Le paradoxe de l’apprentissage au doctorat

L’obtention d’un doctorat ne marque pas l’aboutissement de l’apprentissage, mais plutôt la fin de l’illusion que celui-ci puisse un jour cesser.

03 septembre 2026
Graphic par : iStock.com/Deagreez

Enfant, je me faisais du doctorat une idée assez conventionnelle. Ce diplôme représentait pour moi l’ultime accomplissement intellectuel. À mes yeux, ses titulaires formaient un cercle d’élite ayant atteint les confins du savoir. Le prestige que les universités confèrent au titre de « docteur » ne faisait que renforcer cette impression. Pour un enfant se frayant un chemin dans le monde des adultes, le doctorat peut sembler comme l’aboutissement de l’apprentissage plutôt qu’une étape du parcours.  

Cette conviction a néanmoins été pour moi une source d’inspiration. Malgré les détours et les interruptions qui ont jalonné mon parcours, le travail d’érudition représentait toujours une ambition lointaine : peut-être atteindrais-je un jour, moi aussi, ce sommet. Les livres ont aussi contribué à nourrir cette fascination. Je lisais les notices biographiques des auteurs et autrices avec une curiosité presque rituelle, émerveillé par les titres universitaires accolés à leur nom. Les profils de figures comme J. M. Coetzee, Abdulrazak Gurnah et Chaim Potok démontraient que la quête intellectuelle et l’expression créative pouvaient aller de pair. 

Des années plus tard, après avoir obtenu mon doctorat, j’ai fait une constatation profondément contre-intuitive : loin d’apaiser ma soif de connaissances, le doctorat n’a fait que l’intensifier. Ainsi, au lieu d’éprouver un sentiment d’accomplissement intellectuel, je réalisais l’ampleur de tout ce que j’ignorais encore. Chaque découverte soulevait de nouveaux questionnements et chaque domaine soi-disant maîtrisé révélait tout un champ d’incertitude. Les études poussées ne font pas qu’ajouter à nos connaissances, mais elles nous amènent à en mesurer la complexité. Ce n’est qu’après avoir obtenu mon doctorat, que j’ai pleinement saisi le sens d’une phrase attribuée à Percy Bysshe Shelley : « Plus l’on étudie, plus l’on découvre son ignorance. » 

Élargir l’horizon du questionnement 

Pendant mes études doctorales, je me suis rendu compte que les différentes traditions intellectuelles éclairent souvent la réalité sous des angles distincts, tout en en laissant certaines dimensions dans l’ombre. Comme j’étais en quête de symétrie, de cohérence et de certitude, ces perspectives concurrentes m’ont d’abord paru déstabilisantes.  Elles ont toutefois fini par m’apprendre une tout autre leçon : le savoir n’est pas une œuvre accomplie, mais un dialogue continu entre des perspectives partielles. Les réflexions du sociologue Pierre Bourdieu m’ont permis de voir au-delà de ces différences et d’envisager le travail intellectuel non pas comme une bataille à remporter, mais comme un espace dynamique où coexistent des perspectives divergentes. 

Au fil de mon parcours, j’ai aussi été confronté, parfois, à des stéréotypes sur ce qui constitue une question de recherche valable. Ces expériences ont confirmé une leçon qui ne m’a jamais quitté : l’avancement des connaissances repose non seulement sur la capacité à répondre aux questions évidentes, mais aussi sur la volonté d’en poser de nouvelles. Le travail intellectuel, dans sa forme la plus féconde, élargit l’horizon du questionnement plutôt que de le restreindre.    

Cultiver l’humilité intellectuelle 

Dans l’enfance, le savoir pourrait ressembler à une carte les zones blanches se dessinent progressivement. Les spécialistes, dirait-on, en possèdent simplement une version plus complète. Cependant, une fois arrivée à maturité, la pensée savante révèle une tout autre réalité. Chaque réponse trouvée soulève de nouvelles questions et chaque découverte révèle une complexité. C’est peut-être pourquoi certaines des plus grandes figures de la pensée, comme Socrate et Isaac Newton, ont fait preuve d’une humilité remarquable qui, loin d’être une marque de fausse modestie, découle d’une prise de conscience des limites de la compréhension humaine. Mes études doctorales m’ont appris que la véritable expertise commence souvent par l’humilité intellectuelle. À mesure que la réflexion s’approfondit, l’incertitude devient manifeste. Cette conception va à l’encontre de la culture numérique actuelle, où la visibilité est souvent assimilée à l’autorité. 

Ironiquement, le doctorat lui-même incarne ce paradoxe, puisqu’il est décerné à une personne non pas parce qu’elle maîtrise une discipline dans son ensemble, mais parce qu’elle a apporté une modeste contribution à un champ de recherche très spécialisé. Or, cet apport même permet de réaliser l’ampleur de ce qui reste irrésolu, controversé ou inconnu. Une personne savante en herbe perçoit souvent le savoir comme un ensemble de certitudes. Une personne experte, quant à elle, le conçoit plutôt comme un processus de questionnement. Plus on réalise la complexité des données, du langage et de l’interprétation, plus il devient difficile d’adhérer à des certitudes simplistes. 

Une démarche de questionnement et d’expression sans relâche 

Avec le recul, je vois que l’éducation consiste moins à accumuler des certitudes qu’à cultiver la curiosité et l’humilité, ainsi que la volonté de revoir ses propres présupposés à la lumière de nouvelles informations. Ainsi, la vie intellectuelle ne consiste pas à obtenir des réponses définitives, mais à poursuivre sans relâche une démarche de questionnement et d’expression. L’obtention d’un doctorat ne marque pas l’aboutissement de l’apprentissage, mais plutôt la fin de l’illusion que celui-ci puisse un jour cesser. Voilà peut-être le véritable paradoxe des études doctorales : le diplôme évoque la maîtrise, tandis que la sagesse révèle l’immensité de ce qu’il reste à apprendre. 

Je n’oublie pas pour autant les rêves d’enfance qui m’ont amené à emprunter cette voie. Enfant, je croyais que le doctorat représentait l’ultime rivage du savoir. Je sais maintenant que ce rivage n’existe pas. Mais cette conception erronée recelait une soif de connaissances, d’expression et de découverte intellectuelle qu’aucun diplôme ne saurait jamais étancher. 

Et vous, quelles pistes du savoir souhaiteriez-vous explorer? 

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