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À MON AVIS

Débat : Doctorants, le piège
de « se voir déjà en haut de l’affiche »

Il faudrait encourager les doctorants à réfléchir plus à leur avenir professionnel.

par JEAN-YVES OTTMANN | 06 AOÛT 19

Cet article a été publié à l’origine sur le site Web La Conversation. Lisez le texte original

Une controverse s’est engagée ici sur la manière dont les doctorants de Sciences de gestion conduisent et vivent leur thèse, au départ critiqués de « ne plus être rock’n’roll ». Plusieurs éclairages ont été proposés, entre autres sur « la résilience hip-hop » des doctorants d’aujourd’hui. Le débat s’est assez rapidement structuré sur l’idée que le marché de l’emploi des jeunes docteurs expliquait leurs choix, notamment la « course aux étoiles ». La difficulté à obtenir un poste académique à la fin de sa thèse serait la source de tous les maux.

J’ai néanmoins le sentiment que l’ensemble du débat s’est construit sur un postulat qu’il faudrait interroger. Les contributeurs semblent dire que le doctorat a vocation à être des années de découverte et de cheminement émerveillé dans les hautes sphères du savoir… Une position tout à fait discutable : si une thèse peut se dérouler ainsi, et c’est souhaitable, ce n’est pas son objectif premier. Il est essentiel de revenir sur les objectifs premiers du doctorat.

Le doctorat : une transition avant tout

Le doctorat est « une formation à et par la recherche et une expérience professionnelle de recherche », sanctionnée d’un diplôme. En cela c’est avant tout une transition professionnelle. Une étape qui permet d’accéder à une profession, chercheur, par l’acquisition de compétences et qualifications. Il n’est bien sûr pas interdit de faire une thèse « pour le plaisir », ou d’y voir une « expérience professionnelle de recherche » avant tout. Toutefois, il est légitime de penser que la majorité des doctorants rejoignent le cursus pour faire carrière dans la recherche.

La difficulté à obtenir un poste est donc un enjeu central. C’est d’ailleurs le consensus issu de la controverse citée. A ce sujet, je trouve éclairants les apports d’une recherche conduite sur la situation des doctorants en sciences « dures », les « thésards ». L’incertitude professionnelle de ces derniers est encore plus forte qu’en Sciences de gestion.

Quand la thèse ne tient pas sa promesse

Il ressort en premier constat de cette recherche que la transition professionnelle de ces doctorants est « impossible », à la vue du nombre de postes académiques disponibles. Nous avons la chance en Sciences de gestion de ne pas être dans cette situation, mais la néo-libéralisation de l’enseignement supérieur tend le système, ce qui autorise un parallèle.

Le second constat de ce travail est que la transition professionnelle des doctorants de sciences dures tend à être « oubliée » par les institutions, qui, face aux difficultés de la profession, continuent pourtant à former un nombre élevé de doctorants, et spécifiquement à un futur de chercheur académique.

On peut pourtant facilement envisager d’accéder après un doctorat à des postes de chercheurs non-académiques (administrations publiques, industrie et entreprises, associations et ONG), de coordination scientifique (ministères, agences scientifiques), de soutien à la recherche (gestion de projets scientifiques d’envergure, recherche de financements), d’enseignement (responsabilité de programme ou d’institution), etc. Or, ces activités tendent à être ignorées ou décrédibilisées comme carrières souhaitables en sortie de doctorat.

Par ailleurs, tout le monde ne peut ou ne veut pas être en haut de l’affiche. On peut aussi être un musicien heureux ou un producteur utile. Il convient même de noter que je contribue à ce que je critique en plaçant le chercheur « en haut de l’affiche », alors qu’il n’est en réalité qu’un rouage parmi d’autres d’un système complexe et collectif.

Dans un deuxième temps, cela passe par le fait que les doctorants sont rarement encouragés, et encore moins obligés, à consacrer du temps à préparer leur transition professionnelle : seules comptent leurs recherches. Pourtant, développer des compétences transversales, prendre des responsabilités de gestion de projet ou d’encadrement, investir le champ de la vulgarisation scientifique ou l’enseignement sont des stratégies pertinentes. On pourrait parler de développer son employabilité de chercheur, d’enseignant, de coordinateur scientifique ou de communiquant.

Toujours pour continuer l’analogie, qu’on soit hip-hop ou rock’n’roll, il faut savoir comment brancher une enceinte. Sinon, il y a de fortes chances que votre premier concert soit une catastrophe.

La souffrance des doctorants

En l’état, et c’est le troisième enseignement de l’étude de doctorants de sciences dures, le fait que la transition professionnelle soit « impossible » et « oubliée » conduit les thésards à devoir composer avec une situation de souffrance, au sens d’un cadre théorique de psychodynamique du travail.

