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Conseils carrière

L’apport de l’audace et de la créativité à l’éducation

L’exemple de Building 21 de l’Université McGill.

par OLLIVIER DYENS | 21 AVRIL 23

« Les choses qui sont bizarres sont les choses auxquelles vous devez prêter attention. Elles vous indiquent que votre modèle du monde est incomplet. Vous devez chérir les exceptions. »

Mike Levin, Tufts University, dans The New Yorker

ChatGPT, deepfakes, Big Data, capitalisme de surveillance, médias sociaux, chambre d’échos, réchauffement planétaire et pandémie : le monde qui nous entoure ressemble à un tsunami de transformations sans fin. Selon Raymond Kurzweil, nous ferons d’ailleurs l’expérience de l’équivalent de 20 000 ans de changements au cours du XXIe siècle. Comment, alors, donner aux étudiant.e.s les outils qui leur permettront non seulement de répondre à ces transformations, mais aussi de les saisir, de les analyser et de les utiliser afin de créer une société plus juste, équitable et humaine?

Notre système d’éducation n’est pas malade. S’il fait face à de nombreux défis, il n’en reste pas moins que la corrélation entre diplomation et « réussite » (sociale et personnelle) est particulièrement robuste. Cela étant, ce système est-il équipé pour répondre aux transformations phénoménales auxquelles nous faisons face? En fait la question qui se pose est la suivante : « Le système d’éducation universitaire est-il assez riche, assez inventif et assez souple pour offrir aux étudiant.e.s les habiletés critiques, psychologiques et sociales dont ils et elles ont besoin pour faire face aux bouleversements contemporains et futurs? »

Cette première question nous oblige à en poser une deuxième : « Comment introduire l’innovation dans notre système et nos programmes universitaires? »

J’ai occupé pendant une décennie des postes administratifs (vice-recteur adjoint aux études à l’Université Concordia et premier vice-principal exécutif adjoint, études et vie étudiante à l’Université McGill). Je connais donc bien les défis, inquiétudes et tensions qui freinent parfois l’audace et l’innovation, comme la production de résultats. Attention, loin de moi de penser que cette culture soit négative. Elle permet la découverte de fondements, phénomènes et produits dont l’utilité n’est plus à faire. Mais elle peut aussi pousser ceux qui œuvrent dans le milieu universitaire (les étudiant.e.s des cycles supérieurs en particulier) à éviter les recherches les plus risquées, les plus inhabituelles et les plus téméraires. La recherche de solutions aux défis immenses qui nous assaillent ne peut se contenter de parcourir encore et encore les chemins connus.

Voilà pourquoi j’ai créé en 2017 le laboratoire d’innovation Building 21 à l’Université McGill. Ce laboratoire offre aux étudiant.e.s de l’Université une expérience pédagogique, intellectuelle et créative unique qui met non seulement l’accent sur le processus plutôt que sur les résultats, mais les libère aussi de la pression et de la limitation qu’imposent notes et crédits.

Ouvert à tous les étudiant.e.s de l’Université McGill, et ce, jusqu’à un an après l’obtention de leur diplôme, Building 21 est un écosystème d’apprentissage où se rassemblent les disciplines (arts, sciences, médecine, musique, etc.), les méthodes (théoriques, pratiques, appliquées et fondamentales) et les niveaux (du baccalauréat au doctorat). À Building 21, les étudiant.e.s utilisent la poésie pour discuter de la physique, la science pour explorer la beauté, la technologie pour réfléchir à ce que signifie être humain ou la biologie de l’évolution pour comprendre le capitalisme, et manient ces entrelacements afin de sillonner l’espace des possibilités et trouver de nouvelles solutions à de nouveaux problèmes. Dans ce laboratoire inédit, un étudiant de premier cycle en littérature débat et collabore avec une étudiante de deuxième cycle en neuroscience et une doctorante en physique.

