L’influence des mouvements sociaux sur les universités canadiennes

Les mouvements sociaux transforment les universités canadiennes, de ce qui est enseigné à la manière d’enseigner, non sans résistances.

20 avril 2026
Graphique par : Edward Thomas Swan

*Francine Descarries s’est éteinte le 12 mars 2026 après la tenue de notre entrevue. 

Depuis plusieurs décennies, les universités canadiennes sont traversées par les grandes mobilisations sociales qui marquent leur époque. Féminisme, luttes autochtones, antiracisme, revendications 2SLGBTQIA+ ou justice environnementale ont contribué à transformer les contenus d’enseignement, à faire émerger de nouveaux champs de recherche et à remettre en question certaines conceptions dominantes du savoir. 

Contrairement à l’image d’institutions repliées sur elles-mêmes, les universités évoluent en interaction constante avec la société qui les entoure. Les mouvements sociaux influencent ce qui est enseigné et la manière de l’enseigner, tandis que l’université joue un rôle clé dans la diffusion, la structuration et la légitimation de ces idées. Cette relation est à la fois ancienne, complexe et profondément politique. 

Si certains y voient aujourd’hui une crise ou une dérive idéologique, l’histoire montre plutôt une continuité. Depuis leurs origines, les universités ont toujours été des espaces de tensions, de débats et de conflits autour du savoir. Comprendre l’influence des mouvements sociaux sur l’institution universitaire, c’est donc éclairer la manière dont le savoir se construit, se transforme et se dispute au fil du temps.  

Une mise en perspective historique permet toutefois de relativiser l’idée selon laquelle l’université traverserait aujourd’hui une crise inédite. Pour Brieg Capitaine, il est essentiel de rappeler que cette dynamique n’a rien de nouveau. Professeur agrégé en études sociologiques et anthropologiques à l’Université d’Ottawa, il souligne que l’université contemporaine s’est largement façonnée à partir de la fin des années 1960, en France comme en Amérique du Nord et en Europe. 

À cette époque, rappelle-t-il, des mouvements sociaux, souvent portés par la jeunesse, contestent une élite universitaire qui monopolise le savoir et revendiquent la reconnaissance d’autres formes de connaissances. « Certains médias interprètent aujourd’hui ces contestations comme une crise de l’université. En réalité, ce type de remise en question a toujours existé. » 

Cette lecture n’est pas propre au contexte contemporain, mais s’inscrit dans un temps long. Francis Dupuis-Déri, professeur au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), précise que « depuis leur création, les universités ont toujours été traversées par des tensions sociales et politiques ». Loin d’être des tours d’ivoire, elles se transforment au rythme des luttes et des débats qui secouent la société.  « Dès les premières années des universités européennes, il y avait déjà des grèves étudiantes, rappelle-t-il. A Bologne, par exemple, des étudiants protestaient contre le coût des loyers ou la qualité de l’enseignement. Ces premières mobilisations montraient déjà que l’université est un espace où s’affrontent différentes visions du monde. » 

Grâce aux mouvements comme Black Lives Matter les universités ont progressivement commencé à inclure des cours sur l’histoire africaine et afrodescendante. (Photo courtoisie: Wikimedia Commons) 

Selon Francine Descarriers*, professeure émérite en sociologie à l’UQAM, le féminisme s’était d’abord inscrit dans le milieu universitaire par l’arrivée de militantes devenues professeures, notamment à l’UQAM et à Concordia. Selon cette dernière, ces institutions, plus jeunes et proches du tissu social, avaient permis de structurer les études féministes comme discipline légitime dès le milieu des années 70. 

L’enseignante qui est membre fondatrice du Réseau québécois en études féministes et de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’Université du Québec à Montréal, expliquait que le mouvement des femmes et le mouvement syndical avaient joué un rôle central pour légitimer la recherche féministe et créer des besoins de savoir. Les premières professeures ont ainsi apporté leur expérience militante dans la production académique, ce qui a permis un développement plus rapide que dans les universités traditionnelles. « Le féminisme n’a pas seulement créé de nouveaux cours, il a changé la manière même de penser la science », renchérit Francis Dupuis-Déri. « Il a introduit d’autres perspectives, d’autres questions.» 

