L’enseignement médical est-il à la traîne ?
Alors que l’intelligence artificielle transforme rapidement la pratique médicale, les facultés de médecine canadiennes cherchent encore comment l’intégrer à leurs programmes.
En 2020, Liam McCoy, alors étudiant en médecine à l’Université de Toronto, rejoint l’Artificial Intelligence in Medicine Student Society de l’université. Le club est modeste. « On nous voyait un peu comme un groupe marginal », se souvient-il.
Huit ans plus tard, presque toutes les étudiantes et tous les étudiants utilisent probablement l’IA générative. L’intelligence artificielle s’est intégrée aux systèmes de santé et constitue désormais l’un des sujets les plus en vue dans la recherche en santé.
La rapidité de cette révolution technologique pose toutefois un défi majeur à la formation médicale.
« La difficulté principale est que la technologie évolue à une vitesse incroyable, à un rythme que l’enseignement médical peine réellement à suivre », explique le Dr McCoy, aujourd’hui résident en neurologie à l’Université de l’Alberta. Il est également affilié de recherche au Massachusetts Institute of Technology et collaborateur au Beth Israel Deaconnes Medical Center de Boston, où il étudie le rôle de l’IA en médecine et en formation médicale.
Les innovations pédagogiques prennent généralement environ trois ans à être élaborées, rappelle-t-il. « Or, il y a trois ans, l’IA générative n’existait pratiquement pas. »
Selon le Dr McCoy, l’IA entraînera des transformations majeures dans la pratique médicale à très court terme. Une étude publiée dans Journal of the American Medical Association a montré que ChatGPT peut déjà surpasser les médecins de 16 points de pourcentage pour certains diagnostics. Cet écart devrait s’accentuer à mesure que la technologie s’améliore.
D’ici 2030, estime-t-il, « il sera considéré comme contraire à l’éthique pour les cliniciens de ne pas utiliser des agents d’aide au diagnostic dans leur processus diagnostique ».
Autrement dit, les étudiantes et étudiants actuellement inscrits dans les facultés de médecine canadiennes, qui ont encore des années de résidence et parfois de spécialisation devant eux, entreront dans la pratique indépendante après que ce basculement vers un diagnostic assisté par IA aura déjà eu lieu. Ils formeront la première génération de médecins à débuter leur carrière dans un système de santé pleinement intégré à l’IA.
Une formation encore insuffisante
Cette perspective inquiète plusieurs étudiantes et étudiants. Beaucoup craignent de ne pas être suffisamment exposés à l’IA pour être prêts à l’utiliser dans leur pratique future.
Dans un sondage mené auprès de 486 étudiantes et étudiants en médecine au Canada et publié dans BMC Medical Education, 85 % ont affirmé n’avoir reçu aucune formation officielle sur l’IA. Deux tiers estimaient que cette matière devrait être intégrée formellement à leur programme.
L’enquête date de 2022, une éternité à l’échelle de l’évolution de l’IA. Depuis, la plupart des facultés de médecine nord-américaines ont introduit une forme de formation sur le sujet. Malgré cela, les étudiants demeurent préoccupés par le manque d’enseignement et par les grandes disparités entre établissements.
La formation à l’IA est encore peu intégrée au premier cycle en médecine et cela doit changer, affirme Samira Abbasgholizadeh-Rahimi, ingénieure et titulaire d’une chaire de recherche du Canada en IA et soins primaires numériques avancés à l’Université McGill. Elle étudie l’IA dans la formation médicale à l’échelle internationale et a conçu un programme pour guider les facultés de médecine dans leurs décisions pédagogiques.
« Il faut commencer le plus tôt possible. Il ne faut pas attendre la résidence ou l’entrée dans la pratique clinique pour enseigner les bases de l’IA », dit-elle. « C’est essentiel, parce que les médecins seront exposés à ces systèmes qu’ils le veuillent ou non. »
Des étudiants qui devancent le programme
En mai 2025, l’Ontario Medical Students Association (OMSA) a demandé que tous les étudiants en médecine de la province bénéficient d’un atelier de formation sur l’IA et qu’un programme standardisé soit élaboré pour assurer un accès équitable à cet enseignement.