Ajoutons à cette incapacité à se projeter dans un futur souhaité d’autres difficultés, dont des doctorants dressent une longue liste : précarité, pauvreté, stress, incertitudes… Ce qui n’est pas nouveau en sciences dures.

Or, face à une situation de souffrance professionnelle, un travailleur va mettre en place des mécanismes de défense, individuels ou collectifs. Ainsi, les doctorants qui ont participé à la controverse ont mis en avant le fait que c’est d’être intégré à un collectif de travail de qualité qui leur permettait de faire preuve de résilience.

Toutefois, une des défenses individuelles les plus fréquentes face à une souffrance professionnelle est le déni. Deux stratégies de « déni de la transition » semblent ressortir particulièrement chez les doctorants.

Des mécanismes de défense fréquents…

Le premier mécanisme de défense des doctorants est le fait de vivre dans le présent. Une thèse ne dure que trois ans (théoriquement), ce qui est court. La charge de travail à assurer sur cette période est conséquente, et les jalons nombreux et complexes. Une bonne conduite de projet est donc nécessaire, en se projetant dans le futur, en veillant à s’imposer des délais et en les tenants. C’est d’ailleurs là un des réels enseignements de la thèse et c’est une évidence en sciences dures.

Pourtant, les doctorants « vivent dans le présent ». Il suffit de voir à quel point ils se tendent à la question « tu termines quand ? », qui est pourtant évidente et légitime ! Quel doctorant de gestion commence aujourd’hui sa thèse avec un rétro-planning sur trois ans (quitte à ne pas le tenir, bien entendu) ? Comment se fait-il que des doctorants de gestion n’appliquent pas les méthodes de gestion de projet qu’on enseigne pourtant dans nos cursus ? Parce qu’ils se protègent ainsi de la souffrance de leur situation.

Le second mécanisme est la survalorisation de l’intérêt scientifique de la thèse. S’il est normal et souhaitable d’être engagé dans son sujet, on constate chez nombre de doctorants que cela va bien au-delà. Ils sont réellement obnubilés par leur sujet, y compris si l’ampleur ou les enjeux de ce dernier sont… modérés.

C’est une stratégie de défense psychique forte pour un doctorant de se dire qu’il « travaille sur un sujet passionnant et contribue à des avancées majeures de sa discipline » alors que la réalité est qu’il produit un travail de recherche à la robustesse incertaine sur un sujet méconnu dans le but de rédiger un document qui, globalement, ne sera pas lu (qu’on me permette un peu d’ironie).

Ce que les doctorants pourraient assumer et affirmer comme une étape de formation et d’accès à la profession, avec toutes les limites prévisibles associées, n’est pas tenable sans garantie de cet accès. Se focaliser sur les abstractions théoriques de sa thèse permet de ne pas penser à ses incertitudes pratiques.

… et des mécanismes contre-productifs

Le souci est que ces mécanismes sont contre-productifs pour la dimension de transition professionnelle du doctorat.

Se projeter dans le futur est nécessaire pour se prévoir des marges de sécurité et de confort. Plus encore, se projeter dans un emploi futur est nécessaire pour construire son employabilité.

De même, survaloriser l’intérêt scientifique de sa thèse ne motive pas à se former à des éléments périphériques, perçus comme « moins importants ». Pourtant, ce sont eux qui permettront d’accéder à un emploi.

Ma contribution à cette controverse est donc de questionner les objectifs d’un doctorat plutôt que son déroulement. Si au lieu de dire aux doctorants qu’ils doivent davantage profiter de leurs années de thèse, on faisait en sorte que ces années de thèse leur garantissent un futur ?

Dans ce raisonnement, si la carrière académique est difficile d’accès et que tous ne peuvent être élus, il faut que la thèse ouvre à d’autres choses. Faisons du doctorat une formation de qualité pour un ensemble de professions liées à la science et à la recherche et non uniquement une introduction au poste précis d’enseignant-chercheur.

En sciences de gestion comme en sciences dures, les perspectives ouvertes par l’obtention d’un doctorat sont riches et nombreuses. En cela, il est indigne que les institutions laissent à la responsabilité individuelle des doctorants la charge de leur futur, développant ainsi les craintes et les souffrances associées. D’autant que les mécanismes de défense liés empêchent encore plus les doctorants de se construire un futur. Quand bien même ils seraient résilients.

Remettre au centre de la formation doctorale sa dimension de transition professionnelle, au détriment de sa valorisation comme expérience individuelle et quasi-métaphysique, serait ainsi une voie possible pour rendre, de nouveau, le doctorat rock’n’roll.

Jean-Yves Ottmann est un chercheur en sciences du travail, à l’Université Paris Dauphine – PSL.

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