Campus Saint-Jean ou comment décoloniser sans fragiliser la mémoire franco-albertaine
Derrière un conflit de symboles se cache une guerre financière et juridique dont l'acte de naissance remonte à maintenant cinquante ans.
Le Campus Saint-Jean en Alberta est le théâtre d’une collision frontale inédite qui oppose deux causes de justice sociale. D’une part la décolonisation et réconciliation avec les peuples autochtones et d’autre part, la lutte d’une minorité linguistique contre l’assimilation.
La crise a récemment éclaté au grand jour lorsque l’Association canadienne-française de l’Alberta (ACFA), l’organisme porte-parole de la francophonie albertaine, a publié le 8 juillet une lettre ouverte qui exprime les inquiétudes sur la direction et des choix administratifs du Campus Saint-Jean au fil des ans. Des décisions récentes, telles que le démantèlement de salles historiques et le retrait d’une murale commémorative des années 1990, sont perçues par la communauté comme une menace directe pour l’identité et la visibilité franco-albertaines.
Dès le lendemain, le Campus Saint-Jean a rendu publique sur son site officiel la réponse du doyen Jason Carey à la lettre ouverte de l’ACFA. L’établissement refuse désormais de consulter l’ACFA pour son plan stratégique 2027-2034 en raison de l’action en justice de 2020 qui est toujours pendante devant les tribunaux. Cette poursuite, intentée par l’ACFA contre le gouvernement de l’Alberta et l’Université de l’Alberta, allègue que les deux parties ont manqué à leurs obligations envers le Campus Saint-Jean, notamment en ne respectant pas l’entente de 1976 encadrant son transfert à l’Université de l’Alberta et en contrevenant aux garanties prévues à l’article 23 de la Charte canadienne des droits et libertés.
« Il ne serait pas approprié que l’Université s’engage sur des questions faisant l’objet d’un litige, ce qui limite la possibilité d’une collaboration et d’une consultation directes avec l’ACFA, une situation que nous regrettons », peut-on lire dans le document.
Ce blocage survient alors que l’administration déploie depuis avril 2023 son projet « Tresser le passé, le présent et le futur », un plan visant à adapter l’infrastructure du campus aux exigences d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI) de l’Université de l’Alberta. Plusieurs franco-albertains dénoncent que ce virage s’opère au détriment de leur histoire dans la province.
Pour Jérôme Melançon, professeur d’études francophones et de philosophie politique à la Cité de l’Université de Regina, ce conflit soulève un paradoxe profondément complexe pour la minorité linguistique. « Les francophones célèbrent leur patrimoine comme un vecteur de survie. Or, une partie de ce patrimoine est intimement liée au clergé catholique qui a été l’architecte du système génocidaire des pensionnats autochtones. Ce qui est un symbole de résilience pour les uns est un symbole de traumatisme colonial pour les autres. » Il ajoute : « Les francophones sont poussés dans un coin. Pour défendre leur présence dans l’espace public, ils se retrouvent malgré eux à défendre des symboles coloniaux. S’ils acceptent de les retirer sans contrepartie, ils ont l’impression de s’effacer ».
L’administration du campus se défend de vouloir effacer l’histoire, justifiant plutôt les changements par un besoin de décolonisation et de vérité alors que plusieurs figures fondatrices de l’établissement sont étroitement liées à la congrégation des Oblats, qui a géré de nombreux pensionnats autochtones.
Dans sa lettre ouverte, le campus affirme que « le devoir de mémoire auquel nous souscrivons s’appuie sur les travaux rigoureux et les conclusions du Centre national pour la vérité et la réconciliation (CNVR), qui mettent en lumière la circulation d’effectifs clercs entre le Collège Saint-Jean et divers pensionnats de l’Alberta, de la Saskatchewan et de la Colombie-Britannique. »
Sollicité pour commenter la situation, le CNVR a indiqué par courriel ne pas avoir de partenariat avec l’Université de l’Alberta sur ces questions, tout en « invitant les institutions d’enseignement à visiter ses archives numériques pour pleinement comprendre l’expérience des pensionnats et leurs impacts sur les survivants ».
