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À MON AVIS

Investir dans les doctorants grâce au renouvellement du corps professoral

Comme le Canada ne manque pas de chercheurs en début de carrière, on assiste à un déséquilibre.

par JULIA M. WRIGHT | 06 NOV 17

Les titulaires de doctorat de la dernière génération sont aux prises avec un ralentissement du marché de l’emploi universitaire au Canada, et bon nombre d’entre eux doivent se contenter de postes d’enseignement qui offrent peu de soutien à la recherche ou de postes hors du milieu universitaire. Le déclin des emplois universitaires est principalement traité comme un problème d’étudiants aux cycles supérieurs : les doctorants doivent être mieux informés et préparés à se tourner vers d’autres options, tandis que les départements doivent réduire l’accès à leurs programmes de doctorat en fonction de la disponibilité des emplois. Le problème est présenté comme étant lié à l’offre plutôt qu’à la demande.

Mais cette idée doit être remise en question, surtout à la lumière du rapport du Comité consultatif sur l’examen du soutien fédéral à la science fondamentale, le rapport Naylor, qui présente des données indiquant le retard du Canada par rapport à beaucoup de pays comparables en ce qui concerne la proportion de titulaires de doctorats au sein de la population, ce qui donne à penser qu’il ne s’agit pas d’un problème d’offre excédentaire.

Que ce soit dans le cadre du Programme des chaires de recherche du Canada ou de la multitude d’initiatives des trois organismes subventionnaires, les politiques canadiennes des 20 dernières années en matière de recherche mettent l’accent sur le soutien des chercheurs reconnus aux réalisations exceptionnelles et des chercheurs en début de carrière ayant le potentiel de devenir des universitaires de premier plan. Le premier groupe produit des résultats rapidement (subventions importantes, recrutement d’étudiants étrangers aux cycles supérieurs, brevets, etc.), alors que le deuxième remplacera le premier le moment venu. Cette méthode consiste à miser sur les chercheurs les moins expérimentés et les plus expérimentés pour renforcer les capacités globales en recherche.

On s’attend à ce qu’il y ait un renouvellement du corps professoral, soit à la transition constante de chercheurs, issus de programmes universitaires ou d’autres programmes de formation, vers des postes de premier échelon, et ainsi de suite. Malheureusement, ce cycle est loin d’être aussi rapide qu’auparavant.

Selon les données préliminaires du sondage du Système d’information sur le personnel d’enseignement dans les universités et les collèges (SPEUC), récemment relancé, les effectifs totaux de professeurs titulaires et de professeurs agrégés ont respectivement augmenté de 12,4 et de 8,8 pour cent entre 2010-2011 et 2016-2017. Parallèlement, les effectifs totaux de professeurs adjoints et de membres du corps professoral de rang inférieur ont respectivement diminué de 18,5 et de 2,7 pour cent.

Les professeurs embauchés avant 2010-2011 ont continué à gravir les échelons et partent à la retraite plus tard qu’à l’époque de la retraite obligatoire, ce qui crée un surplus temporaire aux échelons supérieurs. En outre, l’embauche de nouveaux professeurs a chuté abruptement, et pas seulement au cours des six dernières années. Entre 2006-2007 et 2010-2011, le nombre de professeurs adjoints a diminué de 6,9 pour cent. Comme le Canada ne manque pas de chercheurs en début de carrière, on assiste à un déséquilibre.

Quel sera le coût pour l’écosystème de recherche canadien de cette génération sous-exploitée de chercheurs par rapport aux cohortes précédentes? Ce déclin du renouvellement du corps professoral signifie que moins de cerveaux seront mis à contribution et que certaines occasions ne pourront être saisies, même si le rapport Naylor insiste sur le fait que « la formation et la rétention d’étudiants, de stagiaires et de jeunes chercheurs doivent figurer en tête de liste des priorités de l’effort national en matière de recherche » et qu’il y a un « besoin grandissant » de chercheurs. Les effets de la baisse des embauches à des postes menant à la permanence ne se limiteront pas au milieu de la recherche. Les classes seront encore plus surpeuplées et les programmes d’études, moins nombreux. Moins de chercheurs tisseront des liens à l’étranger, participeront aux consultations stratégiques et travailleront avec les collectivités et l’industrie.

En 2011, le Canada comptait environ 45 000 professeurs d’université. Si la baisse de 18,5 pour cent du renouvellement du corps professoral se poursuit à long terme, par exemple jusqu’en 2050, alors que presque tous les professeurs titulaires et agrégés auront pris leur retraite, le milieu de l’enseignement supérieur et de la recherche au Canada perdra la contribution de 8 500 professeurs; un exode des cerveaux d’une telle envergure serait dévastateur, et il est déjà bien amorcé.

Comme le souligne le rapport Naylor, « la recherche est essentielle à la santé, à la prospérité et à la sécurité des Canadiens et des Canadiennes, et aux efforts qu’ils déploient pour construire une société créative, inclusive et dynamique. Nos universités, nos collèges et nos établissements de recherche doivent fournir le bon environnement et les bons outils, non seulement pour permettre la réalisation de recherches aux plus hauts niveaux d’excellence, mais aussi pour inspirer, éduquer et former chaque nouvelle génération d’étudiants grâce à une éducation axée sur la recherche. »

Pour appuyer efficacement les recommandations du #RapportNaylor, nous devons investir dans les doctorants en leur offrant non seulement des bourses d’études et des subventions, mais aussi des postes menant à la permanence qui leur fourniront le temps et les ressources nécessaires pour accomplir un travail essentiel pour le Canada dans les prochaines décennies.

Julia M. Wright est professeure de recherche universitaire au département d’anglais de l’Université Dalhousie.

COMMENTAIRES
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  1. Denis Remon, DBA, Ph.D. / 9 November 2017 at 8:16 pm

    Les universités québécoises sont déconnectées de la réalité des doctorants. Tant que durera leur financement par inscription, leur « occasion d’affaires », c’est-à-dire l’attraction de nouveaux étudiants pour financer leurs opérations, se fera au détriment des humains qui s’y font prendre.

    Le Rapport Naylor, bien que louable, ne fait pas le poids face à des cultures organisationnelles solidement ancrées. Ce sont les crises qui comptent parmi les meilleurs vecteurs de changement. Y en a-t-il une à l’horizon? Non? Alors 50 rapports de plus ne changeront rien, de la même manière que l’économie va bien ou mal indépendamment des rapports universitaires qui garnissent les bibliothèques. Ils ne servent qu’à meubler un espace social depuis trop longtemps en orbite. La recherche est avant tout affaire personnelle. Celle qui transforme les sociétés est rarissime.

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