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LU POUR VOUS

Le livre qu’on devrait trouver dans toutes les bibliothèques

Franco-Amérique est un ouvrage important qui retrace l’évolution des francophones sur le continent.

par YVES LABERGE | 27 MAR 19

Le scandale récent des coupes sauvages (sous des prétextes budgétaires) pour empêcher la création de l’Université de l’Ontario français au cours de l’automne 2018 a attiré l’attention d’une partie de l’opinion publique sur la situation pénible des francophones d’Amérique, particulièrement à l’extérieur du Québec, et ce, depuis les débuts de la Confédération en 1867. Or, cette Franco-Amérique ne se limite pas qu’au Québec, à l’Acadie et aux communautés de langue française en situation minoritaire réparties dans les provinces canadiennes.

Les professeurs Dean Louder et Éric Waddell — tous deux géographes retraités — ont consacré toute leur carrière à parcourir le continent nord-américain afin d’identifier et d’étudier ces poches de francophonie. Leur objectif était de retrouver ces collectivités de francophones qui ne parlent pas français, non pas parce qu’elles seraient nées ailleurs et qu’elles auraient ensuite émigré au Canada ou aux États-Unis, mais bien parce que c’est la langue de leurs ancêtres venus en Amérique au temps de la Nouvelle-France et qui n’ont pas bougé depuis. Autrement dit, ces francophones ne parlent pas français par choix, mais plutôt parce qu’ils ont grandi dans une famille et un secteur où l’on parle français de génération en génération, et ce, depuis des siècles, avec cette particularité qu’ils vivent dans un milieu anglophone aux États-Unis. En ce sens, ces populations ne constituent pas un rassemblement d’immigrants ayant en commun la langue française, mais plutôt un groupe homogène ayant une origine commune (la France de l’Ancien Régime, puis la Nouvelle-France ou le Canada français), et un destin commun très ancien, ce qui le rend profondément enraciné dans le continent nord-américain.

La nouvelle édition revue et augmentée de Franco-Amérique demeure incomparable et indispensable, car pratiquement aucun autre livre ne raconte cette histoire méconnue et souvent déchirante. Les auteurs expliquent ce que sont devenus ces anciens quartiers majoritairement français, leurs églises désormais transformées en centres culturels et ces paroisses catholiques comme Sainte-Marie, à Lewiston dans le Maine. On évoque aussi — en mots et en images — la portion sombre de l’histoire des francophones vivant aux États-Unis, soit les campagnes du groupe raciste Ku Klux Klan dans le Maine en 1923 visant à intimider les catholiques parlant français, les campagnes d’interdiction du français menées par le gouvernement dans les écoles de certains États comme le Maine et la circulation de préjugés dépréciant les descendants canadiens-français. Toutes ces manœuvres ont conduit à l’assimilation et à l’anglicisation de ces populations minoritaires; en fonction des États, les stratégies ont souvent été différentes et rarement de manière simultanée, mais le résultat final fut le même.

Chaque chapitre de cet ouvrage présente une communauté distincte de Franco-Américains, ce qui permet des découvertes nombreuses sur le quotidien de ces groupes minoritaires. Ainsi, Barry Rodrigue relate la vie de ces innombrables ouvriers des « Petits Canadas » dans certaines villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre, comme Lewiston dans le Maine et Manchester dans le New Hampshire, à la suite de l’exode massif des Canadiens français vers les États-Unis, au XIXe siècle. Cette Franco-Amérique avait alors ses propres journaux en français comme L’Avenir national (de 1894 à 1949) à Manchester, au New Hampshire, et Le Messager (de 1880 à 1966) à Lewiston, dans le Maine.

Les chapitres suivants témoignent de la présence des Canadiens français en Floride, en Californie, et bien sûr en Louisiane. D’ailleurs, « Mémoires d’un Cadien passionné », signé par Richard Guidry est un témoignage émouvant d’un authentique Cadien, qui se remémore ce qu’était l’éducation en français en Louisiane avant l’interdiction du français en 1920. Les surprises apparaissent dans les chapitres touchant par exemple les descendants des défricheurs et fondateurs français du Michigan, de l’Illinois et du Midwest, dont les ancêtres sont arrivés il y a deux siècles. On découvre avec les auteurs des coins oubliés comme la vallée de la Willamette dans l’Oregon, où l’on parle français depuis 1840.

Véritable mémoire collective de la franco-américanité, Franco-Amérique de Dean Louder et Éric Waddell raconte admirablement cette longue épopée des Canadiens français en Amérique, leurs explorations héroïques, leur enracinement, leur adaptation à la vie américaine, leur vie quotidienne en contexte minoritaire, leurs luttes constantes pour défendre leur langue et leur culture, les tentatives répétées de la part des autorités environnantes et des élites pour les assimiler, les angliciser ou les expulser. Par son propos sur les stratégies pour éliminer le français en Nouvelle-Angleterre, il nous rappelle l’excellente anthologie de Nelson Madore et Barry Rodrigue, Voyages: A Maine Franco-American Reader. À la fois rigoureux dans la recherche et rédigé dans un langage clair et accessible, ce livre important devrait se retrouver dans toutes les bibliothèques publiques et universitaires, non seulement au Canada, mais aussi aux États-Unis. Car oui, il reste encore des citoyens qui parlent français un peu partout sur notre continent, même dans les régions les plus inattendues aux États-Unis, depuis deux ou trois siècles, là où s’étendaient autrefois les limites de la Nouvelle-France.

Dean Louder et Éric Waddell (dir.), Franco-Amérique. Nouvelle édition revue et augmentée. Québec, Septentrion, 2017, 393 pages.

 

À PROPOS YVES LABERGE
Yves Laberge
Yves Laberge détient un doctorat en sociologie et a fait paraître plus de 1000 critiques de livres dans une trentaine de revues universitaires. Il est membre du comité de lecture de sept revues internationales.
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