Que doit l’université à la société?
Les établissements d’enseignement supérieur doivent répondre aux besoins de la société, tant à l’échelle locale qu’internationale.
L’université est l’une des institutions les plus anciennes et les plus emblématiques de l’humanité. Elle a aussi inspiré, et subi, certaines des perturbations et des transformations les plus importantes de l’histoire : passant d’enclave monastique à symbole des Lumières; devenant ensuite la référence en matière de nouveaux savoirs, d’idées scientifiques et de formation professionnelle; pour finalement devenir aujourd’hui un pilier du développement communautaire.
Parallèlement, un certain malaise s’installe, une impression que l’université s’éloigne de sa mission; un sentiment partagé au sein des établissements eux-mêmes et dans les collectivités qui les accueillent. Combien de fois a-t-on entendu dire que l’université est devenue une usine à diplômes dont l’objectif principal est de produire des travailleuses et travailleurs?
D’autres déplorent que son rôle en tant que lieu de libre pensée et de production de savoir soit supplanté par les exigences des bailleurs de fonds, notamment les gouvernements, qui attendent un retour sur investissement sous forme de travaux de recherche générant des retombées économiques directes. Ce qu’ils ne saisissent pas toujours, c’est que la recherche fondamentale ou axée sur la découverte est à l’origine des processus et des produits qui transforment le plus profondément la société.
Au sein de la population en particulier, on s’inquiète de plus en plus de ce que l’on perçoit comme étant une politisation excessive et une association malsaine à l’activisme. Ces impressions peuvent avoir l’effet pernicieux d’éroder la confiance du public et, conséquemment, de mener à la dévalorisation des études en arts libéraux, pourtant si vitales à la santé de notre précieuse démocratie selon bon nombre de personnes.
Cette vision, qui reflète la réalité changeante sur les campus universitaires canadiens, risque en définitive de miner la contribution des universités au bien-être et à la prospérité de la population canadienne, ainsi qu’aux collectivités locales auxquelles elles sont souvent étroitement liées.
Les universités peuvent – et doivent – être plus que de simples centres de formation ou des usines de recherche appliquée génératrices de revenus. Leur rôle doit revenir à leur mission fondamentale : générer de nouveaux savoirs et éduquer la population canadienne par une éducation libérale qui appuie les principes démocratiques de base et la volonté de promouvoir le bien-être social sous toutes ses formes,
ce qui exige un engagement renouvelé afin d’exposer la population étudiante à un vaste éventail d’idées et de points de vue. On doit montrer aux étudiantes et étudiants les rudiments de la pensée critique et leur inculquer la confiance nécessaire pour remettre en question les préjugés des autres comme les leurs. Pourquoi? Parce que c’est ce qui permet d’apprendre et de grandir, et que c’est de là que viennent les découvertes et l’innovation. Et enfin, de façon plus globale, parce que je suis profondément convaincu qu’un environnement universitaire caractérisé par le libre échange des idées constitue le fondement d’une société équitable, innovante, productive et éclairée.
Des organismes comme le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), dont j’ai assuré la présidence pendant plus de 10 ans, ont un rôle unique à jouer pour soutenir les universités et leur mission sociale, en privilégiant les initiatives, les analyses et les travaux de recherche « conçus au Canada, pour le Canada » qui nous aident à faire face à un monde en mutation et à le comprendre. Le CRSH appuie la recherche fondamentale et encourage l’émergence de découvertes et d’idées qui profitent aux collectivités locales et au monde entier.
Or, en dépit des initiatives pour protéger et renforcer les atouts du système d’enseignement supérieur, des problèmes peuvent encore survenir.
Il suffit de tourner les yeux au sud de la frontière, où Donald Trump sabre dans les budgets et déclenche des enquêtes sur les universités, cherchant à les contraindre à adopter son programme politique – lequel comprend notamment la restriction des manifestations étudiantes, l’interdiction des initiatives pour la diversité et le contrôle des contenus de cours jugés « woke ».
Combinées à des compressions massives touchant plusieurs organismes de financement de la recherche aux États-Unis – ainsi que les travaux de recherche qui ne correspondent pas à l’idéologie et aux priorités politiques de la Maison-Blanche –, ces mesures ont de profondes répercussions sur la recherche fondamentale, la production de nouveaux savoirs et la liberté d’expression. On assiste aujourd’hui à un retour en arrière, qui rappelle à bien des égards la montée de l’autoritarisme et du fascisme au siècle dernier.
