Ce que les universités révèlent sur l’extrême droite

L’attention se tourne vers Trump, alors que l’extrême droite continue de s’organiser ici, avertissent des universitaires canadiens.

23 avril 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan, avec les fichiers par Moor Studio.

En l’espace de quelques années à peine, les mouvements d’extrême droite au Canada ont non seulement consolidé leurs bases, mais aussi affiné leur capacité à influencer le débat public et à engranger des gains politiques concrets. 

En l’espace de quelques années à peine, le mouvement d’extrême droite au Canada a renforcé ses assises et élargi sa capacité à influencer le débat public. Dans l’un des exemples les plus visibles d’un rapprochement avec des valeurs conservatrices plus traditionnelles, lors de l’élection fédérale de l’an dernier, le chef conservateur Pierre Poilievre a rompu avec la tradition en faisant campagne dans plusieurs églises évangéliques, dont trois en une seule journée. Plus récemment, le député conservateur Jamil Jivani a conclu sa tournée universitaire « Restore the North », inspirée du polémiste américain de droite Charlie Kirk. Dans les deux cas, ces politiciens ont repris le récit de déclin qui a propulsé le président Donald Trump, affirmant qu’une bureaucratie gouvernementale « hypertrophiée », des « politiques de frontières ouvertes radicales » et une approche « d’arrestation et remise en liberté » en matière de criminalité auraient « brisé » le Canada. 

Bon nombre de Canadiennes et de Canadiens ont été horrifiés par le ciblage violent des personnes immigrantes par l’administration Trump et par ses attaques envers les universités, le système judiciaire, les médias et la fonction publique. Nous sommes plusieurs à ressentir du soulagement, voire à faire preuve de complaisance, en pensant que nous avons échappé au courant d’extrême droite qui frappe nos voisins. Or, des universitaires nous mettent en garde : alors que nos yeux sont rivés vers le sud, des groupes nationalistes chrétiens, suprémacistes blancs et pro-patriarcat/anti-LGBTQ+ canadiens s’organisent, se mobilisent et pénètrent la politique traditionnelle. 

« Après les épisodes du blocage de la frontière et du convoi des camionneurs, on pourrait s’attendre à une reconnaissance accrue du fait que nous ne sommes pas immunisés contre la rhétorique de l’extrême droite, soutient Mme Gasson-Gardner. Mais parce que nous sommes différents des États-Unis et que notre société est davantage multiculturelle et pluraliste, on s’estime en sécurité. » 

« J’étudie les chrétiens apocalyptiques canadiens et américains depuis 20 ans; dans certains cas, l’objet de leurs espoirs et de leurs prières d’alors est aujourd’hui une réalité. » 

Selon elle, la montée d’Action4Canada est l’un des exemples les plus probants du canari dans la mine. Ce groupe dirigé par Tanya Gaw, né du mouvement anti-vaccin, anti-masque et anti-confinement, épouse aujourd’hui une pléthore de positions extrémistes anti-gouvernementales et « anti-wokes », s’insurgeant notamment contre l’« islam politique », les politiques sur les villes de 15 minutes et l’éducation sur l’identité de genre dans les écoles. À l’automne 2024, des membres d’Action4Canada ont rencontré le gouvernement albertain pour demander que l’on retire des écoles des livres « explicites », en particulier des romans graphiques jeunesse explorant des thématiques LGBTQ2S+. La province a subséquemment annoncé l’interdiction de plusieurs livres explicites. Selon un porte-parole du gouvernement, la décision a été prise en réponse aux inquiétudes des parents, mais Action4Canada leur « a permis de mieux comprendre ce qui se trouvait dans les écoles ». (Le gouvernement a plus tard fait marche arrière, limitant son interdiction aux livres contenant des descriptions visuelles et non des descriptions écrites.) « Tout indique que le nationalisme chrétien prend de plus en plus de place dans la politique canadienne, souligne Mme Gasson-Gardner. J’étudie les chrétiens apocalyptiques canadiens et américains depuis 20 ans; dans certains cas, l’objet de leurs espoirs et de leurs prières d’alors est aujourd’hui une réalité. » 

Toutefois, la Fondation du journalisme d’enquête (IJF) a révélé qu’une liste de livres à bannir – dont les quatre romans graphiques mentionnés publiquement par les responsables albertains – a été fournie au gouvernement par au moins deux groupes militants conservateurs : Parents for Choice in Education (PCE) et Action4Canada. 