Urmi Sheth, étudiante en médecine à l’Université McMaster et membre du conseil de l’OMSA, explique que de nombreux étudiants et étudiantes n’apprennent rien sur des outils déjà utilisés dans les cliniques, comme les scribes médicaux alimentés par l’IA. Ils découvrent ces technologies pour la première fois lorsqu’ils travaillent avec des médecins.
« Malgré le fait que ces outils soient de plus en plus utilisés dans les milieux cliniques, nous n’étions pas formés à leur sujet », dit-elle.
Elle reconnaît qu’il est difficile de prédire précisément quel sera le rôle de l’IA lorsque sa cohorte entrera en pratique. « Mais il est essentiel que les gens soient capables d’évoluer dans un environnement où ces outils seront de plus en plus présents. »
En attendant que les programmes universitaires rattrapent leur retard, les étudiantes et étudiants adoptent déjà l’IA par eux-mêmes. Un sondage mené en 2024 auprès de personnes étudiantes en médecine en Ontario montre que plus de la moitié utilisent l’IA générative, principalement ChatGPT, au moins une fois par semaine.
Ils s’en servent surtout pour réviser ou apprendre du contenu médical. Près de la moitié l’ont toutefois déjà utilisée dans un contexte clinique, par exemple pour générer des diagnostics différentiels ou soutenir la prise de décision.
Malgré cet enthousiasme, les inquiétudes persistent. Plus de 90 % des personnes étudiantes interrogées disent se préoccuper de la fiabilité, de l’exactitude et des biais possibles des systèmes d’IA. La moitié craignent aussi que ces outils nuisent à leur apprentissage ou à leur capacité de raisonnement critique.
Une intégration encore inégale dans les facultés
Affaires universitaires a contacté 18 facultés de médecine canadiennes pour savoir comment elles intègrent l’IA dans leur programme de premier cycle. Les réponses révèlent un système en pleine transition, avec de fortes variations d’un établissement à l’autre.
À l’Université de Toronto, les étudiantes et étudiants de première année sont initiés à l’IA en médecine et participent ensuite à des séminaires sur ses forces et ses limites.
À l’Université Western, l’enseignement de l’IA est intégré dans l’ensemble du programme de doctorat en médecine, notamment à travers des activités obligatoires axées sur la littératie en IA.
À l’Université de la Colombie-Britannique, les étudiantes et étudiants découvrent dès la première année les principes d’une utilisation responsable et centrée sur le patient, y compris la protection de la vie privée, la transparence, la sécurité des données et les risques de biais.
À l’automne dernier, la faculté de médecine de l’Université de la Saskatchewan a ajouté quatre heures de formation sur l’IA à son programme de première année.
D’autres établissements réfléchissent encore à la marche à suivre. Des représentants de l’Université Laval indiquent que la direction de la faculté discute actuellement des prochaines étapes pour intégrer l’IA au programme.
Une question centrale : qu’est-ce qu’un bon médecin?
Dans toutes les disciplines, les enseignantes et enseignants tentent de s’adapter à l’IA. Mais le défi est particulièrement aigu en médecine, où les programmes sont déjà surchargés et où les enjeux peuvent être littéralement vitaux.
« Tout le monde se plaint que le programme est déjà trop plein. Il n’y a pas de temps pour ajouter quoi que ce soit. L’IA est importante, mais tout le reste l’est aussi », explique Muhammad Mamdani, professeur de médecine à l’Université de Toronto et directeur du Temerty Centre for Artificial Intelligence Education and Research in Medicine.
« Beaucoup d’écoles de médecine disent : “Nous ne savons même pas par où commencer. Qu’est-ce qu’on doit enseigner?” »
À l’échelle mondiale, certaines universités ont pris de l’avance. La Chinese University of Hong Kong et la Nanyang Technological University à Singapour ont été parmi les premières à rendre l’enseignement de l’IA obligatoire en médecine.
