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À MON AVIS

Le coût de la liberté universitaire

Nous tendons à nous concentrer sur les droits qui sont associés à la liberté universitaire plutôt que sur la raison pour laquelle elle existe en premier lieu.

par SHANNON DEA | 06 FEV 19

La liberté universitaire n’est pas gratuite. Ce que j’entends par là se résume en deux principes peu populaires :

  1. Tout le monde n’a pas droit à la liberté universitaire.
  2. Ceux qui y ont droit doivent assumer les responsabilités connexes.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons que la liberté universitaire est ce qui permet aux chercheurs et, par conséquent, aux universités de rechercher la vérité et de faire avancer les connaissances dans l’intérêt de la société. Il est facile de l’oublier. Le fait que nous n’invoquions cet objectif que lorsque la liberté universitaire est menacée pourrait expliquer pourquoi nous avons tendance à nous concentrer sur les droits rattachés à la liberté universitaire plutôt que sur la raison pour laquelle elle existe en premier lieu.

Toutefois, cette raison se trouve dans nos déclarations sur la liberté universitaire les plus importantes et les plus influentes.

L’American Association of University Professors (AAUP), dans sa fameuse « Déclaration de 1940 », affirme que :

Les établissements d’enseignement supérieur sont dirigés pour le bien commun et non dans l’intérêt d’un seul professeur ou d’un établissement en général. Le bien commun dépend de la quête de la vérité et de sa diffusion, en toute liberté.

 

La liberté universitaire est essentielle à ces fins et s’applique à la fois à l’enseignement et à la recherche.

L’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU) prend une position similaire dans son énoncé de principes sur la liberté universitaire :

L’établissement d’enseignement œuvre pour le bien commun de la société en contribuant à la quête et à la diffusion du savoir et des idées et en encourageant les membres du personnel académique et les étudiants à penser et à s’exprimer en toute indépendance. La liberté académique est indispensable pour arriver à ces fins.

Finalement, voici la Déclaration sur la liberté universitaire d’Universités Canada :

La liberté universitaire est indissociable du mandat des universités en matière de recherche de la vérité, de formation des étudiants, de diffusion du savoir et de compréhension de la nature des choses.

 

[…]

 

La liberté universitaire revêt une réelle importance sur le plan social. Elle est essentielle à la préservation du rôle des universités au sein d’une société démocratique. Les universités œuvrent à la recherche de la vérité et à sa transmission à autrui, étudiants et grand public compris. Dans ce but, les professeurs doivent être libres de prendre des risques sur le plan intellectuel et d’aborder des sujets controversés dans le cadre de leur enseignement, de leurs recherches et de leurs activités savantes.

Ces extraits nous enseignent surtout que la liberté universitaire ne représente pas simplement un avantage négocié pour les professeurs comme le salaire ou l’assurance médicaments. Ce mécanisme permet plutôt aux universités de réaliser leur mission sociale essentielle de quête de la vérité et de progrès du savoir. En considérant la liberté universitaire sous l’angle de cette mission, nous comprenons plus aisément les raisons pour lesquelles elle ne touche que certains membres du personnel de l’université, c’est-à-dire les professeurs.

Les professeurs ne sont pas les seules personnes importantes dans les universités. Toutefois, en raison de leurs titres de compétence et de leur poste, ils jouent un rôle prédominant dans la quête de la vérité et la progression du savoir. Les titres de compétences et le poste, voilà les éléments fondamentaux. Je suis professeure de philosophie, un poste qui exige un doctorat. Toutefois, ce doctorat à lui seul ne me donne pas droit à la liberté universitaire. Si, après l’obtention de mon doctorat, j’avais choisi de travailler à l’entretien horticole des terrains de l’université, je n’aurais pas besoin de liberté universitaire et n’y aurais pas droit, car je ne contribuerais pas à la mission de recherche de l’établissement.

La liberté universitaire est complexe. Elle est constituée d’un nombre d’autres libertés, par exemple la liberté de décider des programmes et des méthodologies de recherche; de réaliser un projet de recherche; de diffuser les résultats d’activités savantes; de prendre part à des discussions extra-muros; de critiquer l’université et de ne pas être soumis à la censure.

Les professeurs titulaires ont une liberté universitaire complète puisqu’ils ont toutes ces libertés. De mon point de vue, d’autres membres du personnel universitaire, grâce à la combinaison de leur expertise et de leur poste, jouissent aussi, à différents degrés, de certaines des libertés mentionnées ci-dessus. Une doyenne, par exemple, a la liberté de choisir son programme de recherche, mais n’a pas nécessairement la liberté de critiquer l’université en raison de son rôle d’administratrice. Un étudiant est tout à fait libre de critiquer l’université. Toutefois, il ne l’est pas lorsque vient le temps de décider de son programme de recherche, car il dépend alors du professeur dont la subvention permet de financer la recherche.

