L’appel de la rivière

Peter Duker étudie les pratiques de pêche communautaires en Thaïlande.

13 juillet 2026
Peter Duker s’essaie à l’utilisation d’un swae, un type d’épuisette traditionnellement utilisé par les femmes pgakenyaw, dans la communauté de Pha La Pi, dans le nord de la Thaïlande, en janvier 2025. Photo courtoisie de Peter Duker.

Peter Duker, doctorant en géographie à l’Université de Guelph, se spécialise en écologie politique et en gouvernance environnementale. Après avoir obtenu une Bourse internationale de recherche doctorale (BIRD) en 2024, il a passé 18 mois à mener des recherches sur le terrain dans le nord de la Thaïlande. Il s’est entretenu avec Affaires universitaires pour parler de son expérience. 

Q : Vous avez effectué des recherches sur le terrain en Thaïlande l’année dernière. Pourriez-vous décrire la nature de vos travaux? 

R : J’ai mené des recherches sur le terrain en partenariat avec quatre communautés pgakenyaw du nord de la Thaïlande et un organisme non gouvernemental (ONG) dirigé par des personnes issues de ces communautés. Ce projet consacré aux approches autochtones en matière de gouvernance environnementale visait à documenter et à mieux comprendre les pratiques et les connaissances riveraines des Pgakenyaw, un sujet ayant jusqu’ici reçu peu d’attention de la communauté de la recherche et des organisations.  

Notre démarche reposait sur une approche méthodologique mixte. Au cours de l’année, j’ai visité chacune des quatre communautés à quatre reprises, en ayant recours à différentes méthodes qualitatives, notamment l’observation participante, des entrevues individuelles, des groupes de discussion et des activités participatives, comme des réunions pédestres, une cartographie des moyens d’existence et des calendriers alimentaires. J’ai également formé deux jeunes leaders à la collecte de données quantitatives dans chacune des communautés, afin de leur montrer comment faire un suivi des prises de poissons et réaliser des rappels alimentaires de 24 heures. Je n’aurais pu mener à bien ce projet sans les compétences interculturelles que j’ai acquises en travaillant en Thaïlande au cours des 10 dernières années et les liens que j’ai noués avec les communautés et le personnel de l’ONG avant le début de mes travaux sur le terrain, en particulier lors d’un séjour de deux mois en 2023 et d’un autre de quatre mois en 2024. 

Réalisé avec le créateur pgakenyaw Thinnaphat Phattharakiatthawee (Pokwa Productions), ce court documentaire de neuf minutes met en lumière certains des travaux que nous avons menés. Grâce à cette vidéo, les principaux constats du projet ont pu être diffusés auprès d’autres communautés pgakenyaw et du grand public en Thaïlande. 

Q : Quel a été un moment fort de votre expérience sur le terrain? 

R : Je dirais qu’il s’agit des relations que j’ai nouées avec les membres des communautés, surtout lors des activités d’observation participante, lorsque je prenais part à leurs sorties de pêche. En plus de filmer leurs habitudes sur la rivière, je profitais de ces moments pour lancer ma ligne et essayer leurs techniques de pêche. Disons que mes débuts n’ont pas été particulièrement glorieux : dans l’une des communautés, je n’ai attrapé qu’un seul minuscule poisson lors de ma première journée, et personne ne m’a laissé l’oublier depuis! J’ai eu beaucoup de plaisir lors de ces sorties, et ma présence était toujours la bienvenue. Une femme m’a dit une fois : « J’aime pêcher, et encore plus lorsque vous nous accompagnez! » De tels moments rappellent que la plus grande richesse de la recherche est parfois ses retombées insoupçonnées.  

Q : Quels aspects de votre expérience vous ont le plus surpris, et quels ont été les plus grands défis auxquels vous avez fait face? 

R : Au départ, je comptais étudier les retombées matérielles de la pêche en eau douce, notamment son rôle essentiel pour assurer la sécurité alimentaire, mais ce sont les retombées non matérielles de cette activité qui m’ont le plus surpris. La pêche se pratique généralement en groupe, dans une atmosphère joyeuse où résonnent rires et encouragements. J’ai réalisé qu’elle contribuait au bien-être psychologique et à la vitalité des communautés , et que ce sont surtout les femmes, les jeunes et les personnes âgées qui y participent, preuve de la place importante qu’elle occupe dans leur quotidien.  

Pour ce qui est des défis, c’était surtout le rythme soutenu des déplacements qui était éprouvant, tant sur le plan physique que sur le plan mental. Une semaine sur deux, je quittais mon lieu de résidence à Chiang Mai pour rendre visite aux communautés sur lesquelles portaient mes travaux de recherche. Mon emploi du temps était d’autant plus chargé que je prenais aussi part à des missions de terrain avec l’ONG partenaire. En dépit de la fatigue, je garde tout de même un très bon souvenir de toutes ces expériences enrichissantes.   

Q : Cette expérience a-t-elle changé votre approche ou votre regard sur votre sujet de recherche? 

