Une chercheuse s’intéresse aux effets de la chaleur sur la santé mentale

La lauréate d’une BIRD Tianqi Zhao s’intéresse aux changements climatiques et à la santé mentale en Afrique du Sud.

22 juillet 2026
Tianqi Zhao et les agents de santé communautaires (chargés de la collecte des données) lors de la coordination sur le terrain. Crédit photo : Tianqi Zhao

Tianqi Zhao, candidate au doctorat en épidémiologie à l’Université de l’Alberta, s’intéresse dans le cadre de ses travaux à l’incidence des changements climatiques sur la santé mentale dans le monde entier, notamment aux inégalités en santé qui touchent les personnes noires et racisées, et d’autres populations vulnérables. En 2024, elle a reçu la Bourse internationale de recherche doctorale (BIRD) du Centre de recherches pour le développement international, qui lui a permis de mener, pendant trois mois, des recherches sur le terrain au Cap-Ouest, en Afrique du Sud. En partenariat avec un organisme non gouvernemental (ONG) local, des collectivités et d’autres membres de la communauté de la recherche, elle y a étudié la relation entre l’exposition à des chaleurs extrêmes et la dépression chez des adultes vivant dans les régions rurales, et l’influence de l’insécurité alimentaire et de la qualité du sommeil, en tant que variables médiatrices, sur la santé mentale. Elle s’est entretenue de ses travaux avec Affaires universitaires. 

Q : Vous avez effectué des recherches sur le terrain en Afrique du Sud plus tôt cette année. Pourriez-vous décrire la nature de vos travaux? 

R : Mes recherches doctorales portent sur la relation entre l’exposition à des chaleurs extrêmes et la dépression dans les régions rurales du Cap-Ouest, en Afrique du Sud, et plus précisément sur le rôle que jouent dans cette relation l’insécurité alimentaire et les perturbations du sommeil. Le Cap-Ouest, où j’ai mené mes recherches, est l’une des régions du continent les plus touchées par la montée des températures. Elle accueille des communautés de pêche qui sont marginalisées économiquement et qui disposent de très peu de ressources pour s’adapter aux changements climatiques. Ces deux réalités rendaient l’étude sur le terrain intéressante d’un point de vue scientifique et profondément importante sur le plan humain. 

Mes travaux prévoyaient la réalisation en personne d’entrevues fondées sur des questionnaires auprès de membres de trois collectivités côtières rurales : Diazville (Saldanha), Laingville (St. Helena Bay) et Louwville(Vredenburg). Notre ONG partenaire, SPHER3, a recruté localement des responsables de collecte de données, qui ont interviewé les membres de leur propre collectivité. Je me suis déplacée d’un lieu à l’autre pour mener des entrevues moi-même et offrir une supervision et du soutien tout au long de la collecte de données, qui s’est échelonnée de novembre à décembre 2025, en plus d’un suivi effectué par téléphone depuis le Canada au début de 2026. 

Puisqu’il s’agissait d’un projet de recherche communautaire, j’ai senti que j’avais la responsabilité de donner quelque chose en retour aux collectivités qui nous avaient ouvert leurs portes. En janvier 2026, avant de quitter l’Afrique du Sud, j’ai donc organisé des séances éducatives à Laingville et à Hopland, qui portaient sur les changements climatiques et la santé mentale, afin de présenter mes travaux de recherche d’une manière accessible et pratique aux personnes confrontées à cette réalité chaque jour. C’était primordial pour moi. Les études confinées aux revues universitaires ne changent pas les conditions de vie des populations. 

Q : Que retenez-vous surtout de votre expérience sur le terrain? 

R : J’en retiens surtout l’importance de bâtir la confiance dans le cadre d’un projet de recherche communautaire, et de comprendre la quantité de travail réfléchi que cela suppose, avant même la première entrevue. 