Il existe d’autres signes, plus profondément enracinés, d’un virage à la droite. En 2023 et 2024, la Saskatchewan et l’Alberta ont respectivement fait adopter des projets de loi qui exigent que les enfants souhaitant utiliser le pronom de leur choix à l’école obtiennent le consentement de leurs parents. Selon un rapport publié l’an dernier par Statistique Canada, le nombre de crimes haineux déclarés par la police a plus que doublé entre 2019 et 2023. Au Québec, un sondage mené auprès de plus de 35 000 élèves du secondaire a révélé que 34 % des répondantes et répondants seraient mal à l’aise d’apprendre que leur meilleure amie s’identifie comme lesbienne. Pour un ami s’identifiant comme gai, la proportion est de 40 %. Ces chiffres se situaient à 15 % et 25 % il y a sept ans. Enfin, l’équipe du Centre d’étude de la haine, des préjugés et de l’extrémisme de l’Université technologique de l’Ontario, dirigé par Barbara Perry, note une montée des groupes d’extrême droite au Canada. Alors qu’un état des lieux mené en 2020 recensait 300 de ces groupes, il semble que ce chiffre est aujourd’hui plus élevé. Mme Perry reconnaît toutefois que cette hausse pourrait être attribuable en partie à un biais de détection, car son équipe compte davantage de membres et ses méthodes se sont affinées au fil du temps. Les chercheuses et chercheurs du Centre décortiquent les médias et les plateformes de réseaux sociaux, en plus de mener des entrevues avec des représentantes et représentants des forces de l’ordre ainsi qu’avec des personnes ayant été membres de réseaux extrémistes. 

Comparativement à il y a dix ans, l’extrême droite canadienne, à l’instar des idéologues étasuniens Andrew Breitbart et Steve Bannon, réussit aujourd’hui à « s’approprier les inquiétudes et les préoccupations qui touchent un large pan de la population canadienne », explique Stéphane Leman-Langlois, professeur de criminologie à l’Université Laval. Par exemple, elle associe la pénurie d’emploi chez les jeunes ou la hausse du coût du logement aux politiques d’immigration. 

Mme Perry fait remarquer que Jeremy MacKenzie, fondateur de Diagolon et, plus récemment, de Second Sons Canada, a quitté la Saskatchewan pour la Nouvelle-Écosse, où il exploite les tensions entourant les droits de pêche autochtones et la croissance des minorités visibles. (En novembre dernier, Second Sons a mobilisé une trentaine d’hommes, tous vêtus de noir, qui ont déployé au-dessus d’un viaduc à London, en Ontario, une banderole sur laquelle était écrite « REMIGRATION NOW » [la remigration maintenant].) 

Les groupes d’extrême droite réussissent aussi à gagner du terrain en s’alliant. C’est différent de ce qu’on voyait à l’époque, alors que les différentes organisations se disputaient les étiquettes de nationalistes blancs, de suprémacistes blancs ou d’identitaires, rappelle Mme Perry. Elles sont aujourd’hui bien plus coalisées. » Il y a bien sûr eu le Convoi de la liberté, où des groupes disparates se sont ligués contre les politiques relatives à la COVID. Plus récemment, le mouvement 1 Million March 4 Children a réuni des participantes et participants conservateurs, notamment musulmans et chrétiens, dans le cadre de rassemblements tenus un peu partout au pays pour s’opposer aux programmes scolaires qui parlent d’orientation sexuelle et d’identité de genre. Ce mouvement exploite le malaise de certains parents concernant la plus grande visibilité des personnes de genres divers ou fluides, légitime leurs inquiétudes et leur offre une cible : les idéologues queer radicaux qui confondent les jeunes quant à leur identité sexuelle ou de genre en faisant la promotion des « styles de vie » LGBTQ+. 

Si bien des groupes d’extrême droite sont explicitement haineux, d’autres apprennent à recadrer leurs propos pour les rendre plus acceptables. Par exemple, ils ne sont pas homophobes ou transphobes : ils sont pour les droits des parents. Or, ce qu’ils oublient de dire, précise Mme Gasson-Gardner, c’est qu’ils ne défendent que les droits des parents qui refusent que leur enfant s’identifie comme de genre non conforme, et non de ceux qui soutiennent leur enfant trans.  

On pourrait croire que ces groupes sautent d’une cause à l’autre : vaccins, immigration, idéologie de genre, etc. Mais dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, la visibilité est plus importante qu’une vision du monde cohérente, soutient M. Leman-Langlois. On ignore ce qui ne nous touche pas au profit d’enjeux ou de points de vue qui viennent nous chercher. Ce faisant, on nourrit l’algorithme, qui renforce nos biais. En ligne, les groupes d’extrême droite peuvent mener plusieurs campagnes de front, ciblant leur public selon l’enjeu, la démographie et la région. « Enracinés sur Internet, ils sont bien au fait des préoccupations et des mouvements sociaux », poursuit le chercheur. 