M. Melançon note une difficulté centrale à tout processus de réconciliation ou de décolonisation.« Ça ne peut jamais se faire d’en haut. Ça doit se faire avec une participation complète. Ce n’est pas une consultation, ce ne sont pas des discussions. Il faut que les parties concernées soient impliquées du début à la fin. »
Pour désamorcer ces crises, Jonathan Paquette, professeur titulaire à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa suggère de faire évoluer le rapport à l’espace public en délaissant ce qu’il appelle le langage civique de la commémoration qui selon lui cherche uniquement à célébrer des figures perçues comme irréprochables au profit d’une approche patrimoniale critique. Plutôt que de choisir l’effacement total, il plaide pour la coexistence des mémoires. « On n’est pas dans l’effacement de l’histoire, on travaille avec l’histoire. L’espace public n’est pas seulement un espace pour célébrer les vertus civiques, mais c’est un espace de mémoire », explique-t-il, en suggérant qu’une approche nuancée permettrait de mieux faire cheminer le processus de décolonisation.
L’Entente de 1976 : un pacte unique au Canada
Alors que l’administration centrale de l’université impose des transformations physiques de l’établissement, un contrat juridique fondateur, communément appelé l’Entente de 1976, par lequel le Collège Saint-Jean aété vendu et intégré à l’Université de l’Alberta, redevient le champ de bataille principal.
Signé le 14 avril 1976, ce document lie les Pères Oblats, l’Université de l’Alberta et le gouvernement provincial. En vertu de ce pacte unique au pays, la propriété légale de l’établissement et la garde morale de sa mission ont été séparées. L’Université de l’Alberta gère le budget et le personnel, tandis que l’ACFA assume la responsabilité morale de veiller aux intérêts des Franco-Albertains.
Selon Jérôme Melançon, cette dynamique crée une pression immense sur l’administration locale du campus. « Ce que la communauté francophone ne voit peut-être pas c’est qu’il y a un étouffement budgétaire imposé par la province et centralisé par l’entité anglophone. Le Campus Saint-Jean doit se battre avec le reste de l’Université de l’Alberta pour conserver ce qu’il a. Il y a vraiment une concentration du pouvoir disciplinaire et administratif au centre de l’université. »
Cette pression interne s’accompagne d’une modification démographique majeure. Le campus fait face à une croissance importante de ses effectifs, portée par l’arrivée d’étudiantes et étudiants internationaux. L’administration soutient que pour accueillir cette diversité, le campus doit devenir un espace pluriel, neutre et inclusif.
Le grand défi du Campus Saint-Jean sera donc de démontrer qu’il peut faire de la place aux voix autochtones et aux nouvelles réalités de l’immigration sans dissoudre l’héritage de ceux qui ont bâti l’institution pour survivre en milieu minoritaire.
« Un équilibre fragile, conclut M. Melançon, qui ne pourra se trouver que par un dialogue horizontal et inclusif, loin des décisions unilatérales imposées d’en haut. »
Postes vedettes
- NSERC Canada Research Chair, Tier 1 in Electrochemical Technologies and Functional Materials for The Environmental Energy TransitionUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Génie - Professeure ou professeur (aérospatial - opérations d’engins spatiaux)École de technologie supérieure
- Chaire de recherche du Canada, niveau 2 sur la transformation des pratiques en santéUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Chaire de Recherche du Canada, niveau 2 sur la résilience démocratiqueUniversité du Québec à Trois-Rivières
- CRSNG Chaire de recherche du canada, niveau 1 sur les technologies électrochimiques et matériaux fonctionnels pour la transition énergétique environnementaleUniversité du Québec à Trois-Rivières
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