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Pratique sage-femme : une première maîtrise vise à élargir le rôle de la profession

« Les sages-femmes ont beaucoup à offrir, plaide la directrice du programme, et le Canada leur fait peu de place comparativement à d’autres pays. »

par WENDY GLAUSER | 18 MAI 22

L’Université McMaster lance la première maîtrise en pratique sage-femme au Canada, et ce, dans l’espoir de faire jouer un rôle accru à cette profession dans le secteur de la santé. La première cohorte débutera en août prochain.

« Au Canada, peu de sages-femmes occupent des postes de direction dans les hôpitaux, les ministères de la Santé et d’autres types d’organisations liées aux soins de santé, déplore Liz Darling, directrice du programme en pratique sage-femme de l’Université McMaster. Nous pensons que ce programme donnera à la profession les moyens de faire progresser les choses, de créer des solutions et de démontrer la valeur que peuvent apporter les sages-femmes dans le réseau de la santé. »

La première année, le programme accueillera une trentaine de sages-femmes possédant déjà au moins deux années d’expérience clinique. Un processus d’admission distinct a aussi été mis en place pour réduire les obstacles auxquels se heurtent les personnes s’identifiant comme Autochtones ou Noires. « Nous savons que de faire la promotion de l’équité, la diversité et l’inclusion au sein des postes de direction renforce notre capacité à répondre aux enjeux sociétaux et aux besoins de la population », dit Mme Darling.

Les cours de base du programme de deux ans seront axés sur le leadership, la justice sociale et les compétences en recherche. Pour favoriser la conciliation pratique-études, l’Université propose de faire la maîtrise à temps plein ou à temps partiel, et la plupart des cours sont offerts en ligne, sauf pour deux résidences d’une semaine chacune (une par année), qui doivent obligatoirement être réalisées en personne. En plus de suivre les cours de base, les étudiant.e.s peuvent approfondir leurs compétences cliniques dans un domaine de leur choix, comme la contraception, les soins entourant l’avortement, l’utilisation de l’échographie sur le lieu de l’intervention ou l’assistance en chirurgie.

Les modèles de soins adaptés à la pratique sage-femme se répandent en Ontario depuis quelques années. En 2017, la province a choisi de financer des programmes de soins de santé dirigés par des sages-femmes. On trouve aujourd’hui des sages-femmes à la tête de ces programmes dans des centres de santé communautaires et dans le cadre d’équipes de santé familiale, coordonnant des soins postnataux ou pilotant des programmes qui répondent aux besoins sociaux et psychologiques pendant la grossesse, par exemple. D’autres dirigent des unités de naissance dans des hôpitaux. La première de ces unités a ouvert au Canada en 2018 à l’Hôpital Markham Stouffville, et une deuxième est en préparation au Centre universitaire médical de l’Université McMaster. L’Ontario a aussi annoncé en 2017 du financement pour les centres des naissances et les programmes de formation novateurs qui honorent les pratiques traditionnelles dans les communautés autochtones.

Mme Darling reconnaît toutefois que ces initiatives sont des exceptions, ce qui contraste avec ce qu’on observe dans d’autres pays, où l’on trouve beaucoup plus de sages-femmes dans des postes de direction et des rôles cliniques. En Suède, par exemple, les sages-femmes prennent en charge la contraception, le dépistage du cancer du col utérin et les soins liés à l’avortement en plus de fournir des soins prénataux et postnataux et de pratiquer des accouchements.

« Il y a beaucoup de besoins non comblés »

Rebecca Hautala, étudiante inscrite à la maîtrise, travaille dans un centre de santé communautaire de Thunder Bay, en Ontario, où le modèle de soins intègre la pratique sage-femme. Elle fait de la sensibilisation dans l’agglomération urbaine et les collectivités environnantes, collaborant avec des organismes communautaires et des cliniques sans rendez-vous pour amener les gens à se tourner vers la pratique sage-femme plus tôt, et pour que le suivi se prolonge (au lieu du suivi postnatal typique de six semaines, son équipe propose un suivi allant jusqu’à six mois).

