Améliorer les services et la communication

Saba Safdar, professeure de psychologie à l’Université de Guelph, étudie les expériences des étudiants étrangers au Canada. Selon elle, bien que la plupart des établissements aient des bureaux ou des services consacrés aux étudiants étrangers, ils ne sont pas toujours en mesure de répondre aux besoins des étudiants. « C’est bien d’augmenter le nombre d’étudiants étrangers, mais nos campus doivent être équipés pour les accueillir », affirme Mme Safdar.

Il peut être très difficile de répondre aux demandes des universités tout en s’adaptant à différentes normes sociales et structures institutionnelles. Bien que tous les étudiants soient généralement vulnérables aux problèmes de santé mentale, les travaux de recherche de Mme Safdar et de Mme Ozyonum montrent que les étudiants étrangers font face à des risques accrus d’anxiété et de dépression.

Mme Ozyonum a découvert que dans de nombreux établissements, la communication relative aux services semble poser problème. Soit l’information ne se rend pas aux étudiants étrangers, soit elle ne tient pas compte de facteurs culturels (par exemple, en ignorant le risque de stigmatisation des problèmes de santé mentale). Cet état de fait n’a pu que contribuer à créer une tempête parfaite lorsque la pandémie a frappé et qu’ensuite l’information évoluait rapidement et était souvent incomplète. Certaines politiques universitaires ont également négligé les étudiants de retour chez eux, les laissant dans l’impossibilité d’obtenir des services de consultation en santé mentale offert par leur établissement.

Bipin Kumar, le commissaire des étudiants étrangers à la Fédération canadienne des étudiantes et étudiants (FCÉÉ), a entendu des histoires semblables. Bien que tous les étudiants aient été touchés par les fermetures de campus, M. Kumar souligne que les étudiants étrangers dépendent habituellement davantage des services offerts sur les campus, par exemple en fréquentant la cafétéria et les comités ou en y occupant un emploi. Selon M. Kumar, cela les a empêchés de vivre l’« expérience canadienne ».

Non seulement l’analogie de la « vache à lait » remet en cause l’importance de ces défis, soutient Mme Ozyonum, mais elle ne tient pas compte du fait que de nombreux étudiants étrangers éprouvent des difficultés financières. Un sondage mené à l’Université Western a révélé que 81 % des étudiants étrangers aux cycles supérieurs éprouvent des problèmes financiers principalement liés à des questions de budget ou de conversion de devises par rapport au dollar canadien (ce qui s’est intensifié, car certaines monnaies étrangères ont chuté par rapport au huard au cours de la pandémie). Les étudiants étrangers sont également exclus des principales bourses ou subventions fédérales et provinciales, comme celles accordées par les trois organismes fédéraux de financement de la recherche. En 2017, cette règle a été modifiée pour leur pendant québécois, soit les Fonds de recherche du Québec. Toutefois, selon Mme Ozyonum, la modification des règles à l’échelle nationale serait un grand progrès.

Voies d’accès à la résidence permanente

Pour les étudiants qui souhaitent vivre et travailler au Canada après leurs études, le processus peut être incertain. Selon M. Kumar, l’un des principaux changements que lui et ses collègues de la FCÉÉ aimeraient voir instaurer est un programme permettant aux étudiants de devenir des résidents permanents après l’obtention de leur diplôme. Le concept est mentionné dans la Stratégie d’éducation internationale du Canada, sans aucune précision sur sa mise en oeuvre, à l’exception de la mention d’un financement visant à augmenter les services en immigration.

D’après Mme Safdar, la Stratégie d’éducation internationale mise trop sur l’hypothèse qu’après avoir fréquenté un établissement canadien, les étudiants auront une meilleure chance d’acquérir une expérience de travail. Elle termine actuellement une étude qui suggère que la situation est beaucoup plus complexe. Sa principale conclusion est que les réseaux sociaux des étudiants étrangers sont plus restreints que ceux des étudiants canadiens, et que c’est un obstacle majeur. « Les étudiants canadiens ont tendance à affirmer qu’ils trouvent un emploi grâce aux réseaux formels et informels – amis, entourage et parents », déclare-t-elle, et ce n’est pas nécessairement le cas des étudiants étrangers.

Ces écarts révèlent un curieux paradoxe : alors que les universités comptent de plus en plus sur la contribution financière des étudiants étrangers, le pays dans son ensemble risque de manquer de belles occasions en ne les soutenant pas plus qu’il ne le fait actuellement.

Mme Ozyonum propose de se concentrer davantage sur la contribution globale à long terme que peuvent apporter ces étudiants. « En tant que nation multiculturelle, le Canada souhaite favoriser la diversité des communautés. Dans cette optique, les étudiants étrangers contribuent réellement à cette diversité », conclut-elle.

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