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CONSEILS CARRIÈRE

Thèse terminée et thèse interminable

Comment savoir que l’œuvre est parachevée et qu’il est temps de passer à l’étape suivante.

par YVES LABERGE | 02 AVRIL 14

L’aventure de la préparation d’une thèse de doctorat implique nécessairement une sortie hors des sentiers battus, la découverte de territoires inexplorés ou la création d’une œuvre originale. Puisque la plupart des thésards en sont forcément à leur première thèse, beaucoup peuvent se demander à quel moment ils auront réellement achevé leur recherche et leur rédaction. Comment savoir que l’œuvre est parachevée et qu’il est temps de passer à l’étape suivante (c’est-à-dire avoir répondu aux questions soulevées au début de la recherche)? C’est le moment où les candidats au doctorat ont l’assurance d’avoir innové dans leur domaine en apportant des connaissances absolument inédites.

Cependant, on constate que la durée des études de troisième cycle outrepasse régulièrement les délais prescrits par les facultés : beaucoup de thésards prolongent indûment leurs recherches ou dépassent le temps consacré à la rédaction. Les causes de ce problème relativement fréquent peuvent être multiples. Loin d’être oisifs, ils sont souvent fascinés par leur sujet de recherche et se font quelquefois avaler par un projet trop vaste, effervescent, ou mal délimité. Le résultat est cependant le même : au lieu d’être terminée dans les délais, la thèse devient interminable.

Le moyen le plus efficace pour éviter une thèse interminable reste la prévention.

Il est possible de résoudre le problème de la thèse interminable, et comme dans plusieurs domaines de la vie, le moyen le plus efficace reste la prévention.

En fait, beaucoup de chercheurs poursuivent durant toute leur carrière leur interrogation initiale amorcée durant leurs études de troisième cycle, mais il convient de savoir s’arrêter (du moins provisoirement) pour régler cette série d’étapes incontournables dans la vie d’un chercheur (rédaction, dépôt, soutenance, ultimes corrections, publications découlant de la thèse). Il sera toujours possible de revenir sur son travail antérieur et prolonger sa recherche doctorale une fois le diplôme obtenu.

Dans certains cas, le projet était au départ mal délimité ou voulait trop embrasser d’un seul coup. Ce problème de délimitation aurait normalement dû être évité au moment de la maîtrise, qui demeure d’abord et avant tout un exercice visant à bien cerner un sujet donné, beaucoup plus que d’apporter de nouvelles connaissances. N’évalue-t-on pas d’abord les mémoires de deuxième cycle pour leurs qualités méthodologiques?

Il arrive que les thésards soient emportés par le flot constant d’articles touchant leur sujet de recherche. C’est particulièrement le cas lorsque la thèse touche un sujet d’actualité où chaque nouvelle publication dans les revues spécialisées risque de bouleverser le paradigme dans lequel on s’inscrit. En conséquence, la lecture de chaque nouvel article pousse à ajouter une phrase ou une énième note en bas de page.

Dans d’autres cas, le thésard sentira que son échantillonnage semble trop restreint, trop limité, ou trop peu représentatif pour illustrer son hypothèse de départ. C’est une critique facile et malheureusement fréquente que l’on peut recevoir de son entourage ou de collègues qui ne sont pas familiers avec un sujet. La tentation pour le thésard insatisfait serait alors de procéder à une enquête plus large ou de distribuer plus largement son questionnaire. On veut augmenter, voire doubler le nombre de personnes interrogées. Il convient de distinguer les ajustements justifiables de l’obsession du sondage parfait et de la mesure incontestable, qui n’existera jamais.

C’est à l’étudiant, mais aussi au directeur de thèse d’évaluer (et de réévaluer en cours de route) l’ampleur et les limites d’un projet de doctorat qui prendra inévitablement des détours et comportera certainement des imprévus (négatifs et positifs). L’expérience d’un directeur de recherche est cruciale dans son évaluation d’un projet trop ambitieux, en tenant compte de la capacité d’approfondissement du thésard. En dépit de la meilleure des planifications, on ne soupçonne jamais toutes les surprises que réserve la recherche. Il revient au directeur de thèse de mesurer le degré d’approfondissement nécessaire.

Mais il appartient surtout au thésard de savoir en cours de route comment s’ajuster aux exigences de son patron de recherche, de détecter les attentes disproportionnées ou de distinguer les cas excessifs entre les deux extrêmes : celui qui veut en finir au plus vite et l’autre qui au contraire demandera sans cesse des ajouts ou exigera de recommencer certaines étapes de la recherche par pur plaisir intellectuel. Il faut se méfier d’un directeur de recherche trop ambitieux qui vous promet au départ de faire de votre thèse « un voyage intellectuel passionnant » : il a tout son temps, mais pas vous.

Prévention, planification, délimitation, vigilance et réévaluation sont les maîtres-mots pour en arriver à terminer une thèse. Dans bien des cas, toute la démarche doctorale se déroule adéquatement, même si le thésard doit au fil des ans passer par une multitude d’états d’âme successifs : solitude, doutes, impasses, fatigue face à son sujet, insatisfaction continuelle devant ses résultats, isolement dans son champ de spécialisation, impression de ne rien apporter d’utile, sentiment d’impuissance face à un défi trop ambitieux, mais aussi la jubilation devant la découverte et le travail accompli. Par inexpérience ou simplement en raison des exigences démesurées d’un directeur ou les contradictions d’un comité de supervision, la thèse devient parfois interminable. Et c’est toujours le thésard qui en fait les frais. Pour paraphraser Woody Allen, une thèse interminable, c’est long, surtout vers la fin.

Yves Laberge détient un doctorat en sociologie et a fait partie du conseil d’administration d’une association d’étudiants aux cycles supérieurs, l’Union des gradués inscrits à Laval (UGIL), devenue AÉLIÉS, à Québec.

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