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À mon avis

La cocréation comme moyen de radicalement réinventer les notions d’appartenance et d’épanouissement

En travaillant aux affaires étudiantes, nous avons la chance d’user de créativité et du cadre unique de notre travail pour aller à la rencontre des étudiant.e.s marginalisé.e.s et sous-représenté.e.s et pour leur offrir un soutien.

par PUNITA LUMB | 06 DÉC 23

Aux premières loges du parcours postsecondaire des étudiant.e.s, les professionnel.le.s des affaires étudiantes jouent un rôle qui leur permet d’offrir un accompagnement qui sort des sentiers battus.

Or, cet environnement exige aussi de composer avec les structures en place, inévitablement marquées par le legs colonial et des rapports de force oppressifs, qui définissent le soutien offert et la manière de favoriser le développement universitaire et personnel, les offres complémentaires aux programmes d’études et les services. Comment peut-on alors trouver dans notre travail des moyens pour déconstruire les systèmes institutionnels oppressifs? En ce qui concerne les activités complémentaires, il peut être judicieux de réfléchir aux occasions qui se présentent pour les étudiant.e.s, celles qui leur permettent une réappropriation et une intégration globale de leur expérience du savoir, de leurs identités et de leur vécu dans toute sa complexité, et celles qui admettent des façons d’être en communauté qui remettent en question les hiérarchies oppressives.

On doit aussi se rappeler que nous ne réinventons rien – la résistance à l’oppression ne date pas d’hier. Dans leur article The University and the Undercommons, publié en 2004, Fred Moten et Stefano Harney expliquent que des zones de résistance ou de fracture sont déjà une réalité établie au sein des systèmes organisationnels et qu’il vaut mieux tirer profit des efforts déployés, et même y contribuer. La notion de undercommons – ou patrimoine parallèle – qu’ils proposent s’articule autour de la notion d’un espace social servant de refuge pour les personnes rejetées par les universités ou marginalisées. Tout comme la notion, qui offre une interface de collaboration, d’opposition ou de médiation avec le milieu universitaire, on peut concevoir les affaires étudiantes comme une sphère sociale agissant comme point d’intersection avec les terrains du patrimoine parallèle. Ainsi, comment peut-on composer avec ces fractures propices à la réinvention radicale des notions d’appartenance et d’épanouissement?

Au fil de plusieurs années de collaboration avec de nombreux groupes étudiants, mon travail a touché à des enjeux comme le harcèlement, les violences sexuelles, la santé mentale, la misogynie, le racisme et l’islamophobie. Le travail a toujours commencé par une série d’échanges sur la façon d’établir un terrain propice à la solidarité, où les étudiant.e.s peuvent aborder des sujets délicats comme l’identité, les traumatismes de l’histoire coloniale et les conflits. Il s’agit de contextes fragiles, qui amènent une prise de conscience peu aisée des embûches, des ruptures et de la trame politique qui meublent les communautés étudiantes elles-mêmes.

Plus spécifiquement, je pourrais donner l’exemple de ma collaboration avec des groupes de communautés de l’Asie du Sud, où des étudiantes voulaient explorer à leur façon des approches de guérison en tant que femmes racisées. Elles souhaitaient se réapproprier leur force et leur résilience tout en réagissant à l’oppression des sociétés patriarcales. Fait intéressant, elles ne se sont pas inspirées des conceptions occidentales d’émancipation, mais se sont tournées vers leurs traditions, leurs croyances spirituelles, l’héritage de leurs tantes et d’autres sources pour établir leur propre cadre d’émancipation. Elles n’avaient aucune hésitation quant à leurs convictions et à leurs besoins. Leur défi était plutôt d’arriver à se faire comprendre.

Lors d’une autre collaboration, nous travaillions à aborder le sujet de l’islamophobie; au fil d’une année d’échanges et de préparation, nos discussions se sont enrichies. Les étudiant.e.s ont expliqué vouloir évoluer dans des lieux où leur identité ne serait pas limitée à celle de victimes de racisme. En plus de lutter contre le racisme et l’islamophobie, le groupe voulait conscientiser les autres quant à l’aliénation que certaines conceptions des choses leur imposaient, même dans des discours sur l’équité, la diversité et l’inclusion bien intentionnés qui représentent des groupes d’une certaine façon, par exemple comme des victimes ou des personnes marginalisées à cause du manque d’inclusion. Les étudiant.e.s se réclamaient d’une identité qui surpasse amplement cette vision et affirmaient que la violence subie à différentes échelles n’était pas une simple question d’inclusion. En dialoguant sur ces sujets et en planifiant les activités, nous avons réorienté nos énergies pour non seulement aborder les différentes facettes du racisme, mais pour aussi mettre de l’avant la force collective issue des racines historiques et culturelles des communautés étudiantes.

