Prof d’université : un métier à soi

Quand la liberté universitaire nourrit aussi la surcharge et l’épuisement.

Graphique par : Edward Thomas Swan

Les professeures et professeurs d’université aiment-ils leur travail? À en juger par l’énergie déployée, la réponse est massivement oui. Les soirs, les fins de semaine, les vacances à moitié travaillées, alouette! S’il est une chose que nous avons explorée dans l’ensemble de nos chroniques tout au long de l’année, c’est bien la face cachée de cet amour du métier. Cette passion constitue un moteur incontestable, mais peut aussi devenir un piège. Nous avons souvent évoqué une collégialité ouverte au dialogue pour se prémunir des pièges de la culture de la performance, mais il faut aussi tourner le projecteur vers le dialogue intérieur! 

Permettez-nous d’amorcer cette chronique en soumettant l’hypothèse selon laquelle les professeures et professeurs d’université figurent parmi les travailleurs les plus autodéterminés qui soient. D’un côté, la sécurité d’emploi procurée par la permanence constitue un ancrage de plus en plus rare dans le monde du travail contemporain. De l’autre, la grande latitude dans l’ensemble des composantes de la tâche, qu’il s’agisse du choix des objets de recherche, de la façon d’enseigner, de s’engager dans l’espace public ou dans les instances universitaires, est proprement remarquable. En effet, rares sont les emplois où l’on peut façonner à ce point son propre travail. Nous sommes, d’une certaine manière, des travailleurs autonomes salariés, avec toute la liberté et la responsabilité découlant d’un tel statut. 

Des travaux en psychologie et en sciences de la gestion révèlent depuis longtemps que deux ingrédients contribuent de façon importante au bien-être au travail : le sentiment de sécurité et la marge d’initiative. La carrière professorale, dans sa forme idéale, réunit ces deux conditions de façon presque unique. Ce n’est pas rien. 

Alors pourquoi tant de collègues se décrivent-ils comme débordés, épuisés, à bout de souffle? Nous avons traité cette question dès nos premières chroniques en distinguant la surcharge ressentie de la surcharge réelle. Nous avons aussi essayé de montrer que la compréhension des règles du jeu universitaire permet de mieux naviguer dans cet environnement et d’y exercer une réelle liberté d’action. Nous avons exploré la collégialité, cette autogestion entre pairs aussi exigeante qu’enrichissante, et ses effets parfois paradoxaux sur les individus. Nous avons abordé les dilemmes de la prise de parole publique, le moment opportun pour accepter un rôle d’administration, la nécessité de choisir ses colloques avec discernement plutôt que de courir après chaque occasion. 

Un fil conducteur traverse tout cela : la liberté professorale est loin d’être un état passif. Elle s’exerce, se négocie (avec les autres et soi-même!) et demande, osons-nous dire, qu’on en soit les gardiens lucides. 

Or, voilà où le bât blesse. L’autodétermination forte génère un revers qui mériterait d’être mieux documenté, à tout le moins en milieu universitaire : elle déplace la source de pression. Quand personne ne nous surveille de près, quand notre agenda n’est pas dicté par un supérieur, quand la frontière entre la passion et l’obligation est mal définie, c’est notre propre juge intérieur qui prend la relève. Souvent avec beaucoup moins de clémence qu’un employeur raisonnable. On travaille parce qu’on aime ça. On ajoute un projet parce qu’il est passionnant. On accepte un comité supplémentaire parce qu’on est tiraillé intérieurement par les nouveaux apprentissages qu’on pourrait y faire. On participe à tel colloque annuel parce qu’il en a toujours été ainsi et quoi d’autre encore! Au bilan, une tonne de projets stimulants qui conduit au constat évoqué dans notre première chronique : un oppressant sentiment de surcharge. 

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Il ne s’agit pas ici d’invoquer la pensée positive ni de prôner une forme de désengagement. À nos yeux, il est plutôt question d’oser admettre une réalité taboue dans les universités. Certes, la passion, l’autodétermination sont d’excellents moteurs, mais elles ne nous mettent pas à l’abri de l’épuisement. Dans certains cas, elles peuvent même y contribuer en brouillant les signaux d’alarme. 

Quoi faire alors pour ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, vous demandez-vous peut-être? La prudence à l’égard de soi ne saurait être qu’une responsabilité individuelle. Elle est aussi collective. Plusieurs chroniques ont insisté sur la nécessité du dialogue entre collègues. Discuter de ces sujets devient aussi une façon de se protéger mutuellement. 

Nous avons la chance enviable d’accomplir un travail qui nous permet de réaliser, car il est porteur de sens à nos yeux. Un travail qui forme des esprits, produit du savoir, éclaire des enjeux de société, renforce la vie démocratique. Un travail dont la liberté est réelle et précieuse. Cette chance mérite d’être préservée, y compris contre ses propres excès. En prendre conscience ne témoigne pas d’une concession faite à la paresse; il s’agit d’une condition pour continuer à exercer un métier qui nous anime et nous passionne tant! 

Nous vous souhaitons un excellent été et des vacances reposantes! 

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