Faire de la recherche en français, à contre-courant

Entre pression à publier en anglais et nouveaux leviers politiques, la science en français tente de préserver sa place dans un système qui se fragilise.

06 mai 2026
Graphique courtoise : iStock.com/Stadtratte

Publier en anglais, être évalué en anglais, faire carrière en anglais. Dans le monde universitaire, la règle n’est écrite nulle part, mais elle s’impose partout. Pour les chercheurs et chercheuses francophones, elle structure les trajectoires, oriente les choix et, souvent, impose des compromis. 

Dans le dernier épisode du balado Campus à la une, enregistré à Montréal, Sophie Montreuil et Martin Maltais, directrice générale et président de l’Acfas, décrivent une réalité bien connue du milieu, mais encore peu discutée dans toute son ampleur : la recherche en français recule au Canada. 

Le constat n’est pas nouveau. Un rapport publié en 2021 par l’Acfas a mis en lumière une diminution du français dans les publications savantes, les demandes de subventions et le financement.  Pour Mme Montreuil, la situation est claire : si la recherche en français se transforme aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’elle recule. Ce recul s’inscrit dans une dynamique plus large, celle d’une domination croissante de l’anglais dans les milieux scientifiques à l’échelle mondiale.

« Si elle se transforme, c’est d’abord parce qu’elle recule », résume-t-elle.  

Cette « anglo-normativité », comme elle est souvent décrite, dépasse les frontières linguistiques. Elle touche des chercheurs dont l’anglais n’est pas la langue maternelle, mais qui s’y conforment pour exister dans leur discipline. Au Canada, pays officiellement bilingue, cette tendance prend une résonance particulière. « On parle à la fois d’un enjeu scientifique, politique et identitaire », rappelle M. Maltais. 

Dans les faits, la pression à publier en anglais est structurelle. Les carrières universitaires reposent en grande partie sur des indicateurs liés à des revues scientifiques à fort impact, presque exclusivement anglophones. Les demandes de financement, elles aussi, sont évaluées selon ces critères. « Ça conditionne directement le comportement des chercheurs », souligne-t-il.  

Le choix de la langue devient alors stratégique. Publier en français peut signifier une diffusion plus limitée, une reconnaissance moindre, et parfois un accès plus difficile au financement. Pour les jeunes chercheurs en particulier, le dilemme est réel. S’inscrire dans les circuits dominants ou contribuer à une production scientifique en français, au risque de ralentir sa progression de carrière. 

Les conséquences dépassent toutefois le cadre académique. Lorsque les résultats de recherche sont principalement disponibles en anglais, leur appropriation par les milieux professionnels francophones devient plus complexe. Dans des secteurs comme la santé ou l’éducation, cela peut se traduire par un accès plus lent à des connaissances pourtant essentielles. 

À plus long terme, c’est aussi la relève qui est en jeu. Si l’accès aux savoirs passe par une langue seconde, certains étudiants peuvent se détourner de la recherche. « On perd des jeunes », observe M. Maltais, évoquant un effet cumulatif qui, à l’échelle du pays, a des implications économiques réelles.  

Cette réalité varie toutefois selon les contextes. Au Québec, il demeure possible de mener une carrière scientifique en français, même si les pressions à l’anglicisation se font sentir. Ailleurs au Canada, notamment dans les communautés francophones en situation minoritaire, les obstacles sont plus marqués. Les chercheurs doivent composer avec un accès limité à des ressources en français, des environnements institutionnels souvent anglophones et une plus grande difficulté à recruter des étudiants francophones.

« Faire carrière en français devient presque un choix », souligne Mme Montreuil.  

Un choix qui peut se traduire par un CV moins compétitif selon les standards actuels, mais qui répond aussi, pour certains, à une volonté d’ancrer leur recherche dans leur langue et leur communauté. 

Au cœur de cette dynamique se trouvent les mécanismes de financement. Les grands conseils subventionnaires fédéraux ne discriminent pas explicitement le français, mais les critères sur lesquels ils reposent favorisent indirectement l’anglais. Plus un chercheur publie dans des revues internationales anglophones, plus ses chances de financement augmentent. Ce modèle tend à concentrer les ressources dans certains établissements et à reproduire des inégalités déjà existantes. 

Des ajustements sont en cours. La récente réforme de la Loi sur les langues officielles introduit des changements importants, notamment la reconnaissance explicite de la science en français et l’obligation pour le gouvernement fédéral de mettre en place des mesures pour la soutenir. Pour M. Maltais, il s’agit d’un tournant significatif, même si ses effets concrets restent à voir. 

Au-delà des politiques publiques, un débat plus fondamental émerge, celui des critères d’excellence. Si les résultats de recherche ne sont pas accessibles dans la langue des communautés qu’ils concernent, leur impact est-il pleinement réalisé ? La question, encore marginale il y a quelques années, gagne en importance dans les discussions sur l’évaluation de la recherche. 

Du côté de la relève, une évolution semble déjà perceptible. Les jeunes chercheurs accordent une importance croissante à l’impact sociétal de leurs travaux. Dans ce contexte, le choix du français peut apparaître comme un levier pour rejoindre des publics spécifiques et contribuer plus directement à leur milieu. Mais ce choix reste contraint par un système qui valorise encore largement l’anglais. « Ils ne devraient pas avoir à porter seuls le poids de la survie du français en recherche », rappelle Mme Montreuil.  

C’est dans cet équilibre que s’inscrit le rôle de l’Acfas. Depuis sa fondation en 1923, l’organisation agit comme un lieu de rassemblement, de diffusion et de représentation pour la communauté scientifique francophone. Son congrès annuel en est la manifestation la plus visible. Du 11 au 15 mai, à l’Université du Québec à Trois-Rivières, plus de 7 000 chercheurs et chercheuses y sont attendus. 

Au-delà des communications scientifiques, l’événement est devenu un espace où se croisent enjeux académiques et débats de société. Un lieu où la recherche en français ne se contente pas d’exister, mais cherche à se projeter. 

Car si la science en français recule, elle ne disparaît pas. Elle se redéfinit, s’adapte, et tente de trouver sa place dans un système qui ne lui est pas toujours favorable. La question, désormais, n’est plus seulement de savoir si elle peut survivre, mais à quelles conditions elle pourra réellement s’épanouir.

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