Science gouvernementale : des compressions qui inquiètent
Le dernier budget fédéral épargne largement les conseils subventionnaires, mais impose des compressions importantes à plusieurs ministères scientifiques. Une évolution qui s’inscrit dans un recul de longue date de la science gouvernementale et qui pourrait, indirectement, affecter les universités.
La communauté universitaire a poussé un soupir de soulagement au dévoilement du budget fédéral en novembre 2025. Alors que presque tous les ministères étaient invités à réduire de 15 % leurs dépenses de fonctionnement d’ici 2030, le budget des conseils subventionnaires n’a été amputé « que » de 2 %.
Dans ce contexte, les répercussions potentielles sur la recherche universitaire des compressions annoncées dans plusieurs ministères à vocation scientifique, comme Innovations, Sciences et Industrie, Pêches et Océans ou Environnement et Changement climatique, est passé sous silence.
Les universités en mode attente
Aucune des grandes universités de recherche contactées dans le cadre de cet article n’a souhaité commenter ces compressions, qu’elles n’avaient d’ailleurs pas dénoncées lors du dévoilement du budget. Pourtant, un regard sur les premiers renseignements qui ont filtré au sujet de ces compressions [voir l’encadré] montre qu’elles pourraient affecter des programmes et des infrastructures de recherche, ainsi que l’accès à des données ou à des services culturels.
Ce silence surprend David Robinson, directeur général de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université (ACPPU). « Les compressions dans la recherche fédérale pourraient mettre une certaine pression sur les organismes subventionnaires, puisqu’il y aura moins d’argent dans l’écosystème de la recherche. » Il rappelle que la recherche au Canada repose sur trois piliers : le gouvernement, les universités et le secteur privé. Les trois doivent être bien soutenus, selon lui, pour assurer que l’écosystème reste robuste
Par courriel, le PDG d’U15 Canada, Robert Asselin, s’est surtout dit rassuré par la décision du gouvernement de limiter les répercussions de l’examen des dépenses sur les conseils subventionnaires de recherche. Il est toutefois resté très prudent au sujet des compressions elles-mêmes, dont la nature exacte demeure incertaine. « Nous continuerons à suivre de près l’examen des dépenses au fur et à mesure de son déroulement et à évaluer ses implications potentielles pour l’écosystème de la recherche », avance-t-il.
Dans une lettre envoyée à des membres du gouvernement canadien avant la publication du budget, l’organisme Soutenez notre science soulignait pour sa part que le Canada consacrait 1,8 % de son produit intérieur brut à la recherche en 2024, ce qui le plaçait nettement sous la moyenne de 2,7 % des 38 pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques.
La science gouvernementale décline
« Ces compressions s’inscrivent dans un recul de la science gouvernementale qui dure depuis des décennies », explique Vincent Larivière, titulaire de la Chaire UNESCO sur la science ouverte à l’Université de Montréal.
Le gouvernement fédéral joue deux rôles en recherche, rappelle le professeur. Il finance la recherche universitaire en plus de mener ses propres projets de recherche. « Or, la part de la recherche intra-muros décline depuis presque cent ans, avec une accélération au cours des quarante dernières années », précise-t-il.
Environ 80 % des articles scientifiques produits par le gouvernement canadien le sont en collaboration avec des chercheuses et chercheurs universitaires.
Des données compilées dans le cadre d’un article qu’il a co-écrit pour la revue scientifique PLoS-ONE en 2018 montrent que la production scientifique du gouvernement a chuté de 15 % à 5 % entre 1980 et 2014. Et selon M. Larivière, environ 80 % des articles scientifiques produits par le gouvernement canadien le sont en collaboration avec des chercheuses et chercheurs universitaires.
« Il y a une grande interdépendance entre les deux et tout désinvestissement du gouvernement fédéral, que ce soit dans le financement de la recherche ou dans ses propres activités de recherche, risque de se ressentir dans les universités », juge-t-il.
Un rôle irremplaçable
Une crainte partagée par David Robinson. Ce dernier rappelle que plusieurs chercheuses et chercheurs comptent sur les données colligées par Statistique Canada ou par les activités de surveillance en océanographie, en climatologie ou dans les pêcheries, par exemple. De multiples partenariats de recherche existent également entre les universités et certains ministères.
« Le gouvernement dispose par ailleurs d’infrastructures de recherche, notamment des laboratoires, que les universités ne peuvent tout simplement pas reproduire », ajoute-t-il. Or, ces équipements ne vont déjà pas bien, selon l’Institut professionnel de la fonction publique du Canada (IPFPC), qui indique dans un récent rapport que 36 % des installations scientifiques et laboratoires fédéraux ont dépassé leur cycle de vie prévu.
Karine Morin, présidente et cheffe de la direction de la Fédération des sciences humaines (FSH), s’alarme quant à elle des compressions prévues à Statistique Canada et au ministère du Patrimoine canadien. Statistique Canada a amorcé en janvier 2026 la suppression de 850 emplois, soit plus de 11 % de son personnel. Patrimoine canadien doit pour sa part sabrer 270 millions de dollars dans son budget d’ici 2030.
« Statistique Canada génère des données socio-économiques cruciales pour la recherche en sciences humaines et des compressions peuvent nuire à la production, à la diffusion et à l’accès de ces données », déplore-t-elle. Statistique Canada entend déjà diminuer la fréquence de la collecte de données et limiter celle de certains renseignements.
Si elle comprend que le gouvernement tente de boucler un budget dans un contexte difficile marqué par les tensions commerciales avec les États-Unis, Mme Morin aimerait qu’il étudie plus finement les répercussions de ce type de réductions. « Les compressions se décident suivant des critères économiques, mais on doit élargir la perspective quand on analyse leurs effets potentiels, notamment dans le domaine de la recherche », conclut-elle.
Compressions prévues d’ici 2030 dans des ministères à vocation scientifique
Innovations, Sciences et Industrie : 3,4 milliards de dollars
Abolition de certains financements des Grappes d’innovation mondiales et du Fonds stratégique d’innovation
Statistique Canada : Compressions de 338,9 millions de dollars d’ici 2030.
Environnement et Changement climatique : 1,1 milliard de dollars
Santé Canada : 649 millions de dollars
Réorientation de ses activités internes en recherche scientifique
Services publics et Approvisionnement Canada : 642 millions de dollars
Réduction du financement des projets pilotes d’innovation de Laboratoires Canada
Pêches et Océans : 544 millions de dollars
Réduction de certaines activités de recherche et de surveillance.
Agriculture: 507 millions de dollars
Fin de certains programmes, dont Solutions agricoles pour le climat — Laboratoires vivants, et réduction de ses activités scientifiques.
Patrimoine canadien : 270 millions dollars
Réduction du Fonds du Canada pour les espaces culturels.
Source: Budget Canada 2025, Annexe 3, Examen exhaustif des dépenses : réductions prévues par organisation
Postes vedettes
- Décanat de la Faculté d’éducationUniversité de l'Ontario francais
- Médecine - Professeure adjointe ou professeur adjoint (sciences pharmaceutiques)Université d'Ottawa
- Vice-rectrice, vice-recteur aux ressources humaines et à l’administrationUniversité du Québec à Rimouski
- Chaires de recherche Impact+ Canada en la guerre de l’information et la gouvernance stratégique du numériqueUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Psychologie - Professeure ou professeur (méthodes quantitatives)Université Bishop
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