R : Rien ne remplace une expérience sur le terrain pour voir les choses sous un angle différent. Lorsque j’étais à la maîtrise, mes recherches se sont déroulées dans le contexte de la pandémie de COVID-19. J’ai donc dû revoir mon approche et collaborer à distance avec une personne désignée comme auxiliaire de recherche à qui j’avais confié la tâche de recueillir des données sur le terrain. Bien que ce projet ait été très formateur, mon immersion prolongée dans les communautés pendant mes études doctorales m’a fait comprendre qu’il existe parfois un décalage entre les pratiques observées et les témoignages rapportés. Par exemple, même si les gens affirment que le poisson occupe une place vitale dans leur alimentation, mes observations en personne et les données que j’ai recueillies chaque semaine ont révélé qu’ils en consomment moins fréquemment qu’auparavant. J’en ai conclu que s’ils déformaient la réalité, c’est que leur perception reflétait les traditions du passé. Comme je l’ai mentionné, mes travaux ont démontré que la pêche demeure une activité importante à bien des égards, mais que le poisson ne se trouve pas aussi souvent dans les assiettes qu’autrefois. Ce type d’information est essentiel pour aider les collectivités et les décisionnaires à mieux encadrer les activités humaines et ainsi préserver la nature.   

Q : Comment comptez-vous faire profiter les milieux universitaires, professionnels et communautaires des résultats de vos travaux de recherche sur le terrain? 

R : J’ai déjà entrepris des activités de mobilisation des connaissances. En février 2026, j’ai réuni les quatre communautés avec lesquelles j’ai collaboré ainsi que d’autres groupes et partenaires de l’ONG et du milieu universitaire pour faire le bilan du projet et célébrer son aboutissement. Mes auxiliaires de recherche ont présenté les résultats observés dans leurs communautés respectives, puis j’ai brossé un portrait général des constats. Les participantes et participants ont pu constater concrètement comment leurs pratiques de préservation des cours d’eau pourraient ouvrir la porte à des activités écotouristiques bénéfiques pour l’économie locale. La journée s’est terminée par une soirée de contes et de poésie, animée par les aînées et aînés des différentes communautés. 

Enfin, nous avons discuté des façons de transmettre aux générations futures le souci de protéger nos rivières. L’illustratrice hmong Oranee Saewan a traduit en images les principaux enseignements du projet ainsi que les idées marquantes ressorties des discussions. Les échanges ont mis en évidence que les moyens de subsistance en milieu riverain des communautés pgakenyaw reposent sur une connaissance approfondie des écosystèmes et sur une gestion efficace de l’environnement, tout en soulignant le rôle clé des femmes et leurs savoirs précieux. Nous avons constaté que les communautés savent tirer parti des savoirs traditionnels et des connaissances scientifiques pour protéger leurs rivières dans un contexte où elles font face à des changements rapides qui affectent aussi le monde qui les entoure. Même si ces savoirs et ces pratiques sont depuis longtemps enracinés dans leurs mœurs, ce projet a contribué à en rappeler l’importance, en plus de fournir aux personnes participantes une base sur laquelle s’appuyer pour poursuivre leurs initiatives.  

J’ai d’ailleurs créé des livres éducatifs destinés aux jeunes Pgakenyaw, dans lesquels les principales conclusions de mes travaux et les enseignements transmis par les aînées et aînés sont intégrés à un récit qui expliquecomment les pratiques, les savoirs et les liens profonds avec les rivières se sont transmis d’une génération à l’autre. J’ai voulu faire de ces livres des outils concrets, ce pour quoi ils renferment une activité de suivi et unepartie importante des données recueillies par mes auxiliaires de recherche, afin d’appuyer les efforts futurs des communautés. Le contenu est mis en valeur par des illustrations signées Oranee Saewan.   

Un livre illustré par Oranee Saewan explique les pratiques, les savoirs et les relations qu’entretiennent les communautés pgakenyaw avec leurs rivières.

Enfin, je compte rédiger plusieurs publications scientifiques, dont trois articles qui constitueront le cœur de ma thèse. J’y explorerai la façon dont les peuples autochtones et les communautés locales, notamment les Pgakenyaw, mobilisent de manière stratégique différents systèmes de connaissances afin d’assurer la gouvernance et la conservation de l’environnement dans un contexte de changements politiques, économiques et écologiques. Ces articles feront valoir que leur participation accrue aux décisions environnementales, ainsi que celles des femmes, est essentielle pour réparer les injustices du passé et mieux affronter les défis écologiques de demain.  

Q : Quelles sont les prochaines étapes, et comment comptez-vous tirer parti de cette expérience de travail sur le terrain? 

R : Je devrais terminer ma thèse au courant de la prochaine année. Ensuite, j’aimerais développer un programme de recherche internationale en collaboration avec des peuples autochtones et des communautés locales dans différents pays afin d’examiner comment leurs expériences contribuent à l’émergence de modèles variés de gouvernance environnementale fondés sur l’articulation de multiples systèmes de savoirs. Ce sera une bonne façon de réunir ces peuples et communautés, qui ont beaucoup à apprendre à l’ensemble de la société, au sein d’un nouveau réseau transnational.  

Les rivières demeureront le fil conducteur de mes travaux, puisqu’elles constituent des écosystèmes naturellement interreliés et propices à l’établissement des formes de dialogue transcommunautaire que ce projet entend favoriser. En m’appuyant sur l’expérience que j’ai acquise à la tête d’un groupe de douze chercheuses et chercheurs pendant mes études doctorales, je formerai et mettrai sur pied des équipes de recherche dans chacune des communautés partenaires. Ces équipes pourront tisser des liens les unes avec les autres, afin de contribuer à l’émergence d’un nouveau réseau et de promouvoir la capacité des peuples autochtones et des communautés locales à exercer un leadership efficace en matière de gouvernance environnementale, au profit de retombées positives sur les collectivités et les milieux naturels. Ce programme de recherche vise à outiller les communautés participantes, tout en produisant de nouvelles connaissances.

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