Mme Hautala compte profiter de sa maîtrise pour étudier les lacunes dans l’accès aux soins reproductifs à Thunder Bay, y compris les soins liés à la grossesse, à l’accouchement et à la période post-partum et ceux entourant la contraception et l’avortement. « Nous savons d’expérience qu’il y a beaucoup de besoins non comblés. Nous voyons des jeunes aux prises avec des problèmes de drogue, sans médecin de famille, à risque de se retrouver sans toit, et qui n’ont reçu aucun soin prénatal avant l’accouchement. Mais peu de recherche s’effectue sur ces lacunes. »

D’ailleurs, Mme Hautala « pense vraiment que le programme contribuera à étendre la portée de la pratique sage-femme » de façon positive, à la fois pour les patientes et les sages-femmes. Selon elle, le modèle voulant que les sages-femmes puissent pratiquer des accouchements plusieurs soirs par semaine « n’est pas compatible avec tous les stades de la vie professionnelle d’une personne ».

Jasmin Tecson, présidente de l’Association des sages-femmes de l’Ontario et elle-même sage-femme auprès de Seventh Generation Midwives Toronto, se réjouit qu’un programme de cycle supérieur soit enfin offert dans la province. Elle note que les sages-femmes de l’Ontario n’avaient jusqu’ici que deux options aux cycles supérieurs : partir faire une maîtrise à l’étranger ou opter pour des domaines connexes comme les politiques de santé, la santé publique ou le travail social. « Nous sommes toujours à la recherche d’occasions d’enrichir et de diversifier nos compétences. »

Pour un rôle élargi de la profession

Selon Mme Tecson, le travail que font les sages-femmes dans les foyers, les cliniques communautaires et les hôpitaux les positionne particulièrement bien pour contribuer, dans des rôles de premier plan, à faire évoluer les soins cliniques, la recherche et les politiques. « On peut nous appeler à toute heure du jour et de la nuit. En allant chez les gens, en apportant les soins cliniques chez eux, nous sommes à même de constater des besoins et de faire le pont avec d’autres services comme l’aide à l’allaitement, le travail social ou l’accompagnement psychologique. Ce serait formidable qu’il y ait un meilleur partage d’information avec le réseau de la santé. »

« Il reste à espérer que le ministère des Collèges et Universités approuvera le programme », dit Mme Darling, ce qui ouvrirait l’admissibilité aux subventions et aux prêts du Régime d’aide financière aux étudiantes et étudiants de l’Ontario. La province ayant gelé le financement des programmes des cycles supérieurs, le programme est entièrement financé par les droits de scolarité, mais l’aval gouvernemental ouvrirait la voie à un financement provincial futur.

Le lancement de la maîtrise à l’Université McMaster survient un an après l’annulation forcée par l’Université Laurentienne, alors en pleine crise financière, de l’un des trois programmes de premier cycle en pratique sage-femme offerts dans la province. Les deux programmes restants, ceux de l’Université McMaster et de l’Université métropolitaine de Toronto (anciennement l’Université Ryerson), ont accueilli les personnes qui avaient commencé leur formation à l’Université Laurentienne. « Nous espérons qu’une expansion additionnelle du consortium suivra, pour que nous puissions mieux répondre aux besoins des populations étudiantes autochtone, francophone et du Nord. Mais ça prendra du temps », soutient Mme Darling.

Aujourd’hui comme hier, c’est du milieu des sages-femmes lui-même que viennent les appels à élargir le rôle de la profession. « L’Université n’a pas créé ce programme [de maîtrise] parce que des hôpitaux lui disaient “on veut voir des sages-femmes prendre les rênes”, ajoute Mme Darling. Elle vient de la profession, de cette conviction que nous pouvons être des leaders. Les sages-femmes ont beaucoup à offrir, et le Canada leur fait peu de place comparativement à d’autres pays. »

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