Les arguments en faveur de la retraite obligatoire
Jamie Paris soutient que la garantie d’un emploi à vie perturbe l’équilibre dans les groupes d’âge au sein du corps professoral, et favorise l’exploitation des chercheuses et des chercheurs en début et en milieu de carrière.
Cet article fait partie de notre série estivale de débats Regards croisés, dans laquelle des universitaires défendent des points de vue opposés sur des enjeux d’actualité en enseignement supérieur. Pour consulter tous les textes de la série, rendez-vous ici.
Les universités doivent faire de la retraite obligatoire une question centrale dans leurs négociations avec le corps professoral, car l’équilibre entre les chercheuses et les chercheurs en début, en milieu et en fin de carrière est en péril. Comme le système universitaire dispose de fonds limités, un nombre restreint de postes peuvent mener à la permanence. Si les universitaires d’âge avancé refusent de prendre leur retraite, les chercheuses et chercheurs en début de carrière – plus susceptibles de représenter la diversité –, ne peuvent devenir membres du corps professoral. C’est ainsi que certaines personnes comme moi, qui devraient normalement se trouver en milieu de carrière, doivent se battre pour des postes de début de carrière comme celui de professeur adjoint ou professeure adjointe alors que nous avons déjà la quarantaine bien sonnée. Le système est insoutenable et conduit à l’exploitation d’universitaires en situation de sous-emploi qui possèdent toutes les qualifications requises pour occuper des postes menant à la permanence.
Mettons cette situation en perspective. Selon Statistique Canada, en 2021-2022, seulement 0,4 % des postes universitaires à temps plein étaient occupés par des personnes de moins de 30 ans. Depuis 2024-2025, Statistique Canada ne ventile plus séparément les données sur la cohorte, devenue marginale, des moins de 30 ans. Cela dit, cette année-là, seulement 14,5 % des membres du corps professoral à temps plein avaient moins de 40 ans, contre 25 % pour les plus de 60 ans. Dans cette dernière cohorte, près de la moitié des personnes avait plus de 65 ans.
Encore plus frappant, en 2024-2025, seulement 16 % des professeures et des professeurs titulaires avaient moins de 50 ans, 23 % avaient plus de 65 ans et 21 %, de 60 à 64 ans. En 2024-2025, l’âge médian du corps professoral à temps plein était de 51 ans.
Par comparaison, en 1971-1972 – à l’époque, la plupart des universités avaient en place un programme de retraite obligatoire –, environ 14 % de l’ensemble du corps professoral à temps plein au Canada avait moins de 30 ans, ce qui représentait environ 14 % de toutes les embauches. De plus, l’âge moyen des membres du corps professoral à temps plein était alors de 38 ans.
Cette évolution démographique comporte malgré tout des aspects positifs. Elle indique que l’espérance de vie s’allonge, que les personnes conservent plus longtemps leur santé cognitive et physique, et que notre système valorise les universitaires d’expérience. Dans les faits, cependant, les chercheuses et chercheurs en début de carrière se voient dans l’obligation d’occuper des postes de recherche postdoctorale et d’accepter des contrats ponctuels ou des postes d’enseignement ne menant pas à la permanence, c’est-à-dire des emplois de soutien aux personnes occupant des postes de recherche menant à la permanence. Il faut noter que le nombre de postes d’enseignement qui ne mènent pas à la permanence ne cesse d’augmenter. Ainsi, des chercheuses et chercheurs en début ou en milieu de carrière doivent, bien souvent, se contenter de donner des cours de première année, qui rapportent beaucoup d’argent aux départements en raison du nombre élevé de personnes qui y sont inscrites, tandis que les universitaires ayant une carrière bien établie donnent principalement des cours aux années subséquentes et aux cycles supérieurs, où il y a moins de monde. Certaines personnes quittent donc complètement le milieu universitaire parce qu’elles s’épuisent à faire de l’enseignement par contrats et en première année, ou qu’elles se rendent compte qu’elles ne pourront jamais obtenir un poste menant à la permanence.
Le manque de départs à la retraite donne lieu à une concurrence féroce. Quand j’ai terminé mes études supérieures en 2015, beaucoup de mes professeures et professeurs m’ont dit que c’était possible d’obtenir un poste intéressant en sciences humaines avec un seul bon article publié dans une revue prestigieuse et de solides lettres de recommandation. Après tout, me disait-on, les départements embauchent des personnes en début de carrière selon leur potentiel en matière de recherche. Au sein de ma cohorte, pour obtenir ne serait-ce qu’une entrevue, il faut désormais publier quatre ou cinq articles et/ou un ouvrage savant. Certaines personnes n’ont leur premier poste qui mène à la permanence que lorsqu’elles sont bien avancées dans la rédaction de leur deuxième livre. Ce niveau de productivité est irréaliste pour une personne occupant un poste d’auxiliaire ou axé sur l’enseignement. Rien ne garantit par ailleurs que les charges de cours, même assorties d’excellentes évaluations, ouvrent la voie à un emploi permanent.
Le fait d’imposer la retraite dans les universités est légal au Canada. À ce sujet, l’affaire phare est McKinney c. Université de Guelph, en 1990. La Cour suprême a conclu que les universités ont un intérêt vital à maintenir la retraite obligatoire, car une université est un « système fermé ayant des ressources limitées ». La retraite obligatoire est « intimement liée au système de la permanence », car elle « assure le renouvellement continu des membres du corps professoral » dans un contexte où la sécurité d’emploi est assurée, tout en permettant « une planification à long terme tant par les universités que par l’individu ». De plus, la retraite obligatoire « garantit l’injection de nouvelles personnes et de nouvelles idées, une meilleure combinaison de membres du corps professoral de différentes générations, qui est une caractéristique souhaitable d’un corps enseignant, ainsi qu’un meilleur accès aux installations de recherche exceptionnelles des universités, qui sont indispensables pour faire reculer les frontières du savoir ».
Je tiens à préciser que j’ai une grande estime pour mes collègues qui comptent de nombreuses années d’expérience et que je considère comme un apport positif la présence de personnes de plus de 60 ans dans les départements. Tout ce que je souhaite, c’est un plus juste équilibre entre les personnes de plus de 60 ans et celles dans la trentaine et la quarantaine.
Comme le précise la Cour suprême dans l’affaire Dickason c. Université de l’Alberta en 1992, « les objectifs de la retraite obligatoire ont été formulés ainsi : maintenir la permanence, promouvoir le renouvellement du corps professoral, faciliter la planification et la gestion des ressources et protéger la “mise à la retraite dans la dignité” pour les membres du corps professoral ». Je tiens à souligner l’importance de la mise à la retraite dans la dignité. Je pense qu’on ne devrait pas forcer la retraite à 65 ans, mais je ne suis pas non plus pour un système de nomination à vie, qui permet aux gens de rester en poste jusqu’à ce qu’ils ne soient plus en mesure d’exercer leurs fonctions. Parfois, le refus de partir entraîne des situations regrettables en classe, cause des conflits avec les collègues ou oblige la direction du département à dire à la personne qu’elle ne peut plus lui faire confiance pour effectuer le travail qu’elle aime. Ces situations peuvent s’avérer traumatisantes pour les personnes concernées parce qu’elles trahissent parfois leur âge, et profondément gênantes pour les étudiantes et étudiants, qui en sont souvent témoins et se voient contraints de les signaler. Après tout,
dans un monde où un établissement peut recevoir des centaines de candidatures pertinentes pour un poste menant à la permanence en sciences humaines, il ne faut pas perdre de vue que la différence entre les personnes qui décrochent de tels postes et gagnent ainsi près de 200 000 $ par année et celles qui enseignent à titre d’auxiliaires et vivent dans la pauvreté peut se résumer à une question de chance et de circonstances. En supprimant la retraite obligatoire, nous perpétuons un système de privilèges dont les bénéficiaires ne reconnaissent pas pleinement le rôle de la chance et des privilèges dans leur propre réussite.
Postes vedettes
- Design - Professeure ou professeur (histoire, théories et pratiques du design de l’environnement)Université du Québec à Montréal
- Sociologie du travail - Professeure régulière ou professeur régulierUniversité Laval
- Chaire de recherche du Canada, niveau 2 sur la transformation des pratiques en santéUniversité du Québec à Trois-Rivières
- Systèmes d’information - Professeure adjointe ou agrégée ou professeur adjoint ou agrégéUniversité d'Ottawa
- Psychologie - Professeure adjointe ou professeur adjoint (psychologie sociale)Université McGill
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