Le fer de lance de Building 21 est le programme de bourses BLUE (Beautiful, Limitless, Unconstrained Exploration). Le programme BLUE, fondé sur une pédagogie d’apprentissage réciproque où tous sont à la fois apprenants et enseignants, est un stage rémunéré de huit à 10 semaines pendant lequel ces jeunes universitaires travaillent, en collaboration avec des professeur.e.s et des chercheurs et chercheuses, sur un projet de leur propre conception qui dépasse les frontières disciplinaires et explore des idées non conventionnelles. Par l’entremise du programme BLUE, ces universitaires en formation sont invité.e.s à travailler sur leurs idées inédites et leur désir de créer un monde juste, équitable et durable. Encouragés à échanger librement, à débattre, à explorer sans limite et à se soutenir mutuellement, tous ceux qui fréquentent notre laboratoire sont appelés à faire preuve de curiosité, de tolérance et de créativité ainsi qu’à réfléchir au-delà des méthodes, approches et modèles convenus.

Pour ce faire, nous les plongeons dans un environnement riche d’idées, de questions et de débats grâce à des activités et des discussions telles que Radical Futures, I’m Not Sure et Knowledge, Wonder and Awe (ou nous débattons de questions telles « Qu’est-ce que le langage? »,  « Qu’est-ce que le sublime? »,  « Un programme informatique peut-il écrire un poème émouvant? » ou  « À quoi ressemblera un monde gouverné par les femmes? »); nous leur faisons rencontrer des chercheurs et chercheuses tel.le.s que David Krakauer, Gabriella Coleman et Antonio Zadra; nous les formons à créer des balados, des mondes de réalité virtuelle et des vidéos; nous les soutenons dans leur création de projets indépendants tels NeuroTech, Encode Justice AI, le collectif de poésie francophone ou Map the System, et nous collaborons avec des initiatives internationales, comme la MasterCard Scholars Foundation ou la Tanenbaum Open Science Initiative.

Notre but est de guider les étudiant.e.s. à réfléchir de façon multidimensionnelle selon les idées, les théories et les perspectives du plus grand nombre de disciplines possibles. Nous cherchons à former des universitaires qui célèbrent la complexité, qui sont sceptiques face à la simplicité et la linéarité, et qui saisissent que la résolution de problèmes exige non seulement la rigueur et la maîtrise d’habiletés disciplinaires, mais aussi l’inventivité, l’audace, l’imagination et la collaboration.

Bien que nous souhaitions que l’expérience de Building 21 soit ouverte et disponible à tous et à toutes, nos ressources et le nombre de bourses BLUE que nous offrons sont néanmoins limités. C’est pourquoi les étudiant.e.s de l’Université McGill peuvent également s’impliquer en tant que fellow et investir de cinq à 10 heures par semaine à la fois dans leur projet et à Building 21, ou simplement en tant que participant occasionnel à nos activités, conférences et discussions. Mais quel que soit leur statut, les étudiant.e.s doivent d’abord rencontrer Anita Parmar (codirectrice) ou moi-même, afin de mieux comprendre les rôles et les responsabilités qui reviennent à chacun.e.

À Building 21, nous sommes conscients que la focalisation, la spécialisation, la recherche de résultats et le développement d’habiletés techniques et disciplinaires précises sont non seulement nécessaires, mais aussi essentiels. C’est par ceux-ci que nous créons des vaccins, que nous découvrons des matériaux moins polluants, que nous combattons le cancer. Mais l’audace, l’exploration risquée, la liberté d’explorer, la multidisciplinarité et la multidimensionnalité de la pensée sont aussi des caractéristiques essentielles à la recherche de pointe. C’est pourquoi, Building 21 tente de joindre les deux dimensions fondamentales de la pensée universitaire, celle de la focalisation et celle de l’exploration multiple. Car c’est ainsi, croyons-nous, que nos étudiant.e.s trouveront les solutions aux problèmes nouveaux et étonnants auxquels notre monde est confronté.

Fondateur de Building 21, Ollivier Dyens est professeur titulaire au Département des littératures de langue française, de traduction et de création de l’Université McGill. Il a aussi été membre du Conseil supérieur de l’éducation du Québec entre 2010 et 2014.

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