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La scénarisation du suicide au Québec racontée en images

Trois criminologues de l’Université d’Ottawa et l’artiste Christian Quesnel collaborent pour créer la bande dessinée Vous avez détruit la beauté du monde.

par PASCALE CASTONGUAY | 22 OCT 20

Cosignée par trois criminologues de l’Université d’Ottawa, soit Isabelle Perreault, André Cellard et Patrice Corriveau, ainsi que l’artiste Christian Quesnel, la bande dessinée Vous avez détruit la beauté du monde raconte la scénarisation des suicides au Québec entre 1763 et 1986.

Bien que le livre ne représente qu’une partie de la recherche scientifique fondée sur l’analyse de quelque 20 000 dossiers du coroner de personnes s’étant volontairement enlevé la vie au Québec, le contenu de l’œuvre est tiré « d’au moins quatre articles scientifiques », souligne Mme Perreault, professeure agrégée au Département de criminologie de l’Université d’Ottawa et directrice du projet de la BD.

D’ailleurs, celle qui a consacré pas moins de 14 ans à ce projet auquel elle s’est jointe en 2006 n’est pas encore prête à clore ce chapitre. Grâce à une nouvelle subvention du Conseil de recherches en sciences humaines, le groupe pourra poursuivre son analyse en s’attaquant à des milliers de nouveaux dossiers puisqu’il pourra « prendre un échantillon de 1986 à aujourd’hui, aux cinq ans ». Soulignons que les dossiers du coroner ne sont plus accessibles au grand public depuis 1986 en raison de la modification du mandat de celui-ci. Son mandat consiste dorénavant à déterminer les circonstances des décès pour mieux prévenir les morts violentes plutôt que de tenir des gens responsables du décès éventuel d’une personne comme c’était le cas auparavant.

La bande dessinée fait aussi une place aux accidents classifiés comme étant des « suicides probables ». Illustrations par Christian Quesnel.

Recherche mise en valeur

Au tout début de l’ouvrage publié par Moelle Graphique en août dernier, une mise en abyme permet d’expliquer brièvement la démarche scientifique derrière la recherche ainsi que de cerner la relation de collaboration entre les trois universitaires et le bédéiste. En plus de ce survol de la méthodologie, la BD aborde, entre autres, les lieux de suicides symboliques au Québec, les méthodes récurrentes dénotées, l’« effet Werther » décrit comme étant « la multiplication des suicides à la suite d’une médiatisation de gestes suicidaires », ainsi que certains suicides qui ont marqué l’histoire du Québec.

Si l’impact de la médiatisation de certains actes ne font plus de doute dans les vagues suicidaires qui ont suivi, Mme Perreault estime qu’il est peu probable que la publication de la bande dessinée contribue à son tour à l’« effet Werther ». « C’est une recherche scientifique du passé mise en image, donc il y a deux étapes de mise en distance pour pouvoir parler d’un sujet sensible et tabou. » À son avis, c’est plutôt « un risque calculé ». Lorsqu’il est question du suicide, « ça dépend comment on en parle et ce qu’on en dit », ajoute l’universitaire qui a auparavant travaillé sur l’histoire de la psychiatrie et de la folie et pour qui le suicide n’est qu’un élément faisant partie de la plus large histoire de la déviance.

Consciente qu’elle ne pouvait pas publier les photos faisant partie des enquêtes du coroner, la chercheuse a réfléchi à une autre manière de « rendre ce visuel acceptable pour que ça passe mieux ». Après avoir constaté que le croquis représentant le jeune Syrien Alan Kurdi étendu sur la berge de la Méditerranée était mieux reçu que la photo, elle s’est tournée vers le dessin.

La capacité du bédéiste Christian Quesnel de créer un univers onirique est ce qui lui a valu d’être approché pour ce projet. « Ils voulaient davantage avoir une certaine poésie, une évocation des choses plutôt qu’une représentation frontale qui n’aurait pas été efficace », explique celui qui a profité de cette expérience pour mettre en application un dispositif développé durant sa maîtrise permettant de faire un saut temporel en un coup d’œil.

Défi colossal

Estomaqué par la demande, M. Quesnel a « physiquement reculé d’un pas » quand on lui a annoncé le sujet qui serait au cœur de la BD. Se sentant interpellé par le défi qu’on lui proposait, il a accepté de collaborer. Au terme du projet, l’artiste n’hésite pas une seconde quand vient le temps d’identifier ce qu’il a appris à travers celui-ci : la retenue.

Plus qu’un atout, cette retenue était nécessaire pour éviter que les lecteurs ne décrochent en cours de lecture. « La bande dessinée est un art séquentiel. On propose des images et le lecteur devient le moteur du récit », explique M. Quesnel en précisant que la séquentialité peut être brisée si une image est hors contexte ou choquante. « Le projet sur le suicide faisait en sorte que je pouvais très bien faire un mauvais choix et sélectionner une image extrêmement choquante et le lecteur aurait décroché du récit », ajoute l’artiste qui juge que c’est à ce niveau que résidait le plus grand défi du livre. Il était très important pour lui de réussir l’écriture des images à partir des dialogues fournis. « Mon rôle, c’était de faire en sorte que ça reste bel et bien un essai scientifique et que la matière qui y est partagée passe. »

La décision de faire appel au neuvième art s’est avérée particulièrement payante puisque les images de M. Quesnel reflètent notamment le contexte social et historique des faits décrits dans le livre. « C’est une BD de 60 pages, mais c’est aussi un essai de quelques centaines de pages à cause des images », précise l’artiste en s’appuyant sur le proverbe voulant qu’une image vaut mille mots. Loin de le contredire, Mme Perreault décrit les diverses planches comme étant « des œuvres d’art à chaque image ».

Aux yeux de Mme Perreault, le succès du projet prend deux formes selon qu’il soit question du plan professionnel ou personnel. « Comme citoyenne, ce serait d’en parler, d’avoir une meilleure compréhension du phénomène suicidaire. » Quant au niveau universitaire, elle souhaiterait voir le financement de la recherche interdisciplinaire être repensé tout comme la créativité dans les enquêtes et dans la diffusion des résultats. « Essayer juste d’oser. On n’est pas les premiers, j’espère qu’on n’est pas les derniers. »

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