Dans ce contexte, on ne doit rien tenir pour acquis. Selon moi, le rôle fondamental de l’université au sein de la société et de la collectivité est sérieusement menacé, tout comme la démocratie libérale du pays.
Que faire dans ce contexte? Je proposerais, pour commencer, au moins trois pistes.
La première consiste à protéger la liberté universitaire, l’un des principes fondamentaux de la vie universitaire. Elle confère aux universitaires le droit de critiquer librement des politiques et des pratiques sans crainte de représailles de la part du gouvernement ou de l’établissement qui les emploie. Cette liberté est un privilège à ne pas prendre à la légère – et la majorité des universitaires en ont bien conscience. Elle ne leur confère pas le droit de dénigrer ou de harceler les autres, de rabaisser leurs idées, ou encore de se soustraire à la loi lorsque l’exercice de la liberté d’expression franchit la limite et devient un comportement préjudiciable ou criminel. Pourtant, la protection de cette liberté est essentielle au fonctionnement même de la démocratie.
Mon deuxième point concerne l’exemple à donner. Les chefs d’établissement doivent maintenir un dialogue ouvert avec la population : travailler conjointement à l’obtention d’un consensus qui profite à toute la société; établir un cadre propice à de débats raisonnés; et faire respecter des règles de conduite qui appuient la liberté universitaire plutôt que de la restreindre. Ces conditions, lorsqu’elles sont mises en place, créent un terreau fertile pour la libre exploration et la production de nouveaux savoirs. C’est aussi la meilleure façon d’éviter que les échanges, les désaccords et les contestations au sein de la communauté universitaire et du milieu qui l’accueille ne dégénèrent en impasses, en violence ou en recours à la force, comme on l’a vu à maintes reprises aux États-Unis, et même au Canada.
La troisième piste à considérer concerne les ressources que l’on consacre aux universités. La recherche universitaire représente un bien collectif qui ne peut véritablement prospérer qu’au moyen d’un soutien et d’investissements adéquats. Or, depuis les dernières années, on constate une réduction graduelle du financement de ressources universitaires essentielles. Certains gouvernements provinciaux ont systématiquement plafonné les budgets des universités et ont limité leur capacité à se tourner vers d’autres sources de financement, par exemple les droits de scolarité. Malgré des investissements importants dans les derniers budgets fédéraux, le financement fédéral de la recherche n’a pas progressé au même rythme que l’inflation ni que dans d’autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Dans ce contexte de contraintes persistantes, comment les universités canadiennes peuvent-elles rivaliser sur la scène internationale pour attirer les meilleurs talents, assurer l’excellence des programmes pédagogiques, réaliser des travaux de recherche de qualité et veiller à un transfert des connaissances adéquat? Et surtout, comment peuvent-elles servir l’intérêt public?
Que doit l’université à la société? Selon moi, c’est bien simple : tout. Elle existe pour servir les intérêts de la société, à tous les paliers, jusqu’au cœur de nos collectivités locales. Mon message, c’est que l’université sert au mieux l’intérêt public lorsqu’elle remplit sa mission de formation et de recherche dans un climat d’ouverture d’esprit et de débat libre, respectueux des points de vue divergents.
C’est ainsi qu’elle pourra faire émerger de nouveaux savoirs favorisant la prospérité et le bien-être, et qu’elle nous protégera contre les forces de la peur, de l’accoutumance et de l’ignorance qui menacent la démocratie libérale au pays.
Cet article est adapté d’un discours donné en anglais le 28 mai 2025 à l’Université Memorial de Terre-Neuve.
Postes vedettes
- Médecine - Professeure adjointe ou professeur adjoint (sciences pharmaceutiques)Université d'Ottawa
- Biochimie, chimie, physique et science forensique - Professeure régulière ou professeur régulier (traces numériques)Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
- Direction, Service des ressources humainesUniversité Saint-Paul
- Sociologie - Professeure adjointe ou professeur adjointUniversité Laurentienne
- Chaire de recherche Impact+ CanadaUniversité du Québec à Rimouski
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