Laïcité : mobilisation du corps étudiant et professoral contre la loi 9 à Montréal

Le corps étudiant et professoral québécois se mobilisent contre la loi 9 du qui prévoit notamment de restreindre le port de signes religieux et la fermeture des salles de prière dans les universités. Des manifestations sont prévues cette fin de semaine.

30 avril 2026
Photo par : Loubna Chlaikhy

À Montréal, sur le parvis du Collège Dawson, les personnes étudiantes profitent du soleil printanier lors d’une pause entre deux cours. À l’intérieur, certaines dînent à la cafétéria, tandis que d’autres flânent entre les stands du marché de créateurs qui se tient à l’étage en dessous. Si tout semble parfaitement calme sur le campus de ce Cégep anglophone, la colère gronde depuis plusieurs semaines. Il y a quelques jours, certains élèves et professeurs se sont réunis pour discuter d’une stratégie de contestation suite à l’adoption de la loi 9.  

L’Association étudiante de Dawson a ainsi décidé de lancer un appel à manifester ce vendredi 1er mai. Depuis la loi 21, l’établissement est devenu l’un des épicentres de la contestation. « Notre message au gouvernement est que nous n’allons pas rester les bras croisés à regarder nos droits nous être retirés, indique la vice-présidente Lauren Tzimopoulos. Nous ne reculerons pas et nous continuerons de défendre l’intérêt des étudiants. »

La jeune femme nous accueille dans le bureau de l’association aux côtés de Sara El Alami Saidi, présidente de North Africa Now, un club destiné aux élèves originaires du Maghreb. Sur les murs, les affiches anticapitalistes côtoient œuvres d’art et listes de tâches à effectuer.  

« Nous ne sommes pas contre la séparation de la religion et de l’État, précise Sara, mais la manière dont le gouvernement s’y prend est clairement discriminatoire envers les groupes minoritaires. » D’après elles, la loi 9 cible les minorités religieuses telles que les musulmans, les juifs ou les sikhs, donc les symboles sont les plus visibles. « Mais les chrétiens aussi vont perdre leur salle de prière et cela ne les réjouit pas du tout », souligne-t-elle.

«Une réponse à un problème qui n’existe pas» 

Dès 2010, le projet de loi 94 tentait d’encadrer les accommodements religieux dans les services publics, sans être adopté. Quinze ans plus tard, ses principes irriguent les politiques québécoises en matière de laïcité.  

Après l’adoption de la Loi 21 en 2019 – déjà vivement dénoncée pour avoir interdit le port de signes religieux aux personnes en position d’autorité dans la fonction publique (policiers, enseignantes et enseignants, juges) – le gouvernement du Québec durcit encore son approche. 

Aujourd’hui, ces restrictions s’étendent désormais au personnel des garderies, des écoles privées subventionnées, ainsi qu’aux cégeps et aux universités. Le texte prévoit aussi la fermeture des salles de prière, proscrit les pratiques religieuses sur les campus et impose l’obligation d’avoir le visage découvert pour accéder aux services éducatifs. 

« C’est une atteinte à nos droits et ils le savent, estime Mme Tzimopoulos. Ils utilisent la clause dérogatoire de la Charte pour faire passer ces projets de loi qu’ils savent discriminatoires afin de faire avancer leur agenda politique. » La clause dérogatoire a en effet été utilisée pour la cinquième fois depuis que le gouvernement caquiste est au pouvoir. Ce mécanisme juridique lui permet de faire appliquer une loi, même si elle va àl’encontre de certains droits protégés par la Charte canadienne des droits et libertés. 

Selon elle, la présence de salles de prière pour les chrétiens, les musulmans et les juifs, n’a jamais causé de problème à Dawson.  