Toute la population étudiante était invitée à participer à ces différentes collaborations. Les termes, concepts culturels, silences et émotions qui surgissaient étaient toutefois rarement expliqués ou communiqués. Cette constatation m’a profondément frappée : très souvent, les programmes axés sur la diversité sont pensés de façon à faire comprendre les expériences de l’autre et à les rendre digestes pour la population blanche. Par exemple, une étudiante qui n’appartenait pas au groupe avait participé comme alliée à un événement contre l’islamophobie et, lorsqu’elle revenue sur l’expérience avec moi, elle a mentionné être perplexe quant au fait que les étudiant.e.s recourent à l’humour pour parler de racisme. Lors de l’événement, les étudiant.e.s racialisé.e.s et de la communauté musulmane s’étaient réapproprié leur expérience et l’humour est souvent utilisé comme outil de résistance en réaction à différentes manifestations de phobies et de racisme. Les questions de l’étudiante m’ont fait réaliser qu’il est rare pour des étudiant.e.s blanc.he.s de se retrouver sur un terrain qui n’est pas orchestré autour de leur expérience personnelle ou majoritairement influencé par celle-ci et où l’expérience de l’autre n’est pas vulgarisée pour la perspective blanche.

À partir de ces apprentissages, j’ai tiré quelques éléments clés importants à considérer par le personnel aux affaires étudiantes lors de la planification d’activités.

  • Valoriser le paradigme relationnel et non celui de la productivité : Étant donné que le milieu universitaire s’inscrit dans le schéma néolibéral, il s’exerce une pression quant à l’obtention de résultats concrets, en suivant un échéancier bien serré. Mais tisser des liens et des relations de confiance prend du temps et, souvent, il n’y a pas de résultats quantifiables instantanés. On doit absolument trouver l’équilibre entre ces deux impératifs pour répondre aux besoins des étudiant.e.s et offrir un terrain propice à la transformation.
  • Ne pas institutionnaliser, mais faire résonner : Il y a un équilibre délicat et difficile à trouver entre la mise de l’avant des perspectives étudiantes et la préservation de l’authenticité propre au terrain qui les accueille. Comment éviter de s’approprier des contextes sans le vouloir lorsqu’on nous accueille dans les milieux du patrimoine parallèle, tout en s’assurant que les changements institutionnels soient façonnés de manière pérenne par les discussions? Comment mettre notre position et nos ressources à profit pour faire résonner les apprentissages et les initiatives du patrimoine parallèle? En répondant à ces questions, on peut commencer à imaginer les formes que peuvent prendre nos interventions et nos responsabilités à l’égard des étudiant.e.s.
  • Miser sur la transparence : Il est essentiel de délimiter avec transparence le type de soutien offert aux étudiant.e.s. En communiquant clairement les limites sur le plan du contexte institutionnel, des ressources et du temps disponible, on peut cadrer les attentes et établir un lien de confiance. La transparence implique d’indiquer qui est responsable du travail accompli et comment. Comme professionnel.le.s, nous pouvons aller à la rencontre des étudiant.e.s et les soutenir.
  • Retirer son chapeau de spécialiste : Souvent, nous établissons le contact avec les étudiant.e.s en proposant des ateliers et d’autres activités à titre de spécialistes qui mènent le bateau. Personne ne remet en question l’expertise accumulée au fil de nos années de travail, mais il faut arriver à prendre un pas de recul et laisser ce chapeau de côté dans les moments de collaboration et de cocréation. Les apprentissages faits auprès des étudiant.e.s lors de nos échanges, et les réflexions sur soi et sur les possibilités dans les affaires étudiantes qui en émergent, représentent une belle leçon d’humilité.
  • Accepter l’inconnu : Les terrains de rencontre établis en collaboration avec les étudiant.e.s marginalisé.e.s permettent de profonds apprentissages dans le non-dit et mettent en lumière des expériences insaisissables pour la majorité. Il importe de reconnaître qu’on ne peut tout savoir, même comme personnes-ressources qui se consacrent au soutien de ces contextes d’apprentissage. Il peut aussi être pertinent de réfléchir aux motifs à invoquer pour justifier les ressources investies dans l’organisation des activités, sans céder à la pression de l’établissement de vouloir tout connaître, recueillir, mesurer et évaluer – même ce qui nous échappe.

En travaillant aux affaires étudiantes, nous avons la chance d’user de créativité et du cadre unique de notre travail pour aller à la rencontre des étudiant.e.s marginalisé.e.s et sous-représenté.e.s et pour leur offrir un soutien. Si l’on veut une réelle collaboration et créer ensemble des moments propices à la transformation, on doit toutefois accepter de sortir de notre zone de confort et de notre champ d’expertise.

Punita Lumb est directrice de l’implication et de la vie étudiantes à l’Université de Toronto à Scarborough.

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