Face à l’IA, les examens ont-ils encore une raison d’être?
Logistique, sécurité, validité : tout incite à revoir le rôle que doivent jouer les examens en matière d’évaluation.
À mesure que l’intelligence artificielle (IA) générative prend pied dans nos campus, plusieurs enseignantes et enseignants reviennent aux méthodes d’évaluation traditionnelles. Dans un article paru en décembre 2025 dans Nature (en anglais), Vitomir Kovanović, Abhinava Barthakur, Srećko Joksimović et George Siemens notent que les universités s’en remettent à « des solutions à court terme, par exemple en testant la validité des évaluations écrites et en les remplaçant par des épreuves orales, des questionnaires à remplir à la main ou des examens exigeant de la réflexion », autrement dit des évaluations « sécuritaires ».
Procéder à une évaluation sécuritaire consiste à faire en sorte que les étudiantes et étudiants ne puissent pas faire appel à d’autres personnes, à des sources extérieures ou à l’IA générative. Suivant les conditions d’accréditation ou les exigences de l’établissement, une telle évaluation peut être obligatoire (par exemple s’il est prévu que tous les cours doivent s’achever par un examen final).
Les évaluations sécuritaires ne se limitent pas aux examens en personne et surveillés, mais c’est une formule courante. Je vous propose ici de réfléchir au rôle des examens dans votre pratique pédagogique.
Les limites des évaluations sécuritaires
Les problèmes que posent notamment les examens en personne surveillés sont au moins de trois ordres.
Logistique – Il est de plus en plus compliqué d’organiser une évaluation sécuritaire. Comme l’explique le Centre Gwenna Moss pour l’enseignement et l’apprentissage (GMCTL) de l’Université de la Saskatchewan, ce type d’examen « exige souvent beaucoup de planification (locaux, détails techniques, documents à prévoir…) et des limites de temps. Généralement, il faut aussi prévoir davantage de mesures d’adaptation [en matière d’accessibilité et d’équité]. » De fait, dans de nombreuses universités, on observe une forte augmentation des accommodements consentis aux étudiants. L’évaluation peut donc imposer un alourdissement de la charge de travail du corps enseignant et du personnel, sans parler de la disponibilité des locaux répondant aux exigences. L’apprentissage en ligne s’accompagne d’enjeux logistiques particuliers. Ainsi, comme le souligne le GMCTL, l’évaluation sécuritaire imposera de contrôler ce que font les étudiantes et étudiants pendant l’examen, de recourir à des programmes empêchant l’utilisation de navigateurs et de prévoir les cas de rupture de connexion Internet.
Sécurité – Pour que l’évaluation soit sécuritaire, il faut prendre de multiples mesures : demander aux étudiantes et étudiants de produire une pièce d’identité avec photo, leur interdire de sortir de la salle d’examen et d’apporter certains articles, inspecter les lieux pour repérer tout aide-mémoire dissimulé dans le but de tricher, etc. Les objets personnels connectés, qui peuvent permettre de se servir de l’IA pendant l’examen, posent un problème particulier. Susan Elaine Eaton (professeure à l’Université de Calgary) et ses collaborateurs signalent que certains modèles de lunettes « sont dotés d’une fonction d’affichage tête haute qui permet de projeter de l’information sur les verres intérieurs de manière invisible pour le personnel surveillant. Des étudiantes et étudiants peuvent ainsi, pendant un examen crucial sans manuels, consulter Internet et se faire aider par un assistant d’IA puissant, ce qui rend vaines les méthodes de surveillance traditionnelles […]. Les lunettes IA échappent aux moyens classiques de surveillance; ces derniers n’ont pas été conçus pour détecter une technologie aussi furtive ou en limiter l’utilisation. » Comme l’écrit Sidney I. Dobrin, professeur à l’Université de la Floride, « vu la rapidité des progrès de l’IA, il est très difficile, voire impossible, de concevoir des modes d’évaluation dans le cadre desquels l’IA générative ne pourrait fournir des réponses viables. »
Validité – Sean McMinn, directeur du Centre de l’innovation en éducation de l’Université des sciences et de la technologie de Hong Kong, suggère au personnel enseignant de se poser deux questions : « qu’est-ce que la tâche évaluée vise à prouver? » et « cette tâche permet-elle toujours d’évaluer ce que je crois qu’elle évalue? ».
