L’impasse des permis d’études et l’équilibrisme financier des campus francophones 

En Alberta, au Manitoba et en Ontario, les décideurs jonglent habilement avec leurs actifs et leurs effectifs, sans freiner leur expansion.

18 mars 2026
Photo courtoise : iStock.com/vadimguzhva

Les annonces successives de plafonnement des permis d’étude ces trois dernières années ont rappelé la fragilité financière des petites universités francophones canadiennes. De même que leur dépendance aux frais de scolarité amplement majorés pour les cohortes internationales. 

Le recteur de l’Université Saint-Paul (USP), Louis Patrick Leroux, accuse le coup. Les politiques anti-migratoires ont nui à l’attrait des études au Canada. À ses yeux, « il faudra sans doute plusieurs années pour retrouver le même élan qu’auparavant. » 

Depuis trois ans, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a graduellement réduit ses cibles de permis d’études. Peu après, le programme pilote pour les étudiants dans les communautés francophones en situation minoritaire (PPECFSM) a été conçu de manière à contribuer aux efforts de naturalisation de francophones en dehors du Québec. Les établissements rencontrés par Affaires universitaires saluent cette initiative qui, en deux ans, a débloqué près de 5 000 permis d’études supplémentaires. 

En Alberta 

Paradoxalement, le chef de la direction du Campus Saint-Jean, Jason Carey, voit l’avenir de sa faculté franco-albertaine en rose. Ou plutôt en vert. Il promet une augmentation des admissions qui vont, enfin, aboutir à « des états financiers balancés » l’année prochaine, pour le 50e anniversaire de la faculté. 

Les plafonnements des permis d’étude ne le déphasent pas. À juste titre et sans tracas. Faute de démarchage sur la scène internationale, l’établissement a fidèlement stagné sous le seuil des 10 % d’inscriptions internationales. Sans oublier que ces dernières années, l’ancien vice-doyen de la faculté d’ingénierie de l’Université de l’Alberta s’est concentré sur la viabilité d’un Campus au bord de l’effondrement dont il a repris les rênes en 2022. Ses efforts ont été payants. La communauté étudiante a doublé et compte un record de 1 300 inscriptions. Le Campus s’est aussi relevé grâce à l’appui annuel de 5,5 millions de dollars du gouvernement fédéral. Ces fonds ont été injectés dans l’amélioration des infrastructures et l’expansion des formations en vue d’appâter des talents pancanadiens. 

Plongé dans la planification de 2027-2032, M. Carey annonce « des investissements stratégiques » pour faire de son « collège local » un pôle d’attraction dans la francosphère. Il vise un nouveau record de 2 000 étudiantes et étudiants dont le quart vient de l’international, soumis à des coûts de scolarité deux fois supérieurs. Pour y arriver, il prévoit recruter à l’étranger et agrémenter ses programmes de formations ainsi que son parc immobilier. 

À Ottawa 

M. Leroux accumule deux années consécutives de baisse des demandes d’admission à l’USP. En ce moment, les candidatures internationales reculent de 50 % pour la rentrée à venir. Son établissement bilingue a, l’an dernier, écopé d’une chute « extraordinaire » de 68 %. Vu la conjoncture ardue, il est soulagé d’avoir maintenu une cohorte de 1 100 étudiantes et étudiants. Dans le lot, la communauté étrangère occupe 29 % des effectifs. Une légère baisse de 1 % par rapport à l’année précédente. 

Le recteur est agile, mais il s’interroge tout de même sur ses capacités à garder un équilibre budgétaire déjà très fragile. « Ce n’est pas encore catastrophique, dit-il, mais c’est sérieux ! » 

« Notre financement public, qui provient de la province, est stagnant depuis au moins 5 ans, peu importe l’augmentation des charges, l’inflation et les négociations des conventions collectives », souligne M. Leroux. N’ayant pas la possibilité de hausser les coûts d’inscription domestiques pour absorber les frais d’exploitation croissants, il compte sur les droits d’inscriptions étrangers. À la maîtrise et au doctorat, elles rapportent quatre fois plus que la population étudiante canadienne (au baccalauréat, c’est le triple). Par ailleurs, la moitié de sa communauté étudiante est inscrite au 2e ou au 3e cycle. Le plafonnement des candidatures les plus rentables heurte la dynamique financière de l’USP. 

En outre, le recteur reste ambivalent quant aux incitatifs fédéraux, comme le nouveau programme de recherche subventionné Impact+, censé redonner du souffle aux candidatures mondiales. Le dommage « réputationnel » pousse les petites structures comme la sienne à s’ajuster. « Si on perd des recrues internationales, il faut les remplacer avec trois ou quatre recrues locales », souligne M. Leroux en pleine réflexion stratégique. 

Résolu à bonifier les inscriptions de 10 % à la rentrée prochaine, il prendra des mesures imperméables aux politiques migratoires. Il explore la voie des séminaires spécialisés destinés aux nombreux fonctionnaires de la capitale nationale, ce qui optimisera d’ailleurs ses effectifs actuels. 

À Toronto 

L’Université de l’Ontario français (UOF) est une jeune pousse de cinq ans qui bénéficie d’une subvention de démarrage de 126 millions de dollars échelonnés jusqu’en 2027. Malgré cet appui financier, le déclin des inscriptions fragilise l’équilibre budgétaire de l’UOF, déplore Normand Labrie, le recteur et vice-chancelier de l’institution. 

Malgré des candidatures alarmantes, chutant de 800 à 400, cette année, l’établissement accueille un record de 600 étudiantes et étudiants. En revanche, seules 19 nouvelles recrues proviennent de l’international (dont les frais de scolarité sont doublés), contre « l’idéal de 60 » qu’a connu l’UOF pendant ses trois premières années. Avant de tomber à 30, relate M. Labrie. « C’est un segment de population qui est en déclin chez nous, dit-il, en lien direct avec les nouvelles politiques ». D’autre part, il scrute déjà une diminution des candidatures étrangères d’environ 10 % par rapport à l’année passée. 

Cette évolution en dents de scie amène M. Labrie à lui aussi innover dans la conception de formations adaptées aux réalités locales et actuelles, pour atteindre la cible ambitieuse de 1 200 personnes étudiantes d’ici 2027. 

Au Manitoba  

Le campus de l’Université de Saint-Boniface (USB) se porte financièrement bien. La faculté franco-manitobaine stabilise son effectif de 1 600 étudiantes et étudiants postsecondaires. Mais son objectif de 80 nouvelles recrues internationales par an a été amputé de 10 % la rentrée passée. Le nouveau directeur du recrutement et des services à la population étudiante, Robert Daudet, reste vigilant. Cependant, il n’exprime aucune inquiétude face au manque à gagner, bien que les coûts de scolarité internationaux génèrent le double des inscriptions canadiennes. 

 « On observe les tendances, dit-il, pour s’assurer qu’il n’y aura pas un grand impact sur notre financement. » Un retard dans les candidatures étrangères oscille actuellement entre 10 % et 15 %. Pour remédier à cette situation et éviter que le fossé ne se creuse, l’USB vient d’embarquer dans le PPECFSM pour maximiser ses permis d’études pour la rentrée à venir.  

Le directeur évaluera l’efficacité de la mesure après la clôture des admissions, à la fin du mois de mars. 

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