Plus récemment, le mouvement Black Lives Matter a mis en lumière les biais raciaux structurels présents dans les institutions, y compris académiques, et a appelé à une révision des contenus enseignés. Bien que les recherches sur l’histoire des Noirs aient officiellement débuté aux États-Unis en 1926, ce n’est qu’en 2024 qu’un premier colloque à se pencher sur la question de l’institutionnalisation des études noires en milieu universitaire francophone a eu lieu au Canada. 

Simplice Ayangma Bonoho, spécialiste en histoire africaine et afrodiasporique à l’Université de Montréal, rappelle que l’introduction des études noires dans les universités canadiennes s’inscrit dans une dynamique historique qui dépasse le contexte de Black Lives Matter : « L’intégration de ces thématiques dans les universités remonte aux années 50 et 60, en lien avec les mouvements antiracistes aux États-Unis et les mouvements indépendantistes en Afrique. Ce n’est pas une dynamique récente. Mais c’est grâce à ces mouvements que les universités ont progressivement commencé à inclure des cours sur l’histoire africaine et afrodescendante, et à créer des structures comme l’Association canadienne des études africaines. » 

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En parallèle, l’intégration des perspectives autochtones a également été accélérée par des événements médiatiques et des rapports publics, comme le rapport de la Commission de vérité et réconciliation en 2015.« Ces événements ont permis de rendre visibles des réalités longtemps ignorées. Aujourd’hui, nous n’enseignons pas seulement l’histoire : nous présentons les communautés autochtones comme des acteurs contemporains et vivants. Il est crucial de déconstruire les stéréotypes et de montrer que la culture autochtone est actuelle et dynamique. » rapporte Sébastien Brodeur-Girard , avocat et professeur à l’École d’études autochtones de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

Dès leurs débuts, les universités européennes ont vu les étudiants se mobiliser, protestant contre le prix des loyers ou la qualité de l’enseignement. (Photo courtoisie: Wikimedia Commons) 

Au-delà du contenu des cours, les mouvements sociaux ont aussi transformé la manière d’enseigner et d’évaluer. Pour Christophe Chénier, professeur adjoint en évaluation des compétences au Département d’administration et fondements de l’éducation à l’UdeM, les pratiques d’évaluation ne sont pas imperméables aux grands mouvements sociaux. Selon lui, les transformations de la population étudiante, largementinfluencées par les luttes féministes, les changements démographiques et l’évolution du rapport au travail et à la famille, ont profondément redéfini la manière d’évaluer les étudiantes et les étudiants. 

« Il y a quarante ou cinquante ans, la plupart des étudiants ne travaillaient pas à temps plein, les frais de scolarité étaient plus abordables, et les parcours à temps partiel rares. Aujourd’hui, on accompagne des étudiants qui élèvent seuls leurs enfants, travaillent à temps plein et rédigent un mémoire le soir. Cette réalité, héritée en partie des luttes pour l’égalité, a forcé les universités à repenser leurs attentes et leurs approches », illustre-t-il. 

« À ces transformations sociales s’ajoutent les évolutions culturelles et technologiques. L’essor de la reconnaissance des différences cognitives, par exemple, a mené à une généralisation des mesures d’accommodement, telles que les locaux individuels pour les étudiants atteints de TDAH  . » 

Autrement dit, les pratiques d’évaluation ne reflètent pas seulement une pédagogie, mais une vision du monde. « Il y a quelques décennies, on concevait encore l’évaluation de façon punitive, aujourd’hui, on cherche plutôt à soutenir l’apprentissage. C’est le résultat direct d’un long dialogue entre les mouvements sociaux, les valeurs collectives et la culture universitaire. » 

Résistances académiques et idéologiques 

L’intégration des perspectives issues des mouvements sociaux dans les curriculums universitaires n’est pas toujours accueillie favorablement. Certains enseignants et chercheurs considèrent que ces nouvelles disciplines, comme les études de genre, les études autochtones ou les études postcoloniales, sont idéologiques plutôt que purement scientifiques. Cette perception peut ralentir l’acceptation institutionnelle et limiter le développement de ces champs d’études. 