Que doivent montrer les évaluations sécuritaires? En général, le personnel enseignant cherche à déterminer si les étudiantes et étudiants maîtrisent les connaissances ou les compétences requises, sans devoir recourir à l’aide d’une autre personne, à l’IA ou à des documents non autorisés. Une évaluation sécuritaire permet-elle vraiment d’atteindre cet objectif? Abstraction faite de la sécurité proprement dite, toutes les évaluations ne présentent pas le même degré de validité. Selon plusieurs personnes, le fait d’obtenir une note élevée à un examen ne signifie pas forcément qu’on maîtrise le sujet, et une note faible ne prouve pas toujours des connaissances insuffisantes. Pour Sarah Aiono, présidente-directrice générale de Longworth Education, « les sciences cognitives nous enseignent que l’apprentissage implique le rappel des connaissances, mais qu’un examen crucial et limité dans le temps ne révèle qu’imparfaitement le niveau de compréhension des étudiantes et étudiants. Certaines personnes peuvent fort bien savoir mémoriser et régurgiter la matière sans être capables d’utiliser leurs connaissances ou de les présenter autrement. D’autres comprennent à fond un sujet, mais, dans un cadre contraignant, auront du mal à se rappeler ce qu’elles savent ou à le résumer par écrit. » Savoir passer un examen par écrit est une aptitude en soi, mais ce n’est sans doute pas une priorité parmi les objectifs pédagogiques de la plupart des membres du corps enseignant.
Autres méthodes d’évaluation possibles
Les examens surveillés constituent un type courant d’évaluation sécuritaire, mais il existe d’autres options.
Steve M. Baule enseigne à l’Université d’État de Winona. Les épreuves orales lui paraissent une approche intéressante : « Individuel ou en petit groupe, enregistré ou non, un entretien bref et sans enjeu démesuré offre de grandes possibilités. Les étudiantes et étudiants peuvent résumer leur argumentaire en deux minutes, répondre à des questions d’éclaircissement, expliquer telle ou telle interprétation, justifier telle ou telle décision… Un tel entretien n’a pas besoin de se dérouler sous pression ou d’être limité dans le temps. Pour s’assurer que l’étudiante ou l’étudiant comprend la matière, un bref échange peut suffire. »
Il y a aussi les examens pratiques, pendant lesquels les personnes doivent utiliser ce qu’elles ont appris en classe pour exécuter des tâches concrètes (faire une démonstration en laboratoire, procéder à une simulation, se livrer à un jeu de rôles, défendre un point de vue à l’oral, faire une présentation, se produire sur une scène, enseigner tel ou tel point à leurs camarades…).
Tout comme les examens surveillés, ce type d’évaluation pousse les étudiantes et étudiants à maîtriser leur sujet ou à acquérir des aptitudes, et il permet de leur fournir de la rétroaction sur les points à améliorer. Cela dit, les examens pratiques posent eux aussi des problèmes de logistique et de sécurité.
Avec ou sans assistance?
Dans ce monde de l’IA qui se construit sous nos yeux, est-il absolument indispensable pour les étudiantes et étudiants de démontrer leur maîtrise, sans assistance, des connaissances ou compétences qu’on leur enseigne? Dans la mesure où, après l’université, les interactions humaines et l’IA feront partie de leur quotidien au travail, leur faut-il absolument savoir se passer de toute aide? Il ne s’agit pas de supprimer les examens ni les tâches pouvant être exécutées de manière complètement autonome, mais de réfléchir aux méthodes d’évaluation les mieux adaptées et de faire preuve de cohérence.
Le contexte actuel nous invite à revoir les approches traditionnelles.
Postes vedettes
- Sociologie - Professeure adjointe ou professeur adjointUniversité Laurentienne
- Direction, Service des ressources humainesUniversité Saint-Paul
- Biochimie, chimie, physique et science forensique - Professeure régulière ou professeur régulier (traces numériques)Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
- Médecine - Professeure adjointe ou professeur adjoint (sciences pharmaceutiques)Université d'Ottawa
- Chaire de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski
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