Deuxième Guerre mondiale : clivage entre les universités québécoises
Si les étudiants francophones étaient plutôt antiguerres, les anglophones tenaient à aider leur mère patrie.
Lorsque la Deuxième Guerre mondiale a éclaté, les étudiants des universités McGill et Bishop’s se sont rapidement ralliés en montrant un attachement pour l’Empire britannique alors que ceux de Montréal et de Laval ont montré une attitude plutôt antiguerre et nationaliste.
C’est ce qu’a découvert Jeremy John Walling en fouillant dans les journaux étudiants des quatre universités québécoises à charte qui existaient à l’époque pour rédiger sa thèse de doctorat sous la direction de Carl Bouchard, professeur au Département d’histoire de l’Université de Montréal (UdeM).
« À McGill et à Bishop’s, les étudiants avaient vraiment peur d’être vus par la société comme des lâches alors qu’ils étaient des jeunes hommes en âge de faire leur service militaire et qu’ils voyaient leurs amis aller sur le front, explique M. Walling. En même temps, pour éviter de vider les universités, le gouvernement les encourageait à rester en les exemptant de la conscription. »
Entraînement militaire à l’université
Les étudiants pouvaient tout de même se former volontairement, sur le terrain de l’université, pour devenir officiers.
« On était vraiment dans l’esprit où les universités présentaient leurs étudiants comme les futurs dirigeants de la société et les étudiants se percevaient eux aussi comme ça, explique M. Bouchard. Ils allaient donc commander les troupes, pas servir de chair à canon. »
Ainsi, à l’Université McGill, le Corps-école d’officiers canadiens (CEOC) a connu une croissance fulgurante avec le début de la guerre : il est passé de 125 hommes à 1323 à la fin d’octobre 1939, soit environ 60 % de sa population étudiante masculine. À Bishop’s aussi, la réponse des étudiants a été immédiate et enthousiaste. « Mais, le CEOC de l’UdeM et celui de l’Université Laval ont eu très peu de gains », précise M. Walling.
Éclatement du mouvement étudiant pancanadien
L’élite universitaire canadienne faisait des efforts depuis les années 1920 pour travailler ensemble malgré la grandeur du pays. Ainsi, l’Association des étudiants canadiens (AEC) et la Fédération nationale des étudiants universitaires canadiens (FNEUC), auparavant rivales, avaient accepté de fusionner lors de leurs congrès de Noël 1939.
Si les deux étaient opposées à la guerre en 1938, la première, progressiste, a maintenu sa position lors du déclenchement de la guerre. Or, la deuxième, conservatrice, s’est ralliée rapidement à l’effort de guerre.
« Lorsque la FNEUC s’est rendu compte que l’AEC n’avait pas bougé, elle s’est mise à l’accuser de lâche, à dire qu’elle était une honte pour l’Empire et ça a dégénéré, raconte M. Walling. Il faut préciser que les deux associations n’étaient pas monolithiques non plus. Les luttes internes ont finalement mené à l’effondrement des deux organisations en 1940. »
Défaite de la France contre l’Allemagne
Un élément est toutefois venu changer la donne concernant l’appui à la guerre chez les Canadiens français et c’est la défaite de la France contre l’Allemagne en juin 1940. « Ça a été un choc pour les universités francophones, indique M. Bouchard. À l’époque, la France constituait un phare civilisationnel pour les francophones qui n’avaient pas le même attachement pour l’Empire britannique. »
Puis, le maréchal Pétain est arrivé au pouvoir en France. « Il avait un discours très proche de l’Église, poursuit le professeur. Il expliquait la défaite de la France par la perte des valeurs traditionnelles et avait un projet de révolution nationale. Ce discours a été très écouté par les Canadiens français. »
Il faut mentionner aussi à l’époque que les deux universités francophones étaient catholiques et dirigées par le clergé avec une vision très conservatrice de la société.
De plus, suite à cette défaite, le gouvernement a rendu obligatoire la formation militaire dans les universités. « Le Canada avait besoin de créer une grande armée et avait besoin d’officiers, indique M. Walling. Comme on se disait que les étudiants universitaires étaient des jeunes intelligents de bonne famille, on avait espoir que cette solution soit rapide et efficace. »
Or, si les finissants des universités anglophones ont été nombreux à rejoindre l’armée une fois leur diplôme en poche, ceux des universités francophones l’ont été beaucoup moins. « Plusieurs attendaient de voir si le gouvernement allait les conscrire », précise M. Bouchard.