Comme l’expliquait Mme Descarriers, la discipline du féminisme a longtemps été marginale et a dû démontrer sa rigueur scientifique et sa légitimité au sein des sciences traditionnelles. Selon elle, « le lien entre militantisme et université a été très fort » : d’une part, des militantes sont devenues professeures et ont bâti les premiers noyaux d’enseignement, et d’autre part, les études féministes ont trouvé leur légitimité grâce au mouvement des femmes, « qui avait besoin de recherches pour nourrir ses revendications ». 

Cette interaction a permis « l’ouverture d’un champ de recherche qui, autrement, aurait mis beaucoup plus de temps à s’implanter ».  

Elle insistait sur l’importance de la co-construction des connaissances, où le sujet de recherche participe activement à la production du savoir. Cette approche remet en question les modèles endrocentrés et favorise une perspective plus horizontale. Pour Mme Descarries, la recherche féministe, tout comme les recherches autochtones ou sur les minorités visibles, nécessitaient de combiner militance, rigueur scientifique et respect des normes institutionnelles pour pouvoir s’imposer dans le monde universitaire. 

Simplice Ayangma Bonoho souligne la lenteur du processus. « À l’Université de Montréal, le tout premier cours d’histoire africaine n’a été enseigné qu’à l’automne 2024. C’est un processus graduel, freiné par les inerties institutionnelles et les résistances liées aux rapports de pouvoir. L’histoire africaine et la diaspora afrodescendante sont enseignées dans un nombre très limité d’établissements au Canada. Mais les débuts sont là et il y a lieu d’être optimiste car les étudiants s’intéressent de plus en plus à ces thématiques, et les universités doivent devenir plus inclusives et connectées aux réalités sociales. » 

Ces transformations n’ont toutefois pas été accueillies sans résistance. Certains universitaires ont perçu ces approches comme militantes ou “moins scientifiques”. 
M. Dupuis-Déri y voit une confusion persistante : « En réalité, toutes les disciplines sont traversées par des valeurs. Les économistes néolibéraux, par exemple, partent d’une conception du monde. Ce n’est pas plus neutre que le féminisme ou les études postcoloniales. » 

La discipline du féminisme a longtemps été marginale et a dû démontrer sa rigueur scientifique et sa légitimité au sein des sciences traditionnelles. (Photo courtoisie: UQAM)

« Les revendications étudiantes poussent les professeurs à adapter leurs cours, explique Brieg Capitaine. Parfois, comme pour la décolonisation, c’est l’institution qui prend l’initiative mais les causes changent vitechez les élèves. Il y a quelques années, c’était le climat qui les mobilisait, cette année, c’est le conflit israélo-palestinien qui mobilise beaucoup les étudiants.  Parfois, ce n’est pas un mouvement social spectaculaire, mais simplement un phénomène social qui, peu à peu, suscite l’intérêt, ensuite, ce sont eux qui viennent nous en parler ou nous questionner. » 

Et de conclure : « L’histoire montre que l’université a toujours été traversée par des conflits autour du savoir. Ce qui est important, c’est de préserver un espace de débat libre, sans chercher à détruire l’adversaire. C’est le conflit et la discussion qui font avancer les connaissances. »  

Pour M. Dupuis-Déri, les mouvements sociaux jouent un rôle essentiel de miroir qui forcent le milieu universitaire à se renouveler. 

« Quand un professeur cesse de se former après son doctorat, il peut passer trente ans à enseigner sans se remettre en question. Les mobilisations sociales nous rappellent qu’on ne peut pas rester figés. » Les réactions face aux grandes causes contemporaines varient d’un campus à l’autre. Certains enseignants s’en tiennent à une posture de neutralité, d’autres rejettent le militantisme.  « On peut ne pas être militant, mais on a la responsabilité de s’informer. Lire, écouter, comprendre les arguments des personnes concernées. » 

Ces transformations ne se limitent pas à une mise à jour des contenus , elles redéfinissent le rôle même de l’université dans la société. À mesure que les universités s’ouvrent à de nouvelles voix, elles doivent apprendre à conjuguer excellence académique, inclusion et responsabilité sociale.  

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