Et pas besoin d’adhérer entièrement à la raison d’être d’un groupe pour le soutenir. Participer à une manifestation, écrire une lettre à une politicienne ou à un politicien, ou même partager un article : tous ces gestes contribuent à élargir la fenêtre d’Overton, c’est-à-dire le spectre des idées que la société juge acceptables. Selon Mme Perry, il y a tout de même une certaine cohérence à l’idéologie d’extrême droite, qui s’articule autour de la rhétorique anti-trans, anti-immigration et anti-féministe. Faisant référence au slogan des 14 mots, qui se traduit par « Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs », elle explique que l’idéologie des suprémacistes blancs « implique qu’il faut préserver la pureté des femmes blanches et s’assurer qu’elles ne sont pas lesbiennes et n’ont pas de relations sexuelles avec des personnes de couleur ». 

Outre la coalition, l’adoucissement du message et le microciblage sur Internet, les groupes d’extrême droite exploitent la culture des mèmes. « Pour citer Andrew Breitbart, fondateur de Breitbart News, “la politique est en aval de la culture” », raconte Samuel Tanner, professeur de criminologie à l’Université de Montréal et coauteur, avec M. Leman-Langlois et Aurélie Campana, du livre The Great Right North: Inside Far-Right Activism in Canada, publié en 2024. « Enrober une idée d’une référence de la culture d’Internet ou populaire « la rend plus facile à assimiler », explique-t-il. L’exemple le plus connu de cette stratégie est la récupération par l’extrême droite de Pepe the Frog. À l’origine un « personnage sympathique qui ne voulait que manger de la pizza sur son divan », des groupes extrémistes en ont fait un porte-voix d’idées trumpistes, anti-immigration et même nazies. 

« Ces chiffres nous ont étonnés; c’est pourquoi nous avons commencé à étudier la culture populaire et les médias sociaux. » 

La culture des mèmes de l’extrême droite est, dans une certaine mesure, portée par les influenceuses et des influenceurs sur les réseaux sociaux. On n’a qu’à penser aux masculinistes, pour qui les hommes sont des victimes du féminisme, et aux tradwives (épouses traditionnelles), qui font la promotion d’une féminité soumise, axée sur la sphère domestique et l’éducation des enfants. Ces personnes savent que plus leur contenu est divertissant et controversé, plus il générera de visionnements et d’argent. Mais certaines références culturelles de l’extrême droite dont l’origine est plus difficile à retracer circulent de plus en plus sur Internet, fait remarquer M. Tanner. La culture sigma, qui met de l’avant le prototype masculin du « loup solitaire », émotionnellement distant mais confiant et ambitieux, a semblé, comme Q-Anon, surgir de nulle part, sans lien évident avec des influenceurs. Certains croient qu’il s’agit d’une campagne orchestrée par la Russie visant non seulement à promouvoir un nouveau genre de masculinité toxique, mais aussi à atténuer l’opposition à l’agression militaire du pays. Quelle que soit son origine, ses effets sont clairs aux yeux de M. Tanner. Il tient cette culture des mèmes sur les réseaux sociaux responsable de la transformation des opinions des jeunes sur le genre et l’orientation sexuelle, faisant référence au sondage québécois révélant une montée de l’homophobie chez cette population. « Ces chiffres nous ont étonnés; c’est pourquoi nous avons commencé à étudier la culture populaire et les médias sociaux. »  

Se fondant sur une analyse de plus de 950 vidéos sur TikTok, M. Tanner et son collègue François Gillardin ont publié au début de 2025 un article dans Social Media + Society dans lequel ils démontrent comment les vidéos sigma utilisent l’humour et la subtilité pour promouvoir la domination masculine et des stéréotypes néfastes au sujet des femmes. M. Tanner mène actuellement des travaux de recherche sur la manière dont la forme et le contenu des vidéos de tradwives et de masculinistes font valoir les idéaux patriarcaux en les présentant comme anticonformistes et attrayants pour les jeunes. 

Quelques stratégies pour combattre l’idéologie d’extrême droite 

La question est de savoir comment résister à cette idéologie d’extrême droite aux contours flous, d’autant plus qu’elle se répand en ligne et exploite les doléances régionales et identitaires. Pour M. Leman-Langlois, il faut contrer les messages de cette frange d’une manière proactive qui touche les jeunes. Il appelle également les organismes communautaires à aller à la rencontre des gens qui semble adhérer à des idées extrémistes et à leur proposer des voies de sortie. « Une personne peut penser que le mouvement des tradwives est plutôt inoffensif, mais si elle s’enfonce progressivement dans la radicalité et qu’elle franchit ce qui est pour elle une ligne rouge, vers quelles ressources peut-elle se tourner? », demande-t-il. 

