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À MON AVIS

Les femmes universitaires doivent accepter de s’exprimer en tant qu’expertes

par MEREDITH DAULT | 01 SEP 16

Quand Naila Keleta-Mae a décidé de donner un cours axé sur la chanteuse Beyoncé, elle s’attendait à ce que cela suscite un certain intérêt de la part des médias. Elle ne s’attendait pas en revanche, comme ce fut le cas, à passer des nuits à rédiger des articles pour des journaux ou à être interviewée par la BBC. Professeure de théâtre et de mise en scène à l’Université de Waterloo, Mme Keleta-Mae en a profité pour parler de son travail.

« J’ai compris que je pouvais ainsi atteindre un auditoire que je n’aurais pu toucher en tant qu’universitaire », explique celle qui a dit avoir écrit son premier article d’opinion pour le Huffington Post (« Why I’m Teaching a University Course on Beyoncé », paru en 2015) pour remettre en question l’opinion de ceux qui déplorent que la culture populaire soit abordée à l’université. Depuis, Mme Keleta-Mae est constamment sollicitée par les médias.

Les femmes qui, comme Mme Keleta-Mae, consentent à parler de leur expertise à l’invitation des médias restent hélas minoritaires. Bien qu’elles représentent 60 pour cent des diplômés universitaires et continuent à percer brillamment dans des domaines jadis dominés par les hommes, les femmes demeurent largement sous-représentées parmi les personnes interviewées dans les médias canadiens. Selon une étude indépendante menée cette année par Informed Opinions (un projet de l’organisation à but non lucratif Media Action destiné à accroître la présence des femmes dans les médias), les femmes ne représentent actuellement que 29 pour cent des personnes citées ou interviewées dans la presse écrite ou électronique. C’est à peine 7 pour cent de plus qu’il y a 20 ans.

Les femmes sont beaucoup plus enclines que les hommes à refuser les demandes d’entrevues des médias

Cela tient entre autres au fait que, si qualifiées soient-elles, les femmes sont beaucoup plus enclines que les hommes à refuser les demandes d’entrevues des médias. Les femmes que nous formons ont beau écrire des livres, enseigner dans des établissements réputés, obtenir des prix prestigieux, diriger des organisations et connaître à fond leur domaine, beaucoup avouent diriger vers quelqu’un d’autre les journalistes qui font appel à leur expertise.

« Trop souvent, les femmes que je sollicite me disent ne pas être la personne tout indiquée », a déploré, frustré, un journaliste dans le cadre de l’une des tables rondes que nous avons tenues l’automne dernier à Toronto, Ottawa, Montréal et Vancouver. « Elles ne semblent pas comprendre que je n’attends d’elles qu’un simple entretien, pas un chapitre d’ouvrage », a ajouté le journaliste en question.

Les tables rondes de l’automne dernier ont mis en lumière le fait que lorsque les médias font appel à leur expertise, les femmes ont souvent tendance à les diriger vers quelqu’un qu’elles jugent plus compétent qu’elles. Même conscientes de l’ampleur de leurs connaissances sur un sujet donné, elles craignent souvent d’être citées si elles savent que quelqu’un, quelque part, maîtrise mieux qu’elles le sujet en question.

La formation universitaire ne l’avait pas préparée à composer avec les médias

Professeure de droit à l’Université du Nouveau-Brunswick, Hilary Young se souvient avoir dû lutter contre ce réflexe au début de sa carrière en enseignement : « Au début, j’étais réticente à répondre aux médias, en particulier parce que, en début de carrière, on souhaite avant tout être publié dans des revues savantes. » Mme Young, dont les travaux de recherche portent entre autres sur l’aide à mourir et les soins palliatifs, souligne également que sa formation universitaire ne l’avait pas préparée à composer avec les médias.

Par ailleurs, beaucoup de femmes aux connaissances amplement suffisantes pour s’exprimer en tant qu’expertes ont des emplois du temps plus que chargés, devant, par exemple, concilier un travail exigeant et les soins aux enfants ou aux personnes âgées. (Il est à noter que jamais un journaliste ne nous a dit qu’un homme avait refusé sa demande d’entrevue parce qu’il devait récupérer ses enfants à la garderie, alors que les femmes invoquent souvent ce motif.) Nombre de femmes craignent aussi d’être jugées par le public en fonction de critères comme le ton de leur voix ou leur tenue vestimentaire – ce qui n’arrive jamais aux hommes.

Un autre problème est bien sûr le cycle rapide des actualités qui se déroule en continu. « Le facteur temps reste notre problème numéro un, a confié un journaliste lors d’une table ronde. C’est une difficulté constante (pour trouver des femmes qui acceptent de prendre la parole). Si aucune n’est disponible, il faut bien que nous fassions appel à un homme. » C’est pourquoi nombre de journalistes sont contraints de se rabattre sans cesse sur les mêmes experts, faute de temps pour en trouver de nouveaux.

Nous avons décidé de mettre sur pied une base de données qui regroupe les coordonnées de spécialistes canadiennes

C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons décidé de mettre sur pied ExpertWomen.ca/FemmesExpertes.ca, une base de données qui regroupe les coordonnées de spécialistes canadiennes aux parcours divers, prêtes à s’exprimer dans les médias. Notre objectif : que plus jamais un journaliste ou un organisateur de conférence ne puisse alléguer avoir fait appel uniquement à des hommes parce qu’il ne pouvait trouver de spécialistes de sexe féminin.

Et des expertes, il y en a! À ce jour, Informed Opinions a déjà formé plus de 1 200 femmes à vaincre leurs peurs, à être fières de leur expertise et à partager sans crainte leur savoir avec le reste du monde, tout en faisant office de modèles. Ces femmes sont aujourd’hui conscientes qu’elles peuvent contribuer à changer les choses simplement en commençant par répondre « oui » aux demandes des médias.

Meredith Dault dirige ExpertWomen.ca/FemmesExpertes.ca. Rédactrice pigiste primée, elle a été journaliste et réalisatrice à CBC Radio ainsi qu’agente principale des communications à l’Université Queen’s.

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