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Les programmes de soins infirmiers au Canada s’attaquent aux préjugés raciaux dans la profession

La lutte contre le racisme n’est pas un phénomène passager, affirme la directrice générale de l’Association canadienne des écoles de sciences infirmières.

par LAURA BEAULNE-STUEBING | 18 JAN 21

Dans la vidéo qu’elle a filmée peu de temps avant de mourir, Joyce Echaquan crie sa détresse dans un lit de l’hôpital de Joliette, au Québec. Malgré la douleur, elle a diffusé son expérience sur Facebook Live, dans cet enregistrement, on voit le personnel l’insulter et minimiser sa souffrance. Mme Echaquan, une Autochtone de 37 ans, avait été admise à l’hôpital en raison de maux de ventre. Elle aurait reçu un médicament auquel elle était allergique. Son décès est survenu peu de temps après la diffusion de la vidéo en direct.

Le mauvais traitement infligé à Mme Echaquan a soulevé une vague d’indignation au pays, des voix se sont élevées pour demander des mesures contre le racisme systémique en santé, et l’infirmière filmée en train d’insulter Mme Echaquan a été congédiée. Ce drame a secoué le milieu des soins infirmiers, dans lequel beaucoup affirment que le racisme ne date pas d’hier. Étudiants, professeurs et membres d’associations soutiennent même que les préjugés racistes sont bien ancrés dans la formation.

Selon Keisha Jefferies, candidate au doctorat à l’École des sciences infirmières de l’Université Dalhousie, les fondements de la profession moderne reposent sur les idéaux féminins de la société victorienne. « Replacée dans son contexte historique, l’image associée aux infirmières est celle, très pure, d’êtres angéliques et de soignantes dévouées », rappelle Mme Jefferies.

Pour les femmes qui ne cadraient pas avec cette image, les portes de la profession étaient closes. La première école de soins infirmiers au Canada a été fondée en 1874. Il faut cependant attendre les années 1940 pour qu’y soient admises des étudiantes noires, sous la pression d’organisations et de groupes communautaires. Mme Jefferies croit que cette représentation idéalisée de la profession subsiste encore, et que le racisme à l’égard des Noirs demeure un frein pour les infirmières noires.

Une manifestante montre une affiche pour Joyce Echaquan à Montréal le 3 octobre. Photo par Presse Canadienne/Mario Beauregard.

Des programmes d’études qui font sourciller

L’un des principaux problèmes se trouve dans le contenu des programmes, estime Mme Jefferies. Dans les études de cas, les patients autochtones sont souvent « dépeints comme étant des alcooliques ou luttant contre une dépendance à l’alcool, affirme-t-elle. Et les rares patients noirs ont pour leur part une mauvaise hygiène buccale et des caries. Des idées préconçues au sujet de certains groupes se forment donc ». Les cas étudiés tendent à faire des patients blancs la norme, « et tout ce qui s’écarte de ce cadre de référence est désigné comme étant atypique ou est passé sous silence », déclare Mme Jefferies.

Or, beaucoup d’affections, comme les pétéchies ou les troubles respiratoires, se manifestent différemment chez les gens à la peau foncée, ce dont la majorité des programmes d’études en santé ne parlent pas. Devant un tel manque d’information, un étudiant en médecine au Collège St George’s de l’Université de Londres, au Royaume-Uni, a créé un guide de diagnostic des affections cutanées chez les personnes à la peau noire ou brune. Mme Jefferies indique que le guide a été intégré aux programmes en santé et en médecine pour combler les lacunes.

