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Titulaires de doctorat et perspectives d’emploi : le décalage subsiste

Un nouveau rapport d’experts du Conseil des académies canadiennes révèle que de plus en plus de diplômés du doctorat au Canada ont du mal à faire la transition vers le marché du travail.

par DIANE PETERS | 03 FEV 21

Le Canada a un problème : même si plus de gens que jamais obtiennent leur doctorat, leurs études intensives ne leur offrent que peu de débouchés professionnels dans le milieu universitaire ou ailleurs. Le pays est ainsi privé d’une importante source de talents.

« Les étudiants poursuivent leur doctorat pour toutes sortes de raison. Souvent, ils sont passionnés par leur domaine d’études. Ils veulent aussi mettre leur savoir, leur formation et leur passion à contribution », affirme Elizabeth Cannon, rectrice émérite de l’Université de Calgary.

Pour mieux comprendre les défis de la transition vers le marché du travail pour les doctorants, le Conseil des académies canadiennes (CAC) a mis sur pied, en 2019, un comité de 12 experts dirigé par Mme Cannon en réponse à une demande d’Innovation, Sciences et Développement économique Canada (ISDE). Un rapport de 251 pages intitulé Formés pour réussir a été publié le 26 janvier.

Les programmes de doctorat coûtent cher aux gouvernements, aux universités et aux étudiants. Et comme ils durent en moyenne de quatre à six ans, les étudiants n’y investissent pas seulement de l’argent, mais aussi du temps. Et pourtant, une fois leur diplôme en poche, ils se retrouvent à enseigner à temps partiel et à se battre pour un nombre limité de postes menant à la permanence, sans trop savoir faire valoir leurs compétences en dehors du milieu universitaire.

« Il est temps d’en parler et de changer les choses », affirme Bryan Gopaul, membre du comité d’experts. Originaire du Canada, celui-ci est professeur adjoint à l’École Warner d’éducation et de développement humain de l’Université de Rochester et étudie l’expérience des étudiants aux cycles supérieurs. Il souligne que les doctorats existent depuis des siècles et que, même s’ils ont évolué au fil du temps, ils sont restés les mêmes à plusieurs égards. Pour rester pertinents, ils devront possiblement être revus.

Le nombre de diplômés du doctorat au Canada augmente de façon plutôt stable depuis 2002. Cette année-là, Statistique Canada recensait 3 723 diplômés du doctorat ou d’un programme équivalent à l’échelle du pays. En 2017, ce nombre avait plus que doublé et s’élevait à près de 8 000. Parallèlement, le nombre de professeurs en voie d’obtenir leur permanence au Canada, qui se situe autour de 41 000 par année, est demeuré plutôt constant depuis 2009.

En combinant le fait que les nouveaux postes menant à la permanence sont en baisse et la hausse de la diplomation des doctorants, les titulaires font face à une concurrence accrue. De plus, les diplômés canadiens se battent contre des diplômés de partout dans le monde pour un nombre de postes qui diminue.

« Traditionnellement, le doctorat était – et est encore – perçu comme la porte d’entrée d’une carrière universitaire menant à la permanence, mais celle-ci n’est plus aussi large qu’avant », affirme Mme Cannon. Selon le rapport, environ 19 pour cent des titulaires de doctorat travaillant au Canada occupent un poste de professeur permanent ou menant à la permanence. Les autres occupent des postes variés. Le plus souvent, ils deviennent chargés de cours contractuels, une avenue professionnelle précaire et modestement payée.

« Le secteur privé n’accueille pas davantage de ces diplômés en trop, qui pourraient pourtant se servir de leurs compétences et de leurs talents au profit de l’économie », se désole Mme Cannon. Elle ajoute toutefois que la situation est différente dans d’autres pays, comme en Australie et aux États-Unis, où les titulaires de doctorat sont plus nombreux et fréquemment recrutés par des entreprises.

Au Canada, certains directeurs de thèse découragent leurs étudiants d’explorer le marché du travail à l’extérieur du milieu universitaire. Selon Dwayne Benjamin, professeur au Département d’économie et vice-doyen aux cycles supérieurs de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Toronto, ils le font rarement intentionnellement. « Les professeurs tirent une grande fierté des réalisations de leurs étudiants. Ils en savent beaucoup sur le marché du travail universitaire, mais pas sur les emplois à l’extérieur de celui-ci. Et les doctorants ont souvent l’impression qu’ils [doivent] devenir les chercheurs de demain. »

Selon le comité d’experts, certains programmes de doctorat se prêtent pourtant bien au marché du travail non universitaire. Les titulaires d’un doctorat en administration des affaires sont les mieux rémunérés cinq ans après l’obtention du diplôme. Ils sont suivis des diplômés en génie, en mathématiques et informatique, en santé et en éducation, qui affichent tous des revenus similaires. Les moins bien rémunérés sont les titulaires d’un doctorat en sciences humaines et en sciences. Le rapport souligne des différences de revenus significatives : les diplômés du doctorat en administration des affaires touchent des revenus de plus de 80 pour cent supérieurs à ceux des diplômés en sciences humaines et en sciences après cinq ans.