En Amérique du Nord et en Europe, plusieurs institutions commencent à suivre cette voie.
Les médecins devront apprendre à remettre l’IA en question
Au cœur du débat se trouve une question fondamentale : quelles compétences doivent posséder les médecins à l’ère de l’IA?
Pendant des siècles, les meilleurs médecins étaient souvent ceux qui mémorisaient le plus d’informations, rappelle Amol Verma, titulaire de la chaire Temerty sur l’intelligence artificielle en recherche et en formation à l’Université de Toronto.
L’arrivée d’internet a déjà remis en question cette logique. Aujourd’hui, c’est l’intelligence artificielle qui relance le débat.
« Je dirais qu’il vaut mieux que ce ne soit pas ma mémoire qui détermine si un patient reçoit le bon traitement. Mais si nous faisons ce choix, il faut comprendre que c’est une décision délibérée », explique-t-il.
Selon lui, l’IA peut devenir un outil puissant pour améliorer le raisonnement médical, à condition que les médecins restent capables de l’interroger et de la contester.
« Nous devons apprendre à penser de manière critique, à poser des questions et à raisonner de façon indépendante, puis à interagir avec un modèle d’IA pour qu’il nous mette au défi et nous aide à repérer nos erreurs », dit-il.
Les médecins devront donc acquérir les compétences nécessaires pour évaluer les systèmes d’IA et reconnaître les situations où ils sont inadéquats ou inappropriés.
Une technologie puissante, mais ambivalente
Les recherches sur les répercussions de l’IA dans la formation médicale donnent pour l’instant des résultats contrastés.
Une étude publiée en octobre 2025 dans The Lancet Gastroenterology and Hepatology a montré que des endoscopistes polonais utilisant une assistance par IA pour réaliser des colonoscopies pendant trois mois ont vu leurs performances diminuer une fois l’IA retirée, un phénomène appelé « déqualification ».
Une autre étude publiée en janvier dans Medical Science Education, menée par des chercheurs de la Schulich School of Medicine and Dentistry l’Université Western, a demandé à 40 étudiantes et étudiants de première année de résoudre huit cas cliniques complexes.
Ils devaient répondre à des questions à choix multiples à trois moments différents : après une analyse individuelle, après avoir lu une analyse générée par ChatGPT, puis après une discussion avec leurs pairs.
Les résultats montrent que les étudiantes et étudiants accordaient plus de confiance au contenu généré par l’IA qu’aux avis de leurs camarades, même lorsque les suggestions de l’IA étaient erronées ou trompeuses, parfois « au détriment de leur propre raisonnement critique », écrivent les auteurs.
Des médecins toujours essentiels
Pour Rohit Singla, résident en médecine familiale à l’Université de la Colombie-Britannique, la priorité n’est pas d’enseigner les aspects techniques de l’IA, mais plutôt ses principes fondamentaux.
« L’essentiel est de développer une littératie en IA. Comment analyser de manière critique un nouvel outil? Comment en comprendre les avantages et les limites? Et comment déterminer dans quel contexte il faut l’utiliser? »
Malgré l’essor rapide de ces technologies, M. McCoy rappelle que les médecins conserveront un rôle central dans les soins.
Il aime citer une idée transmise par l’un de ses mentors. Les êtres humains se sont toujours tournés vers des guérisseurs, bien avant que la médecine ne devienne réellement efficace. La simple présence d’un soignant apportait déjà du réconfort.
Et cela restera probablement vrai.
« J’essaie toujours de rappeler aux étudiants qu’ils ne sont pas seulement des mécaniciens du corps humain », dit-il. « Ils accompagnent aussi des personnes dans certains des moments les plus difficiles, stressants et effrayants de leur vie. Ils sont à la fois guides, confidents et soutiens. »
« Si l’on veut comprendre ce que l’IA ne remplacera pas, c’est précisément sur ces dimensions humaines qu’il faut se concentrer. »
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