« Il faut poser des questions à la personne et non la sermonner […] Le mouvement syndical peut aussi participer et rappeler aux gens comment discuter, car nous ne savons plus comment le faire. Une conversation, ce n’est pas un monologue. » 

Mme Perry, pour sa part, recommande des conversations individuelles portant sur les émotions qui ont poussé la personne vers l’extrême droite. Bien souvent, dit-elle, les gens qui « sont en colère et ont peur » s’accrochent à des idées qui leur permettent d’exprimer ces émotions, sans trop réfléchir à ce que ces idées véhiculent. Dans ces cas, « il faut poser des questions à la personne et non la sermonner ».  Poser des questions en évitant la confrontation peut inciter l’interlocutrice ou l’interlocuteur à remettre en cause ses points de vue. « Le mouvement syndical peut aussi participer et rappeler aux gens comment discuter, car nous ne savons plus comment le faire. Une conversation, ce n’est pas un monologue. » 

La recherche est claire : les hommes qui se sentent seuls sont les plus susceptibles d’adhérer aux idées d’extrême droite. Mme Perry est d’avis que pour contrer cette tendance, il faut leur offrir un espace sécuritaire pour remettre en question ces idées et des « mesures de soutien global », comme des occasions de formation ou de travail, en plus de les orienter vers des réseaux positifs. C’est ce que font des organismes comme Life After Hate, Yorktown Family Services et l’Organization for the Prevention of Violence. Les écoles peuvent aussi être proactives en aidant leurs élèves à mieux distinguer les sources d’informations factuelles de la propagande et à porter un regard critique sur les discours qui tiennent certaines populations responsables des maux de la société, ajoute Mme Perry.  

Les femmes ont pris leur place aux côtés des hommes à la tête de plusieurs mouvements d’extrême droite en Amérique du Nord (pensons à Tamara Lich, organisatrice du Convoi de la liberté, à Tanya Gaw, fondatrice de Action4Canada, et au mouvement 1 Million March 4 Children). « Leur manière d’attirer les gens vers ce mouvement est plus douce, mais non moins persuasive », note Mme Perry. Néanmoins, toute réponse à l’extrême droite doit tenir compte du fait que ce sont les hommes qui sont les plus susceptibles de commettre des actes de violence motivés par la haine. Ce sont des hommes qui ont pris pour cible des fidèles d’une mosquée de Québec en 2017, des femmes qui marchaient sur un trottoir de Toronto en 2018, et une famille musulmane en promenade à London en 2021. Au cours de la dernière année, des reportages ont fait état de la hausse du nombre d’Active Clubs au Canada et ailleurs dans le monde. Ces clubs, gérés par des suprémacistes blancs, offrent aux jeunes hommes un réseau social et la promesse d’un développement personnel, tout en les endoctrinant pour qu’ils se préparent à se battre pour leur race. Il est clair que les communautés ont encore du chemin à faire en matière d’éducation des garçons, affirme M. Tanner. Il déplore qu’on enseigne encore à beaucoup de garçons et de jeunes hommes « qu’ils n’ont pas droit de pleurer ou de montrer des signes de faiblesse. C’est absolument toxique. » Mme Perry salue les nombreux leaders et organismes communautaires qui promeuvent les « masculinités alternatives » et appelle à une généralisation de ces initiatives, surtout pour les adolescents bombardés de vidéos TikTok qui, à l’aide d’humour et de références à la culture populaire, font l’éloge de la domination masculine. 

De manière plus générale, Mme Gasson-Gardner suggère au mouvement progressiste de mieux « raconter des récits » qui aident les gens à comprendre les transformations économiques et sociales. Selon elle, les organisations d’extrême droite sont efficaces notamment car elles expliquent des enjeux comme le coût du logement ou la difficulté des jeunes hommes à trouver du travail à l’aide de récits trompeurs, mais qui jouent sur les émotions. Les progressistes doivent pouvoir expliquer les forces derrière la concentration accrue de la richesse d’une manière qui fait écho à ce que le public ressent. Il faut aussi mieux faire valoir qui nous sommes comme Canadiennes et Canadiens afin de contrer la vision de l’extrême droite d’un Canada blanc et chrétien. Mme Gasson-Gardner insiste : « Il nous faut des récits qui montrent ce que ça signifie d’être une collectivité diversifiée qui se soutient mutuellement. » 

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