M. Benjamin affirme que certains secteurs accueillent favorablement les diplômés du doctorat, car la valeur de leurs compétences est reconnue par les employeurs. « Les diplômés du doctorat en informatique réussissent bien comparativement à ceux en biologie évolutive », affirme-t-il. Des diplômés du doctorat en physique se font souvent recruter par des entreprises de Bay Street, qui souhaitent profiter de leur connaissance poussée des mathématiques. « Certains diplômes ouvrent la voie à des emplois, mais cela varie. »

Obstacles supplémentaires

La discrimination et les préjugés inconscients peuvent aussi avoir une incidence sur les titulaires de doctorat. Les hommes rapportent des revenus de 19 pour cent supérieurs à ceux des femmes cinq ans après l’obtention du doctorat, et ces dernières sont également plus susceptibles que les hommes d’être au chômage ou de travailler à temps partiel. Les membres de groupes racisés sont sous-représentés aux études supérieures, tout comme ceux qui ont un handicap. Peu de leurs mentors et collègues vivent les mêmes difficultés qu’eux, et ils peuvent se sentir isolés. Les étudiants autochtones, en particulier, ressentent le poids des mesures dites « de pure forme », à savoir les nombreuses invitations à se joindre à des comités et à des groupes d’experts réduisant le temps consacré à leurs travaux de recherche et à leurs études.

Même si un diplôme d’études supérieures sous-tend l’acquisition de nombreuses compétences importantes, un doctorat ne prépare pas au marché du travail, et les diplômés ne sont pas conscients de leurs compétences professionnelles. D’après le rapport, certains titulaires de doctorat n’apprennent jamais à réussir dans le milieu universitaire. Les chercheurs très brillants qui, par exemple, ont obtenu des subventions sans avoir à travailler comme assistants n’ont pas pu acquérir des compétences essentielles en enseignement.

Malgré le portrait plutôt sombre dressé par le rapport, Mme Cannon soutient que les universités ont apporté des changements pour mieux préparer les doctorants au marché du travail. « Ce n’est pas comme si les établissements ne faisaient rien », affirme-t-elle. Le rapport consacre un chapitre à des initiatives prometteuses, comme des programmes de mentorat, de perfectionnement professionnel et d’apprentissage intégré au travail.

Le rapport ne présente aucune conclusion ni recommandation, et il ne cherche pas à déterminer s’il y a trop de titulaires de doctorat au Canada. Il dresse plutôt un portrait de la situation fondé sur des données. « Le rapport rassemble toute l’information au même endroit. Il appuie une discussion approfondie axée sur des travaux de recherche solides et leurs conclusions, souligne M. Gopaul. Je crois qu’il démontre bien la complexité de la situation et les très nombreux facteurs en jeu. »

Selon Mme Cannon, le sort des titulaires de diplômes de cycles supérieurs a une grande incidence sur l’innovation et l’économie. « [Ce débat] tombe à point et revêt une grande importance pour l’avenir de ce pays. »

Même si le rapport ne détermine pas clairement les changements à apporter aux doctorats, M. Benjamin soutient qu’un marché du travail en évolution transforme aussi les façons de penser. « Cela démontre encore que les universités s’éloignent de la quête du savoir à l’état pur. »

Faits saillants du rapport

  • Le nombre de diplômés du doctorat au Canada augmente, alors que les ouvertures de postes de la filière de permanence stagnent ou diminuent.
  • Les secteurs non universitaires n’ont pas significativement davantage eu recours aux titulaires de doctorat.
  • Les résultats sur le marché du travail des titulaires de doctorat varient notablement selon le sexe et la discipline, et le rendement économique d’un doctorat est moindre pour les jeunes diplômés que pour l’ensemble des détenteurs de ce diplôme.
  • La culture universitaire peut favoriser ou entraver la transition des titulaires de doctorat vers le marché du travail.
  • Les diplômés du doctorat ne sont pas toujours conscients des compétences et des habiletés qu’ils peuvent apporter à un futur employeur, ou il peut y avoir un manque de concordance entre les capacités recherchées par les employeurs et celles acquises par ces diplômés durant leurs études.
  • Les diplômés du doctorat des établissements canadiens font face à la possibilité, ou dans certains cas, à la nécessité, de trouver un emploi à l’étranger à la fin de leurs études.
COMMENTAIRES
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  1. El haji Kamal / 5 February 2021 at 13:04

    …personnellement, je pense que les intervenant de “la planète doctorat” doivent entrer en comminication avec “la planète terre”.

    Une réelle prise de conscience des besoins et des exigences des différents milieux de travail sera la première étape à franchir.

  2. Angele Ouedraogo Bassole / 11 February 2021 at 00:38

    Oui, je peux témoigner de ce décalage qui me touche particulièrement. Docteure en Litttérature, je n’ai pas trouve de poste ou du moins ne me suis-je pas intéressée après mon doctorat a trouver un poste dans ma spécialité qui est la littérature des femmes d’Afrique francophone. J’ai été sous-employée, exploitée par des groupes de femmes et des écoles de langues ou àj’ai enseigne le français langue seconde.