Une information que confirme la secrétaire et trésorière de l’Association des professeurs de Dawson, Antonia Fikkert : « Nos étudiants coexistent très bien, nous sommes un campus multiculturel, diversifié et multiconfessionnel. Cette législation est, selon nous, une solution à un problème qui n’existe tout simplement pas. »  

Les professeurs craignent de perdre des étudiantes et étudiants

En septembre 2025, l’association des professeurs de Dawson a pris une motion rejetant le rapport parlementaire sur ce qui n’était alors qu’un projet de loi. Antonia Fikkert partage la crainte du corps professoral : « En tant qu’enseignante athée, je veux vraiment que tous mes étudiants viennent à moi tels qu’ils sont et qu’ils puissent être eux-mêmes dans leur intégralité au sein de l’institution. S’ils ne peuvent pas être eux-mêmes ici, alors ils choisiront de plus en plus de ne pas être ici du tout. »  

Une inquiétude qui n’est pas sans fondement. Leah, étudiante en première année à Dawson, est un exemple parmi tant d’autres : « Le fait de grandir en tant qu’enfant musulmane m’a fait comprendre que certaines options n’étaient tout simplement pas là pour moi, alors qu’elles l’étaient pour d’autres étudiants. Et puis, quand le projet de loi est arrivé, c’était en quelque sorte une confirmation de tout ce que je savais déjà être vrai au Québec. » 

Celle qui aimait donner des cours de soutien et était encouragée par ses professeurs à devenir enseignante n’a jamais véritablement considéré cette option, car elle porte le hijab. « Je trouve cela triste que le Québec, que j’ai considéré comme mon foyer toute ma vie et où je suis née, et les politiciens qui le dirigent, nous fasse sentir que nous ne sommes pas à notre place ou que nous faisons quelque chose de mal. Peu importe, ils ne pourront pas effacer les populations minoritaires de Montréal et du Québec », souffle-t-elle. 

À 18 ans, elle a finalement choisi de suivre un cursus en science afin de poursuivre une carrière au sein de laquelle elle sera libre de porter les vêtements qu’elle souhaite. La jeune femme défilera toutefois dans les rues ce vendredi. « Il y a beaucoup de gens qui s’impliquent dans ces mouvements et qui ne sont pas religieux du tout. Ils considèrent cela comme une atteinte à leurs libertés, ce qui est le cas, car une fois qu’on commence à cibler une minorité, plus rien ne vous empêche d’en cibler une autre après un certain temps », se réjouit Leah. 

Des dizaines d’universités et collèges en grève à travers le Québec 

L’Union étudiante du Québec (UEQ) fait partie des organisations qui appellent à la grève. Elle représente 14 universités québécoises dont HEC Montréal, l’Université de Montréal (UdeM), Polytechnique, l’École nationale de l’administration publique (ENAP)… « Nous avons rédigé un mémoire et demandé à être entendus en personne par la commission parlementaire et nous n’avons eu aucune réponse, déplore la présidente Flora Dommanget. Notre demande principale demeure que le projet de loi 9 soit purement et simplement retiré. »

Au-delà de la question de la laïcité, l’UEQ dénonce « des dérives autoritaires de la part du gouvernement « qui vont « entraver l’accès à certaines formations en discriminant certaines personnes sur la base de signes religieux ».  

Pour Mme Dommanget cela ne fait aucun doute : « Il y a une réelle déconnexion du gouvernement par rapport à la réalité du terrain et il est crucial de réécouter correctement les personnes qui sont impactées directement par ces projets de loi. » Pour de nombreuses personnes étudiantes, la mobilisation ne fait que commencer, et la loi 9 pourrait bien devenir un symbole durable si leur voix n’est pas entendue.

Cette fin de semaine, les universités montréalaises auront leur propre contingent qui se joindra à la manifestation générale à 18 h au square Victoria. Plusieurs Cégeps, tels que ceux d’Ahuntsic ou encore Saint-Jérôme, organisent quant à eux des piquets de grève devant leur établissement ainsi que des manifestations locales. 

De leur côté, les administrations des établissements de cycles supérieurs restent sur la réserve. Sollicitées par Affaires universitaires, l’UdeM, l’Université de Laval, l’UQAR, et l’UQAM indiquent ne pas avoir de salles de prière sur leurs campus. Concordia et McGill disent être en phase d’analyse de la loi 9 et d’évaluation de ses répercussions. Enfin, le Collège Dawson n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue à ce jour. 

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