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Lu pour vous

L’enseignement supérieur selon Henry A. Giroux

Une introduction à la pensée du professeur et grand théoricien de la pédagogie critique.

par YVES LABERGE | 07 FEV 20

Il s’agit de la deuxième anthologie de textes consacrée au professeur Henry A. Giroux. Après la parution d’un premier Giroux Reader, sous la direction de Christopher G. Robbins (Routledge, 2006), un deuxième ouvrage, The New Henry Giroux Reader paraît sous la codirection de Jennifer Sandlin et de Jake Burdick. À quatre exceptions près, les 18 textes de cette nouvelle anthologie sont complètement différents du contenu du recueil précédent et sont des extraits de ses livres, de ses articles et même d’un entretien télévisé mené par Bill Moyers (aussi disponible sur Internet). Originaire des États-Unis, M. Giroux enseigne les études culturelles à l’Université McMaster, à Hamilton où il est titulaire d’une prestigieuse Chaire de recherche en éducation.

La pensée du professeur Giroux touche à la fois les sciences de l’éducation, la sociologie de l’éducation, les études sur la jeunesse, les politiques culturelles, la pédagogie critique, les études culturelles et médiatiques. Penseur polyvalent, M. Giroux reste éminemment critique face aux dérives de nos systèmes d’éducation, reprochant aux universités américaines d’accorder trop d’importance aux exigences de différents groupes de pression externes au moment de déterminer le contenu des programmes et des cours, du niveau primaire jusqu’à l’enseignement supérieur. Cette tendance se retrouve même dans les descriptions des profils recherchés pour les éventuels recteurs ou présidents d’universités.

À ce propos, le dixième chapitre (qui porte sur la scolarité et la culture d’entreprise) montre à quel point les candidats à la tête des universités subissent une pression pour « établir des ponts entre le secteur privé et le monde de la recherche », reprenant une expression lue dans le magazine américain Chronicle of Higher Education. Cette réalité risque selon M. Giroux d’assujettir, d’instrumentaliser, voire de réorienter ou de museler une partie du monde universitaire. Pour M. Giroux, l’université doit rester ou redevenir un lieu de débats et de réflexions libres, à l’abri des pressions extérieures, des lobbies ou du contrôle étatique.

Depuis les années 1970, M. Giroux a fait paraître une cinquantaine de livres en anglais, mais aucun ne fut traduit en français. Dans son avant-propos de The New Henry Giroux Reader, Antonia Darder (de l’Université Loyola Marymount, à Los Angeles) présente admirativement M. Giroux comme étant « l’un des philosophes de l’éducation de gauche parmi les plus prolifiques ». Elle vante par ailleurs sa « capacité d’écrire clairement dans un style accessible sans pour autant diminuer la complexité des sujets qu’il étudie ».

The New Henry Giroux Reader contient des textes substantiels sur l’état de la démocratie et le rôle des enseignants. Ainsi, au neuvième chapitre, consacré à l’Amérique de Trump, le professeur Giroux dénonce la tendance actuelle faisant l’apologie de la violence et de la militarisation dans la culture américaine et les médias. Ce glissement serait visible autant dans les discours présidentiels que dans de nombreux films hollywoodiens, mais aussi dans les lieux d’enseignement supérieurs.

Par ailleurs, dans le 11e chapitre qui porte sur la crise du temps public, M. Giroux montre à quel point le temps est devenu une denrée rare. Or, le manque de temps fait en sorte que certaines questions essentielles et les dimensions les plus critiques du système actuel ne peuvent plus être abordées, surtout dans les cours de premier cycle, car comme le déplore le professeur Giroux, il faut toujours aller à l’essentiel et préparer les cohortes surspécialisées, uniquement pour satisfaire rapidement les demandes grandissantes du marché du travail.

Les réflexions critiques de M. Giroux sur le rôle — et les risques de dérive — de l’université d’aujourd’hui rejoignent des auteurs, des épistémologues, des pédagogues et des philosophes de l’éducation dont les noms seront familiers chez les universitaires francophones: Cornelius Castoriadis, Jacques Derrida, Michel Foucault et bien d’autres. En bien des points, M. Giroux prolonge les écrits pionniers et les actions du pédagogue brésilien Paulo Freire (1921-1997), qui a forgé le concept de la pédagogie des opprimés.

Certains pourraient critiquer l’existence même de cette deuxième anthologie The New Henry Giroux Reader sous forme de livre imprimé, alors que beaucoup de textes et d’entretiens de M. Giroux sont accessibles virtuellement. Mais le présent ouvrage nous guide vers la pensée complexe de ce grand auteur et contient en outre un précieux index thématique pour repérer une multitude de concepts employés. Seuls les vrais livres permettent un réel approfondissement d’une vision du monde à la fois critique et amplement élaborée.

Henry A. Giroux, Jennifer A. Sandlin, Jake Burdick, Antonia Darder (dir.), The New Henry Giroux Reader: The Role of the Public Intellectual in a Time of Tyranny, Gorham (Maine), Myers Education Press, 2019, xxxi+395 p. ISBN: 9781975500757.

 

À PROPOS YVES LABERGE
Yves Laberge
Yves Laberge détient un doctorat en sociologie et a fait paraître plus de 1000 critiques de livres dans une trentaine de revues universitaires. Il est membre du comité de lecture de sept revues internationales.
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