Purge dans les sciences humaines
Alors que plusieurs accusaient les étudiants universitaires de fuir l’effort de guerre, le gouvernement a commencé à regarder quels programmes étaient essentiels et lesquels ne l’étaient pas. « On jugeait qu’on avait besoin de médecins et d’ingénieurs pour la guerre, mais pas de philosophes et d’historiens », illustre Jeremy John Walling.
C’est ainsi qu’a commencé la purge dans les sciences humaines. « Il y a même eu des rumeurs qu’on allait fermer les départements de sciences humaines, mais il y a eu une levée de bouclier dans les universités, ajoute Carl Bouchard. Finalement, on s’en est tenu à vouloir sortir des universités les étudiants en sciences humaines peu performants. »
Alors qu’il y avait de la confusion à savoir comment appliquer cette règle, les universités ont agi différemment. « Les francophones n’étaient pas très en faveur de cette règle et ne l’appliquaient pas à la lettre, raconte M. Walling. Le recteur de l’UdeM avait d’ailleurs fait une sortie publique pour dénoncer la situation qui avait fait beaucoup réagir. McGill appliquait la règle à la lettre. Finalement, les universités anglophones ont perdu plus d’étudiants pendant la guerre que les universités francophones qui, en fait, ont continué de voir leur population étudiante augmenter. »
Ralliement sur le tard des francophones
C’est finalement seulement dans les dernières années que les étudiants francophones se sont ralliés à l’effort de guerre. « C’est plus facile de critiquer la guerre en 1939 alors qu’il n’y a pas un Canadien français au front qu’en 1944 alors qu’il y en a des dizaines de milliers », explique M. Walling.
Puis, la rhétorique avait changé. « On disait maintenant qu’on allait libérer la France et tout le continent européen en plus de détruire le régime nazi, dit-il. On savait aussi à ce moment qu’on gagnerait la guerre, donc c’était plus facile de se rallier. »
Peu d’efforts de commémoration du côté francophone
Les différences vécues sur les campus pendant la Deuxième Guerre mondiale se reflètent aussi dans sa commémoration. Au cours de son doctorat terminé en février, M. Walling a constaté que McGill a commencé rapidement à récolter des photos et des informations sur ses étudiants qui allaient à la guerre en vue de construire ses archives. L’université a aussi, entre autres, recueilli des fonds pour construire des mémoriaux de guerre.
Du côté francophone, il a vu beaucoup moins d’intérêt et d’actions pour commémorer l’effort de guerre à l’époque. Et cette différence est encore visible lors du jour du Souvenir. « Dans les universités francophones, il a été célébré quelques années après la fin de la guerre, puis ça a été abandonné, indique-t-il. À McGill, c’est encore un jour important et célébré. À Bishop’s aussi, où on lit chaque année les noms de chaque ancien étudiant mort à la guerre. »
Et si le Canada entrait en guerre aujourd’hui ?
Alors que les universités francophones et anglophones du Québec sont encore très différentes, pourrait-on s’attendre à un clivage semblable à celui de la Deuxième Guerre mondiale si le Canada s’engageait aujourd’hui dans un conflit armé ?
« Le pays s’est nationalisé et n’a plus le lien impérial qu’il avait pendant la Deuxième Guerre mondiale, donc je ne suis pas certain qu’on verrait les mêmes différences, affirme M. Bouchard. De plus, les professeurs d’université sont maintenant généralement syndiqués, alors ils auraient une voix officielle, contrairement à l’époque. Je pense que la réaction critique serait forte. »
Il souligne aussi que comme les conflits sont rendus très technologiques, on n’a plus besoin d’autant d’hommes pour faire la guerre. M. Walling est d’ailleurs convaincu qu’on ne tenterait plus de former des officiers à l’université. « L’armée canadienne a maintenant un cadre pour les former parce que la formule à temps partiel en même temps que les cours universitaires n’avait pas fonctionnée, explique-t-il. Ça prend une formation intensive et continue. »
Par contre, M. Bouchard remarque que la Deuxième Guerre mondiale a accéléré le tournant utilitariste des universités. « À l’époque, on parlait de purger les départements de sciences humaines et aujourd’hui, les gouvernements mettent de la pression pour que les universités soient proches du monde industriel, illustre-t-il. Par exemple, en temps de guerre, il se pose toute la question de la recherche à double usage : civil et militaire. Est-ce que la recherche qui se fait dans les universités pourrait avoir des applications militaires défensives ? Offensives ? »
Il rappelle d’ailleurs que les universités sont des organismes publics. « En étant financées en grande majorité par de l’argent public, les universités sont au service de la société et de l’État, précise-t-il. Donc, si l’État demande quelque chose aux universités, elles sont obligées de répondre présentes. Et cela vaut aussi pour contribuer à un effort de guerre. »
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