Je perçois parfois la liberté universitaire comme un ensemble de curseurs placés sur une échelle allant de « minimum » à « maximum ». Selon ce modèle, les curseurs des professeurs titulaires sans poste administratif sont généralement réglés à la valeur maximale, tandis que ceux du reste du personnel sont placés à des réglages divers, pour la plupart dans la partie inférieure de l’échelle. En 2017, lorsque la controverse à propos de Lindsay Shepherd, à ce moment assistante à l’enseignement, a éclaté à l’Université Wilfrid Laurier, certains professeurs ont déclaré que les assistants à l’enseignement détiennent la liberté d’expression, mais pas la liberté universitaire. Ils ont affirmé que la liberté universitaire n’appartient qu’aux professeurs. Je ne suis pas d’accord.

Je pense que les assistants à l’enseignement jouissent de liberté universitaire, mais que, en raison de leurs compétences et de leur poste, leurs curseurs sont réglés plus bas sur l’échelle que les professeurs. Apprendre tout en participant à la mission savante de l’université est l’une des composantes des études supérieures. Il est donc approprié que les étudiants aux cycles supérieurs obtiennent graduellement plus de latitude en matière de liberté universitaire, à mesure qu’ils avancent dans leur parcours et acquièrent des compétences. Voici une métaphore en guise d’exemple : les nouveaux conducteurs peuvent seulement apprendre à conduire en conduisant, mais ce qu’ils ont droit de faire est limité jusqu’à ce qu’ils aient passé les examens appropriés.

Dans le milieu universitaire, dès que vous pouvez respecter le code de la route, vous obtenez un permis assorti de tous les privilèges : réaliser des activités savantes d’une manière honnête, éthique et conforme aux normes de la discipline ou sous-discipline. Vous devez entre autres vous acquitter de vos fonctions d’enseignement; noter équitablement les travaux des étudiants; soumettre vos travaux à l’évaluation par les pairs; diffuser les résultats de recherche honnêtement; citer adéquatement la contribution d’autres chercheurs et prendre les précautions nécessaires pour ne pas tenir de propos erronés sur les compétences ou le poste de quelqu’un, par exemple, en affirmant clairement que la déclaration extra-muros d’une personne n’exprime pas la vision de l’université. Les chercheurs qui utilisent des sujets humains ou des animaux doivent aussi obtenir l’approbation du comité d’examen de leur établissement ou du comité indépendant d’éthique – il s’agit d’un sujet d’actualité en raison des nouvelles concernant Peter Boghossian, un philosophe ayant participé au canular des « affaires plaintives » qui a contrevenu à cette règle.

Les deux types de limites que j’ai établies (qui déterminent qui a droit à la liberté universitaire et ce que les chercheurs peuvent en faire) découlent directement de la raison d’être de la liberté universitaire. Celle-ci existe en effet pour que la société puisse, grâce aux universités, mieux comprendre le monde. Comme membres du personnel de l’université, nous appuyons cette perspective par l’éducation et le savoir-faire, dans le cadre des postes auxquels nous sommes nommés et par la réalisation de nos tâches de manière responsable. Ainsi, la liberté universitaire, contrairement aux droits de la personne, n’est pas innée ni inaliénable. Nous, les professeurs, l’obtenons grâce à un travail ardu et nous devons continuer à la mériter.

Ainsi, il faut rappeler que la majorité des professeurs actuels ne sont pas protégés par la permanence et que, de ce fait, leur liberté universitaire n’est pas entièrement protégée. Si, comme le déclarent l’AAUP, l’ACPPU et Universités Canada, la mission d’un établissement dépend de la liberté universitaire de ses professeurs, alors le rôle de plus en plus grand que jouent les chargés de cours n’est pas seulement injuste envers ces derniers, mais il devient aussi une menace au but premier de l’université. Un troisième principe peu populaire vient donc s’ajouter aux deux autres :

  1. Tout le monde n’a pas droit à la liberté universitaire.
  2. Ceux qui y ont droit doivent assumer les responsabilités connexes.
  3. Limiter la permanence à une minorité de professeurs trahit la raison principale pour laquelle les universités existent.

Lorsque les universités ne pourront plus remplir leur mission sociale, la société ne leur devra plus rien en retour.

Shannon Dea est professeure agrégée en philosophie et vice-présidente de l’association du corps professoral de l’Université de Waterloo.

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