Kim English, professeure au sein du programme conjoint en soins infirmiers du collège Fleming et de l’Université Trent, voit les mêmes problèmes dans ce qui est enseigné aux futures infirmières. Pendant ses études universitaires dans les années 1990 et au début du millénaire, on lui a présenté ce type d’études de cas, dans lesquelles les Autochtones étaient invariablement ivres. Elle n’a toutefois jamais été invitée à remettre en question les stéréotypes véhiculés ou à examiner les causes profondes des comportements décrits. « Nous n’avons jamais abordé les traités ou la Loi sur les Indiens, ni leurs incidences importantes sur la santé actuelle des Autochtones, qui vivent avec des traumatismes intergénérationnels, déplore Mme English. Personne ne traite du racisme dans l’histoire des soins infirmiers. Nous mettons Florence Nightingale sur un piédestal, mais omettons de parler du statut différent accordé aux infirmières qui travaillaient avec elle, simplement parce qu’elles étaient noires alors qu’elle était blanche. »

Mme English fait partie d’un groupe informel d’éducateurs en soins infirmiers de l’Amérique du Nord qui travaille à éliminer les stéréotypes des manuels scolaires. Sur Twitter, les membres du groupe ont dénoncé le contenu d’un manuel servant à préparer des infirmières à devenir chargées de cours. Un chapitre du manuel intitulé Nurse as Educator porte sur l’enseignement aux « quatre principaux groupes sous-culturels et ethniques », et il « vise de toute évidence à préparer les personnes blanches à enseigner à des étudiants de couleur », avance Mme English. Il présente des « facteurs ridicules à prendre en compte » dans les échanges avec des étudiants et des patients racisés.

Mme English a soumis à la publication Witness: The Canadian Journal of Critical Nursing Discourse un article traitant de la décolonisation des pratiques infirmières, qui fait état de ses réflexions sur son propre processus de socialisation en tant qu’infirmière. Elle y décrit ce qui l’a menée à faire un examen de conscience comme professionnelle de la santé et éducatrice et exprime son « souhait de voir les établissements amorcer la même démarche ».

YouTube et la contribution des personnes noires à l’avancement des sciences de la santé

Stéphanie Bumba est infirmière clinicienne et candidate à la maîtrise en administration des services de santé à l’Université de Montréal. En août dernier, la Québécoise d’origine congolaise a lancé la chaîne YouTube Nurse Stephie TV. Si la plateforme a été créée dans le but de faire rayonner des accomplissements trop souvent oubliés d’Afro-Américains comme Jane Cooke Wright ou Charles Richard Drew, qui ont respectivement été des pionniers dans les recherches sur la chimiothérapie et les banques de sang, elle se place également dans une perspective de lutte.

 

« Je trouve que si on démontre à la population que les Noirs ont eu un apport significatif dans les changements de la société au fil des époques, ça va [avoir un impact positif sur] la lutte pour l’abolition du racisme systémique », explique Mme Bumba.

Stéphanie Bumba

L’infirmière clinicienne a elle aussi été témoin de certains préjugés raciaux dans la formation infirmière, notamment en ce qui concerne certaines mises en situation. Elle donne en exemple le stéréotype selon lequel les Noirs seraient plus tolérants à la douleur, un préjugé qui est susceptible de mener à des complications lors des accouchements.

 

Une façon d’enrayer ces clichés qui subsistent dans le milieu infirmier serait d’instaurer des cours de soins transculturels au cursus scolaire, selon Mme Bumba. « Une personne noire qui est une descendante de première génération d’une certaine région du monde n’a pas le même vécu qu’un Canadien noir de troisième génération, mais souvent on oublie ça et on généralise », souligne-t-elle.

 

Si Mme Bumba est confiante à l’effet que la situation semble en voie de s’améliorer et que les universités se montrent ouvertes à modifier leurs façons de faire, elle demeure réaliste et sait que le changement ne se fera pas du jour au lendemain.

 

« Quand c’est autant ancré dans le système, il faut être patient.  Chaque petite victoire mène à une victoire encore plus grande, mais il ne faut pas sauter d’étapes. Déjà, je pense que la victoire la plus grande serait de reconnaître [le racisme systémique]. »

Écrit par Émile Bérubé-Lupien

Appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation

L’Association canadienne des écoles de sciences infirmières (ACESI) espère aussi que les établissements d’enseignement réaliseront un tel exercice de réflexion. En novembre, l’Association a publié un document pour guider les écoles de sciences infirmières dans leur réponse aux appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation. L’ACESI est un organisme d’agrément, c’est pourquoi Cynthia Baker, qui en est la directrice générale, estime que ses documents de travail, dont celui de novembre, ont un certain poids. L’ACESI ne peut pas obliger ses membres à mettre en place ses recommandations ou ses cadres, mais ses « lignes directrices sont habituellement adoptées largement », souligne Mme Baker.

Le Cadre stratégique en matière de formation infirmière, en réponse aux appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada de l’ACESI a été élaboré en partenariat avec l’Association des infirmières et infirmiers autochtones du Canada et avec l’apport d’intervenants de tout le pays. Il met de l’avant deux appels à l’action auxquels les écoles peuvent donner suite : accroître le nombre de professionnels autochtones travaillant dans le domaine des soins de santé et exiger que les étudiants en soins infirmiers et en médecine suivent un cours portant sur les questions liées à la santé des Autochtones, y compris en ce qui a trait à l’histoire et aux séquelles des pensionnats, aux traités et aux droits des Autochtones, de même qu’aux enseignements et aux pratiques autochtones. Comme l’indique le document, bon nombre d’universités et de collèges au Canada ont déjà pris des mesures en réponse aux appels à l’action de la Commission, et les écoles de sciences infirmières sont « bien placées » pour atteindre les objectifs.

De l’avis de Mme Baker, les membres de l’ACESI et les intervenants souhaitent aussi des changements positifs. « Je n’ai jamais vu une telle volonté de renforcer l’équité, la diversité et l’inclusion, affirme-t-elle. Je ne crois pas qu’il s’agit d’un phénomène passager. »

Doris Grinspun, directrice générale de l’Association des infirmières et infirmiers autorisés de l’Ontario (AIIAO), sait bien que le racisme existe dans la profession infirmière, tout comme dans la société en général. À la suite du décès de George Floyd en mai, aux États-Unis, et des reportages présentés par les médias sur le racisme subi par des travailleurs noirs de la santé (dont certains de ses collègues), Mme Grinspun a senti le besoin d’agir, personnellement et au sein de l’AIIAO. « Avant de tenter de changer le monde, il faut apporter des changements profonds dans le milieu des soins infirmiers, croit-elle. Personne ne peut promouvoir l’évolution des choses dans le monde extérieur sans examiner d’abord ce qui se déroule dans sa propre cour. »

L’un des changements profonds apportés a pris la forme du groupe de travail sur le personnel infirmier noir de l’AIIAO, constitué en juin. Coprésidé par Angela Cooper Brathwaite, ancienne directrice générale de l’AIIAO, et Corsita Garraway, infirmière praticienne, le groupe de travail a pour mandat de s’attaquer au racisme anti-Noirs dans les organisations, les associations, les établissements d’enseignement et les milieux de travail du domaine des soins infirmiers.

Mme Cooper Brathwaite, qui est professeure auxiliaire à l’Université Ontario Tech, affirme ne pas avoir vécu de racisme au cours de son enfance, passée à Trinidad. Elle s’est installée au Canada pour faire des études à l’Université Memorial, où elle a obtenu un baccalauréat en sciences infirmières. Elle détient également une maîtrise de l’Université du Manitoba et un doctorat de l’Université de Toronto. « Certaines des infirmières à qui j’ai enseigné ont subi du racisme dans leur enfance, ce qui s’est répercuté sur leur estime personnelle et leur santé mentale », se désole-t-elle. Lorsqu’elle a été elle-même la cible de comportements racistes au Canada, Mme Cooper Brathwaite n’a d’abord pas pu reconnaître ce qui lui arrivait. « J’avais seulement l’intuition que les comportements à mon endroit n’étaient pas bien. »

Les universités ne parlaient pas de tels problèmes lorsque Mme Cooper Brathwaite était aux études, mais les choses ont changé. Celle-ci raconte avoir récemment participé à une réunion avec la doyenne de la Faculté des sciences infirmières à l’Université de Toronto pour discuter des initiatives que la Faculté compte mettre en place, et qui visent entre autres les droits de scolarité, l’aide à la recherche et la modification des pratiques d’embauche. « Le racisme est un comportement acquis, souligne Mme Cooper Brathwaite. Si les gens sont ouverts et prêts à écouter l’autre pour comprendre ce qu’il vit, ils deviendront des alliés pour les personnes de couleur. »

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