J’ai des origines chinoises et sud-africaines, et dans les collectivités rurales du Cap-Ouest, je ne correspondais pas à l’image d’une personne à qui les habitantes et habitants allaient s’ouvrir naturellement. J’ai dû gagner leur confiance, et réfléchir mûrement à la manière de structurer mon projet afin qu’il ne repose pas seulement sur ma présence. Avant le début des travaux sur le terrain, j’ai formé un groupe consultatif communautaire de concert avec SPHER3, afin de donner aux résidentes et résidents voix au chapitre quant à la réalisation de l’étude. J’ai recruté des responsables de collecte de données au sein des collectivités, soit des personnes qui connaissaient déjà les gens du coin et avaient une crédibilité auprès d’eux, et leur ai confié la réalisation des entrevues. 

Photo de groupe de Tianqi Zhao et des personnes participantes à la séance d’éducation à la santé. Crédit photo : Tianqi Zhao

Je ne voulais pas non plus me tenir à distance. J’ai donc accompagné les responsables de collecte lors de leurs tournées porte-à-porte; je n’ai pas participé à chaque entrevue, mais suffisamment pour me présenter, expliquer mes travaux et montrer que j’étais sincèrement impliquée et responsable. Ces visites m’en ont appris plus que je ne l’avais prévu. Les responsables de collecte m’ont donné une porte d’entrée sur les collectivités, et les relations que j’ai tissées avec leurs membres ont éclairé ma compréhension du contexte comme aucun questionnaire n’aurait pu le faire. J’ai écouté, j’ai posé des questions, et je me suis laissée guider par des personnes qui connaissaient leurs collectivités bien mieux que moi. 

Les séances éducatives que j’ai tenues à la fin de mon séjour s’inscrivaient dans cette démarche. Avant de quitter le pays, j’ai réuni des membres des collectivités pour discuter de changements climatiques et de santé mentale, et leur transmettre de l’information qui leur serait directement utile. C’était ma façon de leur montrer que notre relation n’était pas unidirectionnelle. Ces collectivités m’avaient donné de leur temps, me confiant leurs histoires. Le moins que je puisse faire, c’était de leur donner quelque chose d’utile en retour avant de quitter pour le Canada. 

J’ai tiré de cette expérience une leçon qui m’accompagne désormais dans tous mes travaux : gagner la confiance de la collectivité n’est pas une formalité. Il s’agit d’une relation continue que l’on doit entretenir, puisque la qualité des travaux scientifiques en dépend. 

Q : Quels aspects de votre expérience vous ont le plus surprise, et quels ont été les plus grands défis auxquels vous avez fait face? 

R : Ce qui m’a particulièrement surprise et réjouie durant mon séjour, ce fut de voir à quel point les gens étaient sincèrement intéressés par les séances éducatives sur la santé. Je ne m’attendais pas à un tel niveau de participation, et ce qui m’a le plus frappée, c’était les enfants. Beaucoup d’enfants avaient accompagné leurs parents, et plutôt que de s’asseoir en silence à l’arrière, ces jeunes avaient fait preuve de curiosité et d’attention, et écouté tout ce qui se disait. À la fin d’une séance, je leur ai demandé ce qu’elles et ils avaient appris sur les changements climatiques et la santé mentale. Un enfant a répondu que s’il fait chaud quand on joue au soccer, il faut boire plus d’eau. Une autre a dit que quand on était triste, on devrait en parler à ses amies. En écoutant leurs réponses, j’ai senti un changement s’opérer en moi. Ces enfants s’étaient approprié des idées complexes sur la santé environnementale et le bien-être émotionnel, de la manière la plus naturelle et la plus humaine possible. Ce moment m’a fait voir que tout mon travail en valait la peine. 

Les défis étaient eux aussi bien réels. Les processus administratifs et de sécurité ont été beaucoup plus exigeants que prévu. L’obtention d’approbations éthiques et de permis de recherche, et la réponse aux exigences des établissements dans deux pays ont considérablement compliqué notre démarche, et nous ont demandé beaucoup de temps et d’énergie. Sur le terrain, la sécurité était au cœur des préoccupations. Le travail dans des collectivités dont les ressources sont insuffisantes suppose une planification rigoureuse, une connaissance des lieux et une vigilance continue; il est arrivé que des imprévus nous forcent à faire preuve d’un jugement rapide et prudent. Ces difficultés de taille m’ont appris que la souplesse de pensée et les partenariats communautaires solides ne sont pas seulement utiles au travail sur le terrain : ils sont essentiels. 

Q : Cette expérience a-t-elle changé votre approche ou votre regard sur votre sujet de recherche? 

R : Mon regard sur la recherche a été profondément transformé lors d’une entrevue avec une participante, qui était travailleuse sociale. Elle savait donc comment fonctionnait un projet de recherche. À la fin de l’entrevue, elle a inversé les rôles et m’a demandé directement : vous avez maintenant mes données, et vous voyez bien que nous faisons face à l’insécurité alimentaire et à la dépression. Qu’arrivera-t-il maintenant? En quoi votre projet nous profitera-t-il? 

J’étais bouche bée. J’aurais pu lui répondre : nous publierons les résultats. Nous défendrons les intérêts de votre collectivité. Nous transmettrons les données aux décisionnaires. Or, à ce moment-là, aucune de ces réponses ne m’a semblé appropriée, parce que la participante ne se demandait pas ce qui arriverait dans cinq ans, quand les articles de revue seront publiés et les documents d’information, transmis. Elle s’intéressait aux retombées immédiates. Et je n’avais rien à lui offrir. 

Tianqi Zhao et son collaborateur (Lesiba Molopa) lors de la deuxième séance d’éducation à la santé. Crédit photo : Tianqi Zhao

J’ai été envahie par un profond sentiment de honte, qui m’habite encore aujourd’hui. Il m’a forcée à prendre conscience du fossé qui sépare les échéanciers de recherche universitaire de l’urgence de la situation sur le terrain. Les collectivités comme celle de cette participante n’ont pas le luxe d’attendre des années pour d’éventuels changements structurels. Cette conversation m’a poussée à me demander si la production de savoir me suffisait, et à reconnaître que, pour moi, la réponse est non. 

Il en a découlé une redéfinition de mon orientation en tant que chercheuse. Outre la recherche communautaire, je me consacre de plus en plus à la recherche interventionnelle, qui entraîne des retombées concrètes sur-le-champ, et non seulement après la publication des résultats. Je veux concevoir des programmes de recherche qui généreront des retombées pour les collectivités en cours de processus, et non à la fin, dans le meilleur des cas. 

Q : Comment comptez-vous faire profiter les milieux universitaires, professionnels et communautaires des résultats de vos travaux de recherche sur le terrain? 

R : La transmission des résultats est selon moi un processus multiple, qui doit être adapté à chaque auditoire. 

Sur le plan universitaire, les résultats de mes travaux sur le terrain jetteront les fondements de ma thèse doctorale, que je prévois terminer et soutenir au début de 2027. Dans le cadre d’articles évalués par les pairs, j’exposerai par ailleurs ces résultats, et je présenterai les travaux connexes lors de congrès internationaux. Je prends de plus en plus part à des communautés africaines de recherche, notamment au sein de réseaux associés à l’Université du Witwatersrand et au Conseil de recherche en sciences humaines d’Afrique du Sud, ces espaces m’offrant une importante tribune pour présenter ces travaux. Les projets de recherche portant sur les collectivités africaines devraient être mis de l’avant en Afrique, et non seulement faire l’objet de discussions dans les cercles universitaires nord-américains et européens. 

En dehors du monde universitaire, j’ai à cœur de m’assurer que les résultats sont utiles aux personnes et aux systèmes les plus touchés par les enjeux. De concert avec SPHER3 et l’Université du Witwatersrand, nous prévoyons transmettre les résultats aux partenaires communautaires et aux intervenantes et intervenants en santé du Cap-Ouest d’une manière accessible et pratique. Les séances éducatives sur la santé que j’ai animées sur le terrain me serviront en outre de modèle pour présenter aux collectivités les résultats dans un format qui leur est utile, plutôt que dans le cadre d’articles dissimulés par le verrou d’accès payant des revues scientifiques. 

En ce qui concerne les politiques, l’objectif était de produire des données témoignant de la manière dont l’Afrique du Sud et d’autres pays de l’hémisphère Sud composent avec les interactions entre changements climatiques et santé mentale. Peu de projets de recherche s’intéressent à ce domaine dont les enjeux sont élevés, et j’ai la responsabilité de m’assurer que les collectivités avec lesquelles j’ai travaillé font partie de la conversation. 

Q : Quelles sont les prochaines étapes, et comment comptez-vous tirer parti de cette expérience de travail sur le terrain? 

R : La prochaine étape est de mettre la dernière main à ma thèse, que je devrais soutenir au début de 2027. Les résultats de mes travaux sur le terrain y jouent un rôle central, et je veux les rédiger avec le soin et la rigueur qu’ils méritent avant de passer à l’autre étape. 

Mon travail de terrain a eu un résultat précieux : les relations et les réseaux que j’ai tissés avec des chercheuses et chercheurs et des conseils de recherche de l’Afrique du Sud. Ces liens portent déjà leurs fruits. Je travaille actuellement avec des collaboratrices et collaborateurs de l’Université du Witwatersrand et d’autres établissements sud-africains sur de nouveaux projets, qui poursuivent les recherches que nous avons entamées ensemble, et je suis sincèrement enthousiasmée par la direction que prend notre travail. Ce ne sont pas des collaborations superficielles, mais des partenariats que j’entends entretenir et renforcer tout au long de ma carrière. 

Par la suite, je prévois postuler un poste postdoctoral qui me permettrait d’approfondir et d’élargir mon champ de recherche. J’ai pour vision à long terme de bâtir un programme de recherche ancré dans les collectivités africaines et immigrantes africaines, afin de mettre en lumière l’incidence du climat et de l’environnement sur la santé mentale de personnes qui sont déjà confrontées à des inégalités structurelles considérables. Puisque j’ai vécu sept ans en Afrique du Sud et que j’y ai mené des activités de recherche, je me sens personnellement et professionnellement liée à ces collectivités, et je souhaite que ce lien reste au cœur de mon travail, au lieu de devenir une parenthèse dans une carrière se tournant vers des contextes de recherche plus commodes. 

Je m’intéresse également de plus en plus à l’étude de ces questions dans la diaspora africaine au Canada, en particulier dans les villes comme Edmonton, où j’habite. La vulnérabilité au climat ne s’arrête pas aux frontières, et les problèmes de santé mentale auxquels sont susceptibles les personnes immigrantes africaines découlent de facteurs environnementaux, sociaux et structurels que mon projet promet d’examiner. Or, je ne veux pas simplement documenter ces enjeux. Je veux élaborer et mettre à l’essai des initiatives communautaires qui outillent réellement les personnes, soit des programmes en santé mentale que les collectivités pourront prendre en main et qui donneront des résultats clairs et concrets, au lieu de simplement enrichir le corpus scientifique. 

L’obtention de tels résultats requiert une approche transversale. Les changements climatiques, la santé mentale, la sécurité alimentaire, la migration et la résilience communautaire ne peuvent être abordés d’un seul angle; je suis donc résolue à nouer des collaborations interdisciplinaires avec des épidémiologistes, des scientifiques de l’environnement, des spécialistes du travail social, des psychologues et des organismes communautaires. Il est selon moi particulièrement utile de mener des recherches au croisement de tous ces domaines, et je compte établir l’infrastructure nécessaire à la poursuite de tels travaux. 

Je souhaite rester dans le milieu universitaire non seulement pour mener des recherches, mais aussi en raison des possibilités de mentorat. J’aspire à former la prochaine génération de chercheuses et chercheurs, surtout celles et ceux qui proviennent de groupes sous-représentés et en quête d’équité, et à contribuer à la création de milieux de recherche où les perspectives diverses sont non seulement accueillies, mais réellement valorisées. La chercheuse qui m’a demandé en quoi elle profiterait de mon étude m’a donné une importante leçon de responsabilisation. Je veux transmettre